Ian Holloway - L’amuseur public
Ian Holloway, en mai 2010, en train de fêter la qualification
de Blackpool en finale de play-offs de Championship.
En trente ans de carrière, le coach de 62 ans s’est fait connaître en décrochant deux accessions en Premier League et en plaçant l’humour au coeur de sa stratégie managériale.
«J’adore la ville de Blackpool,
on est pareils elle et moi,
on est plus jolis dans l’obscurité»
- IAN HOLLOWAY
30 Dec 2025 - L'Équipe
PIERRE-ÉTIENNE MINONZIO
La scène se passe à la fin de l’année 2019, à la Réunion. À cette époque, le milieu de terrain Elliot Grandin, âgé de 32 ans, évolue à la Saint-Pierroise, un club de l’île de l’océan Indien, après être notamment passé par l’OM et divers clubs anglais. « Je terminais ma carrière en douceur, dans un endroit où l’on peut vivre en claquettes toute l’année » , confie-t-il.
C’est dans ce contexte qu’il reçoit un coup de fil de l’un de ses anciens coaches, Ian Holloway, qui l’avait managé à Blackpool (2010-2012) et à Crystal Palace (2013). « Ian me dit: “Elliot, j’entraîne un club de League Two (4e division), Grimsby Town, j’ai besoin de toi pour le sauver.” Je lui réponds: les entraînements par – 15 °C au fin fond de l’Angleterre, c’est fini pour moi. »
Finalement, Holloway parvient à convaincre l’ex-international Espoirs, et fin janvier 2020, au moment de le présenter à l’effectif de Grimsby, le technicien lance : « Les gars, vous n’avez pas idée où je suis allé le chercher… Elliot vivait sur l’île de Madagascar ! » En nous relatant cet épisode, Grandin n’en finit plus de se bidonner. « Je n’ai pas osé reprendre le coach devant tout le monde… »
L’anecdote illustre plusieurs qualités singulières de Holloway, comme sa force de conviction, sa capacité à établir un lien durable avec ses joueurs, mais aussi, et surtout, son sens de l’humour, même si dans le cas présent, il en a manifestement usé de manière involontaire. Car « Ollie », tel qu’il est surnommé affectueusement par ses proches, a toujours suscité l’hilarité, ce qui a contribué en grande partie à son étonnante notoriété. Le journal The Independent soulignait à son sujet, en 2005, qu’il était, outre-Manche, l’une des rares personnalités du monde du football, à l’instar d’Éric Cantona ou Bill Shankly, dont le patronyme est familier à un public qui ne s’intéresse pas au ballon rond.
Il faut dire que l’intéressé, actuellement en poste à Swindon Town (League Two) à l’âge de 62 ans, parsème depuis trois décennies ses prises de parole de traits d’esprit, dont voici une sélection subjective : « J’adore la ville de Blackpool, on est pareils elle et moi, on est plus jolis dans l’obscurité » ; « je ne pourrais pas être plus heureux qu’aujourd’hui, même si j’étais un blaireau en pleine saison des amours » ; « je suppose que l’une des raisons principales pour lesquelles les femmes viennent au stade, c’est parce qu’elles espèrent voir des jeunes hommes retirer leur maillot après avoir marqué. Ce n’est pas la peine qu’elles viennent nous voir jouer car mes gars sont moches comme des poux » .
Ces sorties absurdes, qui ont pris le nom d’Ollyisms, ont donné lieu à la publication d’ouvrages les recensant et elles ont valu à Holloway d’être désigné, en 2006, comme le 15e Londonien le plus drôle par le magazine Time Out. Soit un meilleur classement que celui qui était habituellement accolé aux équipes qu’il entraînait en Premier League. Ce constat ne saurait occulter les mérites d’un manager ayant dirigé plus de 1 000 rencontres dans les quatre divisions professionnelles anglaises et qui est parvenu à faire accéder dans l’élite deux clubs, Blackpool (en 2010) et Crystal Palace (en 2013), qui disposaient alors de budgets très restreints.
Mais si Ollie est parfois réduit à l’image d’amuseur public, c’est aussi en raison de sa pratique assidue de l’autodérision. En 2021, dans le programme Sacked in the Morning de la BBC, à un auditeur qui lui demandait « quel conseil donneriez-vous à un entraîneur qui débute ? », il a répondu : « Qu’il ne se prenne pas au sérieux. » Lors de la même émission, l’ancien coach des Queens Park Rangers (2001-2006 puis 2016-2018), Leicester (2007-2008) ou Millwall (2014-2015) décryptait l’intérêt stratégique de faire se gondoler l’assistance en conférence de presse : « L’idée, c’est d’essayer de détourner l’attention des journalistes de notre situation sportive. »
Des faux procès pour détendre son groupe
De même, avant les matches importants, il n’aime rien tant que de voir ses joueurs s’esclaffer, afin qu’ils désacralisent l’événement. Lilian Nalis, qui a notamment été l’adjoint de Franck Haise à Nice et qui a évolué sous ses ordres à Plymouth (20062007), raconte la causerie qui avait précédé une rencontre vitale pour le maintien: « Au moment de présenter l’adversaire, Ian dévoile une feuille sur laquelle il avait caricaturé les onze titulaires de l'équipe adverse, car il dessine super bien. Un joueur qui était légèrement en surpoids, il l’avait dessiné avec un énorme ventre, un autre qui perdait ses cheveux, il l’avait dessiné chauve… On ne s’arrêtait plus de rigoler. »
À écouter Nalis, Holloway cherchait souvent à détendre l’atmosphère, et pas seulement les jours de match. « En fin de semaine, Ian organisait des faux procès, raconte-t-il. Si jamais un joueur était soupçonné, par exemple, d’avoir embarqué des bouteilles d’eau chez lui après un entraînement, il devenait l’accusé et se mettait au milieu du vestiaire. Ensuite, différents joueurs tenaient les rôles de l’avocat, du procureur, du juge… Il y avait aussi des jurés. J’en garde des souvenirs extraordinaires. D’autant que si l’accusé était condamné, il devait effectuer l’entraînement ouvert aux médias avec un short sur lequel des fausses fesses étaient cousues à l’arrière… »
Ludovic Sylvestre, qui a croisé la route de Holloway à Blackpool (2010-2012), se remémore un coach prêt à toutes les excentricités pour motiver ses troupes avant les entraînements, lors des froids matins d’hiver : « Ian pouvait débarquer dans un vestiaire où il y avait déjà de la musique et dire : “Je ne comprends pas, vous avez mis de la musique, oui ou non ? “Et là, il mettait d’un coup le volume super fort. D’autres fois, il dansait, il chantait ou il criait… Chaque matin, on se demandait en rigolant : “Mais qu’est-ce qu’il v a nous inv enter aujourd’hui?”»
