Bernaudeau, quarante ans de passion et encore des idées pour le cyclisme
Après dix ans en tant que coureur professionnel, puis trente ans comme manager, le patron de l’équipe Totalenergies vit toujours pour le vélo, mais critique les zones d’ombre du milieu.
Jean-Julien Ezvan
Juillet 2007. Après le fabuleux grand départ de Londres, le Tour de France voit les affaires de dopage défiler, s’entasser, venir souiller et ternir la fête de l’été. Dans ce contexte empoisonné, un homme ouvre son coeur. Jean-rené Bernaudeau évoque sans fard les dangers qui menacent la discipline, parle avec ses tripes et d’une voix serrée par l’émotion assure :À 68 ans, Jean-rené Bernaudeau ne désespère pas de voir un Français succéder à Bernard Hinault (5 fois vainqueur entre 1978 et 1985) au palmarès du Tour.
« Le business sera bon si le sport est prioritaire. » Dix-huit ans plus tard, l’homme et son discours n’ont pas changé. Passionné. Engagé. Il attire la lumière dans un théâtre d’ombres, affirme :
« Je relis de temps en temps cet article du Figaro. Il me sert beaucoup, ce papier. À ceux qui me disent : “Tu dis ça aujourd’hui”, je réponds : “Regarde bien la date de celui-ci, c’est la même chose.” Je ne change pas une ligne. J’ai été élevé dans cette idée : où sera-t-on dans dix ans ? Notre sport veut se mondialiser mais il n’attire pas parce qu’il y a un problème de crédibilité et d’attractivité. Cela marche quand même parce que le vélo est tendance. Quelle chance il a ! Mais notre sport n’est pas toujours exemplaire. On doit travailler sur la crédibilité, changer les règles. Dans la société, la législation a évolué sur la drogue, sur les cambriolages. Dans le sport, où on gagne de l’argent, les résultats, la gloire, les sanctions ne sont pas adaptées quand on triche. J’ai la chance d’être en Vendée, dans un département qui me fait beaucoup de bien, qui me soutient, j’ai plein de copains maires qui me disent : “On est responsables du panier de basket quand il se décroche”, et moi, en tant que patron, j’aimerais qu’on prenne nos responsabilités pour être garants de ce qu’on fait. Je suis garant de ce qu’on fait. »
Incontournable figure du peloton professionnel (manager d’équipes professionnelles depuis trente ans, de Castorama en 1995 à Totalenergies depuis 2021), Jean-René Bernaudeau est toujours dans l’attente d’une invitation sur le Tour de France. L’an dernier, Anthony Turgis avait triomphé de la poussière et des chemins empierrés à Troyes pour décrocher un bouquet émouvant qui ne fane pas, habille les souvenirs et brille comme l’envie de l’équipe Totalenergies. Le manager est prêt à tailler la route comme on prend la mer : pour l’aventure, les rencontres, les sourires, les larmes. Avec, comme lorsqu’il était coureur (de Renault Gitane en 1978 à Fagor en 1988), le romantisme comme filtre. Pour tamiser. Sans se voiler la face. Pour adoucir. Dandy de grands chemins…
« Un sport fabuleux, tendance, écolo et plein d’avenir »
Jean-René Bernaudeau éclaire sur le contexte : « Notre budget est de 14 millions d’euros. Les plus grosses équipes, environ 60 millions. On est le 24e budget, la 22e équipe au classement sur trois ans. On a un sponsor avec qui on travaille en transparence, et c’est agréable de grandir tout doucement avec Totalenergies. J’aimerais que d’autres boîtes de sa taille soient dans le vélo parce que, si demain notre sport n’a que des sponsors, il ira beaucoup mieux que s’il n’y a que des États. Aucune marque ne voudra un scandale. Si L’UCI (Union Cycliste Internationale) n’est pas capable de mettre des clauses sur le fonctionnement, la transparence des équipes, le sponsor, lui, peut en mettre pour se retirer en cas de problème. Ça, c’est génial. Et quand on voit de vrais sponsors dans le vélo, des vrais de vrais, les équipes sont crédibles. » Il ajoute : « Le football montre ses limites dans le sport business. Moi je n’ai jamais été là-dedans mais plus sur le système pyramidal des minimes, des cadets, des étudiants, une équipe amateur, une équipe pro… On fait vivre tout ça, en Vendée. Le but est de dire qu’il y a encore des projets différents, bien vivants en dépit du gigantisme de la course à l’échalote pour les points UCI qui ne rendent pas toujours les courses très palpitantes. Les coureurs doivent créer des vocations, créer une émulation autour d’eux, c’est dans les gènes de l’équipe. Et moi, en tant que dirigeant, j’aimerais que les coureurs puissent être applaudis sans retenue, quels que soient les résultats. J’aimerais qu’on règle les problèmes du vélo… »
