Marc Keller : « Le projet de Strasbourg est exceptionnel »
Le président du Racing Club de Strasbourg Alsace, Marc Keller,
dans le stade de la Meinau en cours de rénovation.
Le président du club alsacien s’est longuement confié au « Figaro » avec une ambition assumée. Il veut faire du RCSA un club qui compte en France… et en Europe.
« Depuis quatorze ans, je fais ce que je dis et je dis ce que je fais. Une petite minorité de supporteurs a quelques réticences, mais le dialogue n’est pas rompu »
« Notre projet est un projet alsacien depuis 2012, et l’arrivée de Blueco nous permet d’atteindre le dernier étage qui fera de Strasbourg un club européen »
29 Oct 2025 - Le Figaro
Propos recueillis par Baptiste Desprez
Lundi 20 octobre, Marc Keller, président du Racing Club de Strasbourg Alsace depuis 2012, accueille Le Figaro dans ses bureaux de la Meinau. Malgré la pluie et la grisaille, le dirigeant de 57 ans reste souriant et fier en nous dévoilant les récents travaux de l’enceinte strasbourgeoise. Trois jours plus tôt, son équipe avait fait le spectacle face au Paris SG (3-3), avant de redescendre de son nuage contre Jagiellonia Bialystok en Ligue Europa Conférence (1-1) et face à Lyon dimanche (2-1). Ce mercredi, L’AJ Auxerre se présente en terre alsacienne (21 h 05, Ligue 1+) lors de la 10e journée.Le président du Racing Club de Strasbourg Alsace, Marc Keller, dans le stade de la Meinau en cours de rénovation.
LE FIGARO. – Le RC Strasbourg (7e de Ligue 1, à 4 points du PSG, leader) séduit. Le président que vous êtes est-il étonné ?
MARC KELLER. – C’est une vraie progression pour nous. L’objectif est de terminer dans les places européennes. J’avais dit au moment de la vente (au consortium américain Blueco en juin 2023, NDLR), que notre volonté était de passer d’un club qui oscillait entre la 8e et la 14e place en Ligue 1 à un club en capacité de lutter chaque année pour l’europe.
- Le RCSA est l’une des équipes les plus séduisantes de L1. Qu’est-ce qui vous plaît chez elle ?
Depuis deux ans, l’équipe fait plaisir à voir, procure des émotions et reflète les valeurs de Strasbourg. On voit une équipe dynamique et qui se bat. Les joueurs sont heureux d’être là, ce n’est pas un discours de façade. C’est l’identité de notre club. En rentrant du Parc des Princes (3-3 contre le PSG le 17 octobre), Liam Rosenior m’a dit : «Marc, cette jeunesse, c’est une force. » Cette équipe, qui est l’une des plus jeunes d’europe, dégage cette volonté d’avancer, de faire des courses, de gagner des matchs. Il y a une énergie positive.
- Le travail de votre coach, Liam Rosenior, est loué et reconnu. En quoi vous séduit-il ?
C’est un entraîneur moderne. Liam s’est totalement intégré dans notre club et dans notre ville. Il est heureux d’être ici. Il tire tout le monde derrière lui, avec un jeu dynamique. Il a un projet de jeu très affirmé avec des idées précises avec et sans ballon. Je souhaite qu’il reste le plus longtemps possible.
- Avec une Ligue 1 en souffrance financièrement, l’idée est-elle, avec Blueco, de jouer à terme le podium ?
Dans un premier temps, c’est déjà de dire que l’on veut lutter pour l’europe. La jouer et y rester. Être en Conférence Ligue est une vraie évolution et un chemin intéressant. Nous avons un projet ambitieux, avec des jeunes, des investissements, et la saison passée démontre que cela est possible.
- Avez-vous fixé l’objectif de remporter cette Coupe d’europe ?
On veut aller le plus loin possible. De manière plus globale, c’est notre troisième année avec Blueco. On veut structurer le club, avec le nouveau stade, les infrastructures, l’académie, l’équipe féminine. Le club grandit. On veut faire du Racing un vrai club européen. Les propriétaires sont très ambitieux pour le club.
- C’est-à-dire disputer le titre de champion au Paris SG ?