Une passion pour la détection de métaux
Comme Ollie l’a souvent rappelé, ce besoin viscéral de faire rire s’apparente chez lui à un mécanisme d’autodéfense, car il était souvent moqué pour son physique chétif et son nez proéminent quand il était enfant, puis pour ses limites techniques durant son honnête carrière de joueur, au cours de laquelle il a fréquenté l’élite avec les Queens Park Rangers (1991-1996).
« C’était un milieu pas forcément très doué, mais prêt à laisser sa vie sur le terrain, restitue Stéphane Léoni, qui coache les U19 de Metz et qui a connu Holloway en tant qu’entraîneur-joueur à Bristol Rivers entre 1998 et 2000. Ian n’hésitait pas à se sortir lui-même à la mi-temps s’il sentait qu’il n’apportait plus rien à l’équipe. »
Plus tard, Ollie a été confronté à des problématiques autrement plus douloureuses, parce que sa femme a dû surmonter un cancer lymphatique, et parce que leurs trois filles souffrent de surdité congénitale, en raison d’un gène déficient dont sont porteurs leurs parents (ils ont eu également un fils qui, lui, entend très bien). L’impossibilité de pouvoir échanger avec trois de ses enfants autrement que par le langage des signes a profondément influencé Holloway dans son management. À Blackpool, il a organisé des entraînements au cours desquels ses joueurs n’avaient pas le droit de se parler, pour qu’ils prennent conscience de l’importance de la communication verbale sur un terrain.
« En raison de ce qu’il a vécu dans son cercle familial, c’est un entraîneur qui est capable de relativiser ce qui lui arrive et de faire prendre conscience à ses joueurs de leur statut de privilégiés, témoigne Paul McVeigh, un ancien milieu qui avait passé un essai sous sa direction à Plymouth en 2007 et qui vient de publier l’ouvrage The Psychology of Leadership. Un jour, Ian m’avait dit : “N’oublie pas que le football est la chose la plus importante parmi toutes celles qui sont sans importance.”»
Cette prise de distance avec la culture du résultat explique pourquoi le sexagénaire donne l’impression d’avoir traversé avec bonhomie sa carrière accidentée de coach, ainsi que les événements surréalistes qui l’ont ponctuée, dont témoignent ses hilarantes autobiographies. On peut y lire par exemple qu’il a failli se faire virer de QPR parce que son président demandait à le voir de toute urgence alors que lui était cloué aux toilettes en raison d’une colique carabinée, qu’il passe son temps libre à chercher du métal avec un détecteur dans les champs de ses voisins ou qu’il ressent parfois la présence de son père, Bill, décédé en 1988, sur le siège passager de sa voiture quand il conduit seul.
Recadré pour avoir évoqué des phénomènes paranormaux
Dès lors, on ne sera guère surpris que depuis son arrivée à Swindon Town, en octobre 2024, l’équipe première a réalisé des progrès faramineux (elle est 3e de League Two et en lice pour être promu), tandis que des phénomènes paranormaux se sont multipliés au centre d’entraînement, Holloway affirmant à ce sujet au Telegraph en mars: « Les membres de mon staff qui travaillent ici la nuit entendent des choses bizarres, comme des fenêtres qui s’ouvrent de l’intérieur ou des portes qui claquent. Les caméras de surveillance ont filmé une silhouette marchant à travers le mur. »
Ollie a ensuite proposé à ses supérieurs que les lieux soient « nettoyés » par sa femme, qui dispose vraisemblablement d’une solide formation en exorcisme. Une proposition poliment déclinée par la direction de Swindon, qui a suggéré à l’entraîneur de ne plus évoquer publiquement un sujet qui terrorise les partenaires du club.
Depuis, sa communication se fait plus policée, même si des Ollyisms se font entendre à l’occasion. Lors d’une conférence de presse qui s’est tenue la semaine dernière, relayée par le Swindon Advertiser, un journal local, Holloway a déclaré: « J’adore la période de Noël, durant laquelle on fait des cadeaux à ceux qu’on aime. Pourquoi ne pourrait-on pas agir ainsi tout au long de l’année ? » Un programme déjà mis en place de longue date avec ses joueurs, qui, chaque saison, vont de surprise en surprise.
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SON PARCOURS D’ENTRAÎNEUR
1996-2001 : Bristol Rovers
2001-2006 : Queens Park Rangers
2006-2007 : Plymouth Argyle
2007-2008 : Leicester
2009-2012 : Blackpool
2012-2013 : Crystal Palace
2014-2015 : Millwall
2016-2018 : Queens Park Rangers
2019-2020 : Grimsby Town
Depuis 2024 : Swindon Town
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