Parce que les polémiques traînent toujours dans le sillage du peloton, créent des zones de turbulences. Alors, Jean-René Bernaudeau enrage, se renfrogne, le regard se fait noir et éteint brièvement son éternel sourire. La contrariété ne dure pas, la passion reprend vite le dessus. « Il faut qu’on soit très vigilants. Il faut qu’on laisse la lumière allumée, comme dit Roger Legeay, le président du Mouvement pour un cyclisme crédible (MPCC). Je suis dépositaire de “crédible” dans le MPCC depuis qu’on s’est tous réunis à Londres (en 2007) pour sauver le vélo. D’ailleurs, je ne comprends pas que certains sponsors n’imposent pas de signer au MPCC. Cela m’interroge. Les gros n’y sont pas. Et il faut descendre loin dans le classement mondial pour trouver le premier coureur du MPCC… Les équipes françaises, elles, sont obligées d’y être. Et on est très fiers d’y être. À une époque où elle était suspectée, Félicia Ballanger (triple championne olympique et décuple championne du monde de cyclisme sur piste) avait dit : “Je congèle mes prélèvements et vous les sortirez quand vous le souhaiterez.” Pogacar, qui s’alignera sur Paris-Roubaix (le 13 avril), a le panache, et s’il n’y avait pas le moindre doute, je serais très heureux. Ne pourrait-il pas faire des choses de nature à rassurer et ainsi garantir ses résultats? Notre sport n’a pas les moyens d’un nouveau scandale. Il ne s’en remettrait pas. C’est toujours le problème de la crédibilité, qu’on ne puisse pas suspecter. Pogacar, je l’aime beaucoup, cela fait un beau spectacle, il est très, très fort, mais s’il pouvait donner des garanties qu’aucun problème ne sortira, ce serait génial. »
Intarissable, Jean-René Bernaudeau, proche de Philippe de Villiers et de Bruno Retailleau, continue : « Notre sport est fabuleux, il est tendance, il est écolo. La bicyclette a beaucoup d’avenir. Et je ne comprends pas qu’on soit dans un sport qui a un carnet de commandes plein et qui soit toujours en situation de dépôt de bilan. Les équipes doivent se parler, les organisateurs être ensemble, et L’UCI, qui nous gouverne, doit faire son travail et nous envoyer où on doit aller. Mais je trouve que ce sport ne prend pas un bon chemin. On a connu Armstrong. Ce qui compte aujourd’hui, c’est de courber l’échine et de laisser passer cet orage, qui est un peu long. Je ne suis pas un scientifique, j’ai un médecin pour que les coureurs soient en bonne santé. Les cétones et le gaz carbonique, je ne sais pas ce que cela apporte mais c’est catastrophique pour la crédibilité de notre sport. Et ça vient toujours des mêmes. Je l’ai dit fermement à ceux qui le font et j’ai du mal à leur serrer la main actuellement. J’imagine le gamin de 16, 17 ans qui rêve et à qui les parents vont dire : “Mais tu ne vas pas aller plus loin, il faut ingurgiter du gaz carbonique”… »
Son équipe, cette deuxième famille, 70 salariés (une centaine de personnes avec le sports-études, le Vendée U créé en 1991, développé en 2000 avec l’équipe professionnelle, le tout regroupé dans le manoir Saint-michel, aux Essarts), l’occupe jour et nuit : « On a deux combats, dans l’équipe : combattre la frustration et ne pas finir blasés. J’ai toujours des papillons dans le ventre au départ d’une course. La pire période que j’aie traversée, c’est quand j’ai laissé un peu de santé après avoir sauvé l’équipe à une heure de la “deadline” et que j’ai signé avec Europcar. Cela m’a coûté une opération, mais je ne sentais pas la fatigue. Je me suis écroulé après la signature, cela a été trois, quatre jours très violents. Cela m’a marqué. C’est ma mentalité, j’ai beaucoup d’énergie quand ça va mal. Je suis un optimiste qui ne perd pas. Mais durant l’hiver 20102011, quand j’ai sauvé mon équipe, il y a eu beaucoup de départs, Chavanel est parti, Thomas (Voeckler) a été solidaire jusqu’au bout. Et les titres, c’était : “Équipe sauvée mais équipe terriblement affaiblie.” Et ça a été ma meilleure année, avec ceux qui étaient restés, on avait créé une âme. C’était à la vie à la mort, on s’aimait beaucoup. On avait tous failli disparaître et on était tous plus forts. J’ai beaucoup pleuré. Et j’ai beaucoup pleuré de joie. »