Non, pas encore (sourire). Vous allez me poser des questions sur la multipropriété, mais ce qu’on a fait en douze ans est magnifique, un parcours quasi unique en Europe, et le passage de témoin à Blueco dans l’actionnariat était une étape importante pour le club, pour notre ville, pour l’ambition. Avec ce qu’il s’est passé dans le football français depuis quelques années (Covid, crise droits TV, passage de 20 à 18 clubs en L1…), si, aujourd’hui, tu n’es pas adossé à des gens, avec une puissance financière, tu ne peux pas prendre de risques. Sinon tu ne passes pas la DNCG et tu ne peux pas assumer. Chaque club doit trouver son exemple, son modèle. C’est le cas avec Blueco. Entre la famille Pinault à Rennes, Arnault au Paris FC, Michele Kang à Lyon, Frank Mccourt à L’OM, il y a une concentration dans des investissements pour amener le football français plus haut. Tout est très excitant.
- La multipropriété, tant décriée, sauve-t-elle finalement une partie du football français et européen, selon vous ?
On le voit depuis dix ans, c’est un mouvement de fond. C’est un phénomène massif en Europe. Aujourd’hui, il y a 48 % de tous les clubs dans les cinq championnats majeurs qui sont liés à ça. En revanche, il n’y a pas de modèle unique de multipropriété. Moi, je ne peux parler que de celle qu’on a avec nos propriétaires, qui possèdent aussi Chelsea. Et on essaie d’en faire une multipropriété intelligente, qui respecte la réglementation.
- Comment ?
Comme tout phénomène qui arrive, d’une manière massive, quel que soit le domaine, d’ailleurs, évidemment qu’il faut réguler. Et on a des organismes supranationaux qui régulent : c’est la Fifa, L’UEFA. Par exemple, on ne peut se faire prêter que 6 joueurs de l’étranger, dont 3 du même club. C’est une première régulation. On essaie de faire venir de bons joueurs en prêt à Strasbourg pour nous aider et les faire progresser. L’année dernière, Andrey Santos (milieu de terrain brésilien désormais à Chelsea) a été un super exemple. Il est arrivé, sa femme a accouché d’un petit bébé qu’ils considéraient comme un Alsacien, tellement ils adoraient Strasbourg, il parlait français. Et il est reparti à Chelsea avec beaucoup de confiance. Cela a été un prêt très positif pour nous. Et, cette année, on essaie de faire pareil.
- Sans votre actionnaire, ces joueurs-là ne mettent jamais les pieds à Strasbourg ?
C’est impossible ! Ce n’est même pas la peine d’y penser. Pour être dans le top 6 ou 7 de Ligue 1, il faut être adossé à une puissance financière.
- Pour autant, le RC Strasbourg n’est-il pas devenu l’équipe B de Chelsea ?
Je peux comprendre les interrogations et les réticences, mais on essaie vraiment de travailler intelligemment, d’optimiser les choses. On a dit qu’on était le club nourricier. Ce n’est pas le bon terme. Club nourricier, ça voudrait dire qu’il y a 10 joueurs de Strasbourg qui, chaque année, peuvent aller à Chelsea, ce qui n’est pas vrai. Un chaque année comme Emegha (le capitaine du RCSA rejoindra les Blues la saison prochaine), oui, je le souhaite. En Angleterre on dit « sister club ». Moi, je dirais qu’on est des clubs frères. C’està-dire qu’on essaie de s’entraider dans la même famille. Je ne le vois pas d’une manière péjorative. Au contraire. Nos propriétaires sont très motivés pour le Racing. Chelsea est une marque mondiale et le RCSA est un club important en France. L’idée n’est pas de délaisser un club pour un autre.
- Certains Ultras du Racing, en conflit avec vous, mettent en avant le manque d’identité de Strasbourg. Pensez-vous être audible ?
Tout changement fait peur. Ma responsabilité comme président, c’est d’expliquer les choses, d’être pédagogique et transparent. Depuis quatorze ans, je fais ce que je dis et je dis ce que je fais. Une petite minorité de supporteurs a quelques réticences, mais le dialogue n’est pas rompu. Il faut prouver, avoir des résultats, continuer à travailler et répondre aux interrogations. Sur la jeunesse de l’équipe, nos résultats et la mentalité du groupe. Miser sur des jeunes, ce n’est pas qu’à Strasbourg, regardez le Paris SG, champion d’europe, qui agit aussi de la sorte.
- Et sur l’identité ?
