FC METZ «Quel que soit l’écart, le rapport de force, il y a toujours quelque chose à faire»
PHOTO JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN . AFP
Stéphane Le Mignan avec le défenseur Kévin Van Den Kerkhof, le 17 mai à Metz.
Le club lorrain, promu en Ligue 1, affronte le Paris FC ce dimanche. A l’orée d’une saison compliquée, son coach Stéphane Le Mignan expose les leviers dont disposent les équipes moins dotées pour aller à la bagarre face aux «gros».
30 Aug 2025 - Libération
Recueilli par GRÉGORY SCHNEIDER Envoyé spécial à Metz
Une fois constatés les déséquilibres grandissant dans une Ligue 1 où certaines équipes disposent d’un budget dix fois inférieur à d’autres, il faut bien se poser la question du rapport de force sur le terrain, c’est-à-dire la faculté qu’ont les clubs les moins riches (Le Havre AC, Angers SCO, le FC Lorient…) à rivaliser sportivement sinon l’espace d’une saison, au moins le temps d’un match. Passé par le National (3e échelon), monté en Ligue 2 avec l’US Concarneau, qui présentait la saison suivante alors le plus petit budget à cet échelon, l’actuel entraîneur du FC Metz, Stéphane Le Mignan, s’est posé pour exposer les leviers dont disposent les équipes moins dotées pour aller à la bagarre face aux «gros». Une situation que le club lorrain a su appréhender dans un contexte brûlant, puisqu’il est monté en Ligue 1 en mai à l’issue d’un barrage (1-1, 3-1 après prolongations au retour) face à un Stade de Reims autrement armé pour le très haut niveau.
Alors que les Messins se déplacent sur la pelouse du Paris FC (7e budget de Ligue 1) ce dimanche, le Morbihannais de naissance a longuement exploré cet aspect du métier de coach, ce qui l’a emmené vers les notions de récit, de croyance et de dynamique collective.
Où s’est joué le match qui fait que le FC Metz est dans l’élite aujourd’hui ?
Quand on a égalisé [à un quart d’heure de la fin du match retour, par le capitaine Matthieu Udol depuis transféré à Lens, ndlr]. Parce qu’on n’était pas bien dans le jeu à ce moment-là. D’un seul coup, on a repris le momentum. Le Stade de Reims sortait d’une finale de Coupe de France [0-2 contre le Paris-SG, cinq jours plus tôt] où le club était forcément monté très haut émotionnellement.
Les barrages leur étaient aussi tombés dessus dans des conditions rocambolesques [les Rémois ne sont tombés à la 16e place qu’à la toute dernière seconde de la dernière journée]. Quand on égalise, j’ai eu l’impression que ce contexte se rappelait à eux. Et comme la perception de la fatigue est liée au mental… Difficile de savoir où se joue un match, mais il y a toujours un contexte, une histoire particulière.
Quelle était la vôtre ?
Celle d’une équipe de Ligue 2 qui affronte un club de Ligue 1 avec un écart important: physique, en termes de talent aussi, puisqu’ils avaient des joueurs achetés une dizaine de millions d’euros [le Japonais Junya Ito, le Kényan Joseph Okumu…] sur le marché des transferts, avec un excellent gardien, beaucoup de vitesse sur les côtés… Lors de la seconde mi-temps du match aller [1-1], les Rémois avaient «mis en route» et on avait souffert. Après, on savait qu’il y avait du doute chez eux. Ils n’envoyaient pas que des signaux positifs, comme faire venir Yannick Noah pour les booster mentalement avant le match…
Vous vous en êtes servi ?
J’ai fait passer le message aux joueurs, oui. Sur le plan tactique, pour ne pas subir l’impact physique supérieur des Rémois, il fallait garder le ballon. Quel que soit l’écart, le rapport de force, il y a toujours quelque chose à faire. J’ai mis plus de joueurs pour la construction basse de notre jeu et impliqué encore plus notre gardien de but, Pape Sy. Ce sont les joueurs de derrière qui touchent le plus le ballon, par définition. Ainsi, il fallait du monde derrière. Non pas pour défendre, mais pour tenir le ballon. A part les dix premières minutes où on a souffert, ça a bien fonctionné. Du moins jusqu’aux 35 derniers mètres, dans le camp adverse.
Pourquoi la tenue du ballon s’est dégradée là ?
Peut-être le côté émotionnel. Comme si on était surpris de remonter le ballon face à une équipe pareille et qu’on tombait du coup dans la précipitation.
Matthieu Udol, l’un des joueurs les plus talentueux de l’effectif, égalise. Si un match tourne sur la classe d’un joueur, le coach intervient où ?
(Sourire) Dites, quand même… Déjà, Matthieu est né ici, il était au club depuis dix ans, capitaine depuis trois saisons. On parle d’un joueur emblématique, dans le vestiaire et à l’extérieur. Je veux dire que l’arrière gauche qu’il est doit montrer la direction, y compris offensivement. Impulser cet engagement, qui l’a aussi conduit devant le but à ce moment-là. Il doit tenir ce rôle-là. Par ailleurs, le staff technique doit le mettre dans les conditions où il peut s’exprimer. Il a été partie prenante du récit qu’on a construit autour de ces deux matchs de barrage.
Un récit ?
A huit journées de la fin de la saison de Ligue 2, l’équipe occupait la deuxième place qui permet de monter directement, sans passer par les barrages. Puis on a perdu cette place-là. A trois matchs du terme, on sait déjà que les barrages nous attendent. Il fallait donc fermer un chapitre marqué par la déception, voire l’échec, celui de la montée directe. Et en reconstruire un autre: celui des play-offs. Il fallait reconditionner les joueurs et leur raconter une nouvelle histoire.
Concrètement ?
