Au nom des pères, des fils et du football
L’un est comédien, metteur en scène et rêvait d’être footballeur. L’autre est l’un des plus grands danseurs de flamenco de sa génération. Mohamed El Khatib et Israel Galvan sont sur un plateau…
Aucun des deux pères ne semble avoir accepté l’émancipation de son garçon,
son itinéraire, son choix de vie.
16 Jul 2025 - L'Humanité
Avignon (Vaucluse), envoyée spéciale. MARIE-JOSÉ SIRACH
C’était le duo qu’on attendait, au titre volontairement équivoque. Israel pour Israel Galvan, immense danseur de flamenco, andalou jusqu’à la pointe des talons qu’il fait claquer comme personne ; Mohamed pour Mohamed El Khatib, metteur en scène insatiable, qui, quelques jours avant le festival, a réalisé une installation tout entière dédiée à sa mère morte, au Grand Palais, à Paris.
A priori, rien ne laissait présager que ces deux artistes se rencontrent sur scène tant ils évoluent dans des univers artistiques différents. Ils se sont pourtant trouvé une passion commune, le foot, et un point commun: des pères, des pères durs, qui ont bossé dur et élevé leur garçon… à la dure. Celui de Mohamed a trimé toute sa vie dans une usine de métallurgie. Celui d’israel était lui-même danseur de flamenco, à l’ancienne. Aucun des deux ne semble avoir accepté l’émancipation de son garçon, son itinéraire, son choix de vie. M. El Khatib se désintéresse du travail de son fils ; M. Galvan voit d’un très mauvais oeil la modernité imprimée au flamenco par le sien.
El Khatib aime jouer des contrastes inattendus. Il n’avait pas hésité à convoquer sur scène, il y a quelques années, le cinéaste Alain Cavalier pour une conversation impromptue autour de leurs objets-souvenirs ; puis, plus récemment, il évoquait une passion commune pour les boules à neige avec l’historien Patrick Boucheron. Cette fois-ci, on découvre Mohamed et Israel sur le plateau du cloître des Carmes. Le premier en tenue de foot, le second dans une djellaba bleu clair prêtée par le père de Mohamed. À jardin, un autel dédié au père El Khatib. À cour, un autre consacré au père Galvan. Sur deux écrans en fond de scène, les pères filmés s’expriment à tour de rôle sur le travail de leur rejeton respectif. Leurs paroles sont sans filtre. Mesurent-ils, ces vieux pères, la violence acerbe de leurs critiques ?
MOHAMED S’ENLISE DANS LES SABLES MOUVANTS DE SON ALBUM FAMILIAL
À ces va-et-vient de la parole filmée répondent les mots de Mohamed et la danse d’israel, à l’ombre de ces figures tutélaires, érigées en statue du Commandeur. Peu à peu, on éprouve un déséquilibre entre le jeu, bien rodé, voire prévisible d’el Khatib, qui s’enlise doucement dans les sables mouvants de son album familial, et les mouvements hypnotiques de Galvan.
On ressent même un léger malaise à la lecture de la longue lettre adressée par le metteur en scène à son père. Une lettre à charge truffée de quelques pirouettes langagières disséminées au détour d’un bon mot un brin potache, débordant d’un trop-plein d’émotions. Le côté règlement de comptes entre le fils et le père en direct sur un plateau laisse un goût étrange. Comme si El Khatib en faisait trop. Pas au bon moment, pas au bon endroit ? Ayant offert le Grand Palais à sa mère, il décide d’offrir à son père une mosquée. Un dôme doré, semblable à celui qui surplombe l’esplanade des Mosquées à Jérusalem, apparaît alors au-dessus du cloître des Carmes. Pourquoi pas…
AVEC RAGE ET DÉSESPOIR, ISRAEL VIREVOLTE
Puis, comme au football, une feinte, un passement de jambe, une reprise de volée et c’est Galvan qui reprend la main. On est suspendu à sa gestuelle, à son corps et ses bras tendus, presque raides, son regard fixe tandis que ses pieds virevoltent, tapent, cognent le sol, vite, toujours plus vite, en bottines, en babouches ou avec des crampons. Avec rage et désespoir, Israel danse. La rage de vaincre les a priori sur le flamenco qu’il transcende ; le désespoir d’être incompris par un père qui ne jure que par des séguédilles. On apprend au détour d’une phrase que Galvan est bègue. Il va pourtant prononcer quelques mots, des mots qui s’entrechoquent, qui s’embouteillent au fond de sa gorge. Et c’est bouleversant tant l’intensité et la violence de la relation père-fils apparaissent sous nos yeux.
Pour finir, sur le balcon de son HLM, le regard perdu dans la nuit, le père El Khatib s’adresse à son fils. « Dans ton spectacle, dit-il à Mohamed, n’oublie pas de parler de la Palestine. Et de tous les enfants qui meurent là-bas, à Gaza. » Israel & Mohamed ? Le vieil homme ne comprend pas le titre du spectacle. Le fils se justifie, évoque l’idée d’une réconciliation symbolique. « Avant de faire la paix, il faut faire de la politique », réplique le père.
Israel & Mohamed, au cloître des Carmes Saintlouis, à Avignon, jusqu’au 23 juillet.
Tournée : du 10 au 20 décembre au Théâtre de la Ville, à Paris ; les 8 et 9 janvier 2026 à Évry ; les 30 et 31 janvier au Havre ; les 3 et 4 février à Douai ; du 10 au 14 février à Rennes, et les 23 et 24 mai à Nantes.

Commenti
Posta un commento