C’est une vraie question. Et un travail au quotidien qu’il faut montrer. Par exemple, on est resté à la Meinau. On aurait pu aller à 20 km de Strasbourg et construire un nouveau stade. Pour moi, ça, c’est l’identité. Le logo, c’est le même. La couleur, c’est la même. Dans le secteur sportif, c’est vrai qu’on évolue de manière assez exponentielle grâce à Blueco, mais le club, autour de moi, les salariés… J’ai des gens qui sont là depuis dix ans, d’autres au club depuis vingt, trente ans. L’identité, c’est de voir la cathédrale d’ici (du stade). L’identité, c’est aussi ce travail qu’on fait dans le stade pour l’identifier à notre ville. Les supporteurs avaient cette interrogation. Est-ce que des gens qui arrivent de loin et sont jeunes peuvent représenter nos valeurs alsaciennes ? Se battre, courir, ne jamais lâcher, être fidèle aux valeurs de la région… On peut dire que, depuis deux ans, c’est le cas.
- Et sur le sujet de l’indépendance, où vous ne seriez plus le patron ?
J’en reste pantois. Il faut venir au club et voir comment on travaille. Je comprends les interrogations, mais la meilleure réponse est sur le terrain. Il y a un actionnaire aujourd’hui qui est propriétaire du club. Dans ma fonction, je travaille très bien avec eux. Je continue à travailler comme j’ai toujours fait. Évidemment qu’ils sont présents dans le sportif, car ils investissent énormément. Cela me convient, on travaille ensemble. Le club progresse à tous les niveaux.
- La Meinau va bénéficier d’une capacité maximale de près de 32 000 places, après de lourds travaux de rénovation (175 M€ : 25 M€ du RCSA, le reste provenant des collectivités). Pourquoi était-ce obligatoire dans l’évolution du club ?
Les infrastructures, c’est un actif qui reste. Ce stade, il a fallu neuf ans pour y arriver. Trois ans pour convaincre tout le monde (politiques, riverains, supporteurs…) qu’il fallait le faire. Trois ans pour étudier. Trois ans pour construire. C’est un stade de foot qui respire le Racing. On investit aussi sur l’académie, des nouveaux terrains, il y a du chemin à faire. L’académie est la base de notre projet. C’est un faux procès de dire que plus aucun jeune n’en sort. Il y a plus de place qu’avant, mais, en revanche, il faut être meilleur.
- Comment reste-t-on fidèle à ses racines tout en grandissant ?
Bonne question. En ne se reniant jamais tout en évoluant. C’est ce que l’on fait depuis quatorze ans. On n’a jamais été immobile, en voulant aller plus haut. Avec une remise en cause permanente. Notre projet est un projet alsacien depuis 2012, et l’arrivée de Blueco nous permet d’atteindre le dernier étage qui fera de Strasbourg un club européen.
- Quelle est votre plus grande fierté en tant que président ?
Le public (il est ému). C’est une richesse qui me donne de l’énergie tous les jours. 99 % des gens sont alignés dans notre projet et on leur donne du plaisir.
- Et votre plus grand défi ?
Convaincre 100 % des gens. Le Racing est plus qu’un club. On vient voir un match de foot, mais c’est plus que ça. On a une fan-zone unique en France et le plus grand comptoir du pays pour que les gens viennent deux heures et demie avant et restent deux heures après. Cet ADN, c’est notre plus grande richesse.
- Êtes-vous en capacité de rassurer les supporteurs en disant que vous serez-là encore pendant dix ans à Strasbourg ?
Je ne fais pas de promesses. Je me bats comme au premier jour pour le RCSA. Je me sens très bien à Strasbourg. On avance, c’est formidable. La très grande majorité a compris le projet. L’ultra-minorité qui a des interrogations, on lui répond avec les résultats et le terrain. J’espère qu’on arrivera à réunir tout le monde, car le Racing est meilleur quand il est uni.
- Quand votre personne est attaquée via des banderoles, après le chemin parcouru, comment le prenez-vous ?
À titre personnel, je ne suis pas touché, car je suis focalisé sur ce qu’on met en place. Pour ma mère et mes proches, c’était plus dur. J’ai reçu tellement de messages de soutien, je n’ai jamais vu ça. Incroyable. Les gens sont derrière le Racing. L’énergie est formidable. On a trouvé des partenaires pour rêver plus grand. Le projet de Strasbourg est exceptionnel. Je sais où je veux aller et je veux me concentrer sur le point final.
- Quel sera le point final de Marc Keller au RC Strasbourg ?
Mon rêve est que le Racing joue la Coupe d’europe tous les ans. Blueco nous permet d’espérer y arriver chaque année et de devenir un vrai club européen. Si on y arrive, l’histoire sera formidable pour le club, la ville et la région. Le RCSA a sa place en Europe.
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