En gérant l’effectif en amont, les temps de jeu, les suspensions… En mettant Udol et Gauthier Hein au repos lors d’un match [à Laval le 12 mai, 3-2 pour les Mosellans] par exemple. Ce sont d’ailleurs eux qui nous portent en barrage [deux buts pour Udol, un but et une passe décisive pour Hein lors des deux matchs contre Reims]. Et en racontant cette nouvelle histoire aux joueurs, comme je vous la raconte. Avec un élément central : 60 à 70 % de l’effectif était descendu en Ligue 2 à l’issue de ces barrages contre l’AS Saint-Etienne une saison plus tôt. Avec un joueur, Pape Diallo, qui s’était fait expulser au bout de dix minutes lors du match retour, sans doute pour cause de surcharge émotionnelle altérant sa lucidité, et qui pouvait depuis entretenir une forme de culpabilité.
On lui a parlé : «Tu as la chance de voir cette situation des matchs de barrage, pourtant rare, se représenter à toi : fais-en quelque chose d’autre.» Les échecs passés, qu’il s’agisse de la montée directe ou du barrage contre l’AS Saint-Etienne, devaient s’effacer pour laisser place à un récit porté par une dynamique positive. Alors que les Rémois, à l’abri la quasi-totalité de la saison, pouvaient être rattrapés par des idées sombres.
Une dynamique peut-elle vraiment inverser un rapport de force ?
La confiance peut porter un mec. Il faut faire en sorte qu’un joueur «limitant», entre guillemets, prenne la dynamique de groupe. Un joueur moyen peut devenir très bon s’il est mis dans un certain contexte. En fait, je sais où je suis. Aujourd’hui, les salaires proposés par le Championship [la deuxième division anglaise] sont hors d’atteinte pour un club comme le nôtre. C’est parfois difficile de rivaliser avec des clubs belges… Dès lors, il faut pousser le joueur que tu as vers le haut. Au fond, ce n’est même pas tant une question de moyens qu’une règle universelle. Que tu joues au foot ou que tu travailles dans un restaurant, la dynamique peut te transformer.
Ponctuellement…
…et même durablement, en faisant évoluer le joueur. J’assistais souvent aux entraînements du FC Lorient et j’ai suivi l’évolution de Laurent Koscielny [en 2009-2010, le défenseur étant par la suite sélectionné à 51 reprises chez les Bleus]. A Lorient puis à Arsenal [entre 2010 et 2019], il s’est engagé dans des clubs développant une approche collective très forte, qui permettait aux joueurs de progresser individuellement. S’il est devenu l’un des meilleurs défenseurs centraux de sa génération, c’est grâce à ses qualités, mais aussi à cette approche collective.
Comment fait-on pour tenir ce double objectif, collectif et individuel ?
Je ne dirais pas que tous les joueurs tombent dans des comportements individuels, mais, clairement, c’est de plus en plus difficile de construire une histoire commune. J’y crois encore un peu, tous les joueurs ne croulent pas sous les sollicitations non plus… Mais il y a le joueur sur le départ, celui qui veut partir… Un gars est parti récemment pour un club étranger dont il ne savait rien, ni où c’était, ni la couleur du maillot, ni la façon dont ils jouaient puisqu’il n’avait pas eu l’entraîneur au téléphone… Je ne lui jette pas la pierre. Le système crée ces situations. Aujourd’hui, l’identification à une dynamique collective n’est pas simple. Et j’ai l’impression que d’autres sports s’en sortent un peu mieux.
Parce qu’il y a moins d’argent que dans le foot…
Il y a de l’argent quand même.
Comment on parle aux joueurs aujourd’hui ?
Chaque entraîneur peut vous faire une réponse différente. Quant aux joueurs… Vous avez ceux qui n’ont pas besoin de vous pour rationaliser, ceux qu’il faut débrider un peu… J’en reviens à Koscielny : les émissaires d’Arsenal l’avaient vu dix fois sous le maillot de Lorient avant de valider sa venue. Puis, ils ont continué à l’observer, à tous les matchs. Quelle est son attitude quand il est mené, quand il prend un carton jaune, quand il vient de faire une erreur… Pour connaître le joueur, il faut y passer du temps. Et ce temps, dans des clubs comme le FC Metz, qui ne peuvent pas entretenir des staffs pléthoriques, on ne l’a pas. Quand tu es en poste, tu es dans le tambour de la machine à laver.
Je trouve aussi que notre formation [menant au BEPF, le Brevet d’entraîneur professionnel de football], riche sur le plan technique, n’explore pas assez les aspects managériaux et psychologiques. Vous voyez désormais des staffs d’une quinzaine de personnes en Ligue 1 et il ne faut pas se tromper : ils sont dans le vrai. J’ai surtout eu le temps d’explorer ces aspects lors des périodes de chômage. Les rapports avec le joueur, la structure du club… Partout, il y a des ponts qui mènent à la performance et au terrain.
La structure du club ?
La façon dont les dirigeants agissent et communiquent. Elle peut être plus ou moins stable. Si, par exemple, ils font pression sur un joueur en échec pour qu’il parte, cela aura des répercussions parce que le joueur en échec parle à des voisins de vestiaires qui, eux, sont sur le terrain. Les dirigeants ont aussi à gérer des dossiers lourds, difficiles. Ça revient à se poser la question de qui on est.
Une équipe comme la vôtre perdra des matchs. Quel discours tenir aux joueurs, qui vivront forcément difficilement ces périodes ?
Il faut y mettre des convictions. Ne pas trembler. Ne pas tomber dans un jeu minimaliste, où tu renonces à poser des problèmes offensifs à l’adversaire en misant tout sur l’aspect défensif et la protection de ton but. Oui, des matchs, tu vas en perdre. Et tu apprendras de ceux-là.
Commenti
Posta un commento