Cyclisme en danger : une course de fonds
ÉTIENNE GARNIER/PRESSE SPORTS
Pour l’organisateur de la Grande Boucle, pas question de partager un gâteau qui
représente plus de 50 % de son chiffre d’affaires annuel. Ici, le Tour de France 2025.
FINANCEMENTS - Avec des sponsors qui rechignent à investir dans les équipes, faut-il faire payer le public, les télévisions, mieux partager les richesses avec les organisateurs ?
Les questions sont multiples et les réponses divergent.
« Le cyclisme est un sport gratuit et cela participe à son succès.
Après peut-être qu’il faut aller voir du côté des droits télévision. »
- MARC MADIOT, MANAGER DE GROUPAMA-FDJ
3 Dec 2025 - L'Humanité
ÉRIC SERRES
C’est un vieux serpent de mer, un monstre du loch Ness qui, l’hiver venu, réapparaît et fait parler dans les chaumières de la petite reine. Faut- il, oui ou non, faire payer le public sur les courses cyclistes? La question se pose alors que les finances de nombreuses équipes vacillent en raison de la conjoncture économique mondiale. Avec la disparition de l’équipe Arkéa-B&B Hotels, de Ceratizit Pro Cycling, ou même la fusion des belges Lotto et Intermarché-Wanty, la fragilité financière du cyclisme est plus que jamais mise en exergue.
Vivre du seul sponsoring devient pour les équipes les moins dotées une manne très aléatoire. Si certaines n’ont aucun souci à se faire, car soutenues par des États pétroliers – UAE, Bahrain-Victorious –, d’autres, faute de fonds propres, disparaissent. Ainsi la formation d’Emmanuel Hubert a déposé le bilan début septembre. Quant à celle de Jean-René Bernaudeau, elle verra son sponsor principal, TotalEnergies, quitter le navire vendéen fin 2026. Quid de l’après ?
De fait, certains s’interrogent sur les solutions à trouver. Récemment, Jérôme Pineau, ancien coureur professionnel et ancien manager de B&B Hotels-KTM, a jeté un pavé dans la mare en évoquant la privatisation des arrivées sur les courses: « Je vais en choquer certains, mais pour le Tour de France 2026, ASO (Amaury Sport Organisation – NDLR) a créé une étape qui va monter deux fois l’alpe-d’huez. Privatisons donc les 5 derniers kilomètres. Faisons payer l’entrée, ayons des VIP. Quand on fait payer les gens car on leur sert une coupe de champagne et qu’on leur donne des échantillons de petits gâteaux, ils payent une énorme facture! Les équipes devraient être rétribuées puisque ce sont elles qui font le spectacle. »
« FAIRE PAYER L’ESPACE PUBLIC, C’EST COMPLIQUÉ »
Sur le Tour des Flandres, les organisateurs proposent des hospitalités tout au long du parcours, mais ne reversent rien aux équipes, ce qui fait bondir le cycliste belge Wout Van Aert : « Des courses comme le Tour des Flandres dépendent de nous, des coureurs et des équipes qui y participent. Pourtant, elles ne reçoivent même pas une compensation suffisante pour couvrir les frais de participation. »
L’italien Filippo Pozzato, ancien cycliste de 44 ans, désormais organisateur, a mis aussi en place un système de billetterie sur la Veneto Classic, mais penche vers un plus juste partage: « Le modèle économique actuel est insoutenable, car une équipe ne retire rien en retour. On investit des millions, et qu’est-ce qu’on gagne en remportant une course ? Nous devons avoir notre propre modèle économique. » Van Aert confirme et ajoute: « Je pense que cette fragilité serait bien moindre si, en plus des revenus provenant des sponsors, il y avait des droits télévisés par exemple, ou d’autres organisations. Demander 5 euros pour entrer ne signifie pas que ce n’est plus populaire. Le cyclo-cross demande un droit d’entrée, et il n’y a rien de plus populaire. »
C’est justement sur cette corrélation entre populaire et cyclisme que Marc Madiot, le manager de l’équipe française Groupama-FDJ, tique: « Le cyclisme est un sport gratuit et cela participe à son succès. Après peut-être qu’il faut aller voir du côté des droits télévision, mais ils ne sont pas non plus extensibles. » Vincent Lavenu, ancien manager D’AG2R-la Mondiale, rejoint son ex-collègue: « Une redistribution d’une partie des droits TV en faveur des équipes? Un vieux débat. Mais même si les équipes recevaient 3 à 5 millions d’euros, je ne suis pas sûr que cela changerait la donne : les grandes équipes s’en serviraient pour recruter davantage. »
Pour ASO, organisateur de la Grande Boucle, pas question de partager un gâteau qui représente plus de 50 % de son chiffre d’affaires annuel, soit autour de 250 millions d’euros. « Par essence, le sport cycliste est gratuit et instaurer une billetterie n’est absolument pas d’actualité » , affirme le directeur adjoint du département cyclisme, Pierre-Yves Thouault. Évidemment! Prudent, David Lappartient, président de l’union cycliste internationale, doute de la faisabilité: « Il faut poser un cadre juridique, faire payer l’espace public en France, c’est compliqué. »
Alors pour ou contre ? Le dernier mot au Druide, Cyrille Guimard: « Ce sujet est tabou en France. À une époque pour être sur le Tour de France, les équipes payaient. Si on veut que les choses évoluent, il faut que l’on change le système économique et que la télévision entre dans ce système. On doit mieux partager les recettes qui sont liées à la qualité d’une organisation mais aussi à la qualité des équipes. Mais ça, c’est un sujet tabou dans notre sport et pas du tout dans d’autres comme le football ou le rugby, qui touchent par exemple des droits télévision. »
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