Agitateur d’idées, défenseur de valeurs
Relancé, prêt à endosser tous les rôles, à épouser les combats. Agitateur d’idées, défenseur de valeurs. Depuis, le souffle n’a jamais faibli. Il lance : « Comment faire pour être attractif ? Première mesure, je supprime les oreillettes. Notre travail, c’est le collectif. Pour ceux qui sont favorables aux oreillettes, il faut savoir qu’on n’a pas le droit de conduire une voiture avec son téléphone. Mais on a le droit de hurler dans les oreilles d’un coureur qui joue sa trajectoire au millimètre… » Sécurité et crédibilité martelées avec conviction. Et encore : « Le Tour est notre vitrine et nous permet d’être vivants aujourd’hui. Au moment du Covid, la vieille Europe a sauvé le vélo. C’est important de développer le vélo sans oublier d’où il vient et ce qui a été réalisé.» Et demain ? « Des zones artisanales fermées le week-end pour faire des courses sécurisées pour nos enfants et faire des Grands Prix, je vois bien le Grand Prix de Paris, celui de Lyon, de Nantes, Marseille ou Mulhouse… J’ai beaucoup aimé les Grand Prix de Québec et Montréal. Très professionnel. C’est l’avenir du vélo. On fait de l’activation vis-à-vis de nos sponsors. On peut le faire partout. Et là, on supprime plein de choses. Après, il y a Paris-roubaix, le Dauphiné, les monuments, on n’y touche pas. Et le travail, ce sera d’aller dans les régions où les clubs souffrent un peu. Il faut rebooster un peu partout. Il faut toujours faire attention à ce qui est un peu en dessous de nous. Il faut régler le rétroviseur et regarder ce qui se passe derrière et s’occuper de tous ceux qui sont dans l’ombre. »
L’élégance et le panache
Jamais à court d’idées, le manager de 68 ans, qui assure : « Je ne suis pas usé, j’ai trop de choses à faire avant de lever le pied » ne désespère pas de voir un Français succéder à Bernard Hinault au palmarès du Tour de France : « Mon cyclisme, à l’époque Hinault, c’était les Italiens au Giro, les Espagnols à la Vuelta, les Belges sur les classiques, et les organisateurs du Tour demandaient à deux équipes de s’associer pour garnir le peloton. Il y avait Phil Anderson en Australie et Jonathan Boyer aux États-unis. Aujourd’hui, il n’y a plus de frontières, le Tour de France est devenu énorme et, malgré tout, Romain Bardet, que j’adore, m’a fait rêver dans la descente de Domancy quand il est allé chercher l’étape et le podium à Paris (2e du Tour 2016). Si demain on peut donner des règles strictes, qu’on parle de stratégie, de collectif, il n’y a aucune raison pour que dans les dix ans un Français ne gagne pas le Tour. C’est statistiquement impossible que la France n’ait pas un phénomène comme Van der Poel ou Evenepoel. »
Quand Jean-René Bernaudeau parle vélo, le temps n’a plus d’importance. La fièvre est contagieuse. Son vélo est celui d’hier, de demain. Celui de toujours. Celui chevauché par un gamin vendéen qui n’a rien oublié, a porté le maillot jaune (en 1979), remporté une étape inoubliable au Stelvio sur le Giro (1980), été médaillé de bronze aux championnats du monde (1979), a été professionnel dix ans (Renault-Gitane, Peugeot, Wolber, Système U, Fagor). Et qui veut rendre : « Je ne connaissais rien au vélo, je ne venais pas du milieu du vélo, je voulais faire un sport individuel pour prendre mon destin en main. J’ai découvert le vélo avec un voisin qui faisait des courses, je connaissais à peine Poulidor. Je n’ai jamais trop douté de moi. Je n’ai jamais trop eu d’idole, la première a été Luis Ocaña, que j’ai adoré, puis Jacques Anquetil, que j’ai trouvé classe. Aujourd’hui, j’aimerais un Jacques Anquetil pour l’élégance, le panache, et que ceux qui nous aiment, qu’ils soient chanteurs ou acteurs, viennent nous voir comme le faisaient Édith Piaf et compagnie. Cette dimension, on ne l’a plus. Le vélo devrait retrouver cette place… »
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