Paul Pogba Retour vers le plus dur


Photo Lou Benoist. 
AFP - Paul Pogba au Roazhon Park de Rennes, samedi.

L’international tricolore, qui n’avait pas joué depuis plus de deux ans, est entré sur le terrain lors de la défaite de l’AS Monaco samedi à Rennes (1-4).
S’il reste sur un fil, son apparition a saisi tous les protagonistes.

«Quand je suis rentré, après tout ce temps, j’ai surtout pensé à moi. Je dois remercier le TrèsHaut et prendre du plaisir. L’image de mon entrée sur le terrain, je vis avec depuis des mois. “Tu vas revenir”, “tu vas jouer”…»
   - Paul Pogba

24 Nov 2025 - Libération
Par Grégory Schneider - Envoyé spécial à Rennes

On s’est pointé samedi soir au Roazhon Park de Rennes pour voir les locaux expédier (4-1) une étrange équipe monégasque, tout en surimpression : il s’y passe des choses que l’on devine, mais que l’on ne voit pas. Et on a entendu Paul Pogba parler du diable. Le milieu international de l’AS Monaco se tenait là, dans un couloir du stade, devant une douzaine de micros ou smartphones. Son éternelle posture, on veut dire celle qu’on lui connaît depuis ses débuts internationaux en 2013 (91 sélections), nous est revenue comme un flash : pas vraiment hésitant, mais pas sûr de lui pour autant. Des mots auxquels il n’accorde pas la moindre signification, qui ne disent rien de lui ou de ses tourments, mais qu’il devine importants pour ses interlocuteurs. Alors, il les jette en l’air. On les ramasse, d’accord.

On est venu pour ça. Mais on les met où ? On en fait quoi ? A minima, on transmet. Quand il a basculé sur le diable, Pogba, 32 ans, évoquait le découragement. A Rennes, le natif de Lagny-sur-Marne (Seine-et-Marne) est sorti des limbes pour toucher 17 ballons lors d’un match de compétition et arracher quelques minutes de jeu au relais d’un dénommé Mamadou Coulibaly, 21 ans, et une poignée de matchs seulement lors des deux dernières saisons.

«Il a essayé de me faire le coup du sombrero»

Ce qui lui fait un point commun avec Pogba : deux ans que le champion du monde 2018 n’était plus nulle part. En comptant serré. Si on oublie les quelques minutes disputées avec la Juventus de Turin au printemps 2023 entre son opération au genou gauche et sa blessure à la cuisse gauche, auxquelles a succédé sa suspension de quatre ans pour dopage (ramenée par la suite à dix-huit mois), il faut remonter à l’automne 2022 pour voir le Pogba joueur émettre en continu. Trois ans. En temps footballistique, ce n’est pas «long». La vérité est que personne n’en est jamais revenu. Voilà pourquoi le diable s’est invité au Roazhon Park.

«Il y a eu des moments, oui, où le diable essaie de parler dans ta tête. Et il te dit que c’est fini. Mais il y a un bon Dieu, je crois en moi, je crois aussi en mes qualités. Je n’avais rien fait [allusion au dopage, ndlr]. Ce n’était pas totalement… ce n’était pas de ma faute. Donc j’ai toujours gardé espoir.» Les sensations du soir ? «Elles étaient… bonnes, en fait. J’ai essayé d’apporter une bonne énergie. Ne pas prendre de but et prendre du plaisir, parce que ça fait longtemps quand même. D’un côté, je suis soulagé d’avoir repris le football, qui est ce que j’aime le plus au monde. Voilà, il y a du boulot encore, pour revenir… en pleine forme. L’objectif est de tenir sur la longueur d’un match de quatre-vingt-dix minutes. Et d’aider l’équipe.»

Une question concernant l’équipe de France, hors de propos, inévitable, pour alimenter le théâtre, a fini par tomber. Pogba a souri tristement. Même à l’échelle démesurée qui a toujours été la sienne, les Bleus ne sont plus nulle part non plus.

«Quand je suis rentré sur le terrain, après tout ce temps, j’ai surtout pensé à moi (sourire). Quand on pense à tout ce qui s’est passé en dehors du football [allusion à la tentative d’extorsion qui a déchiré jusqu’à sa propre famille, et pour laquelle un de ses frères a été condamné à un an de prison ferme], c’est encore moi qui ai souffert le plus. Je dois remercier le Très-Haut et prendre du plaisir. L’image de mon entrée sur le terrain, je vis avec depuis des mois. “Tu vas revenir”, “tu vas jouer”… J’attendais ça avec impatience. Bon, on était menés [0-4], ce n’était pas le résultat que l’on attendait. Mais le coach m’a donné cette chance, comme il aurait pu faire rentrer quelqu’un d’autre. J’ai essayé de faire en sorte qu’on mette un but, sans en prendre un de plus.» Un truc de jeune joueur : si peu qu’on prenne, on prend quand même. Dans l’avion du retour, il a bien dû s’en trouver un pour le chambrer sur le fait que l’ASM l’a emporté 1-0 quand Pogba était sur la pelouse. «J’ai toujours regardé Paul avec les yeux qui brillent, a confessé après-coup l’entraîneur du Stade rennais, Habib Beye. Quand il est rentré sur le terrain, j’ai ressenti le besoin de remettre un coup de voix sur les joueurs de mon équipe. Je ne voulais pas qu’ils s’arrêtent pour le regarder jouer. Pour moi, compte tenu de ce que Paul représente, il y avait un risque.» De fait, le Roazhon Park a tremblé sur ses bases quand le milieu monégasque est entré en jeu. Pogba a regardé autour de lui en donnant l’impression de ne pas comprendre.

Puis, alors que le milieu des Bleus avait lâché son premier ballon, l’attaquant rennais et international suisse Breel Embolo est venu presser gentiment avant de lui taper sur l’épaule, comme s’il voulait l’inviter dans le match en déplaçant quelques meubles pour qu’il s’y sente plus à son aise.

«La seule fois que j’ai entendu un bruit pareil lors d’un remplacement, c’était à Lusail, lors du huitième de finale perdu contre le Portugal [1-6, lors du Mondial 2022 au Qatar],a lâché Embolo dans un couloir du Roazhon Park. Et c’était Cristiano Ronaldo qui était rentré en jeu.»

«Il a essayé de me faire le coup du sombrero [passer le ballon au-dessus de la tête de l’adversaire pour le récupérer dans son dos], s’amusait le milieu de terrain rennais Mahdi Camara. Ça ne risquait pas de marcher, je vois Pogba faire ce coup-là à la télé depuis que je suis petit. Bien sûr que le voir en Ligue 1 n’est pas anodin. On parle d’une légende du foot international, au-delà même du foot français.» Ce respect n’est pas feint.

Comme la lumière estivale sur la surface d’un lac

Dans leur monde à eux, Pogba est une boussole. Non seulement il a imprimé son sport, mais il l’a fait à sa manière: doloriste puisqu’il ne s’est jamais senti bien nulle part, pas même à l’hôtel Hilton qui abritait les tricolores lors d’un Mondial russe qui l’aura vu briller comme jamais (ni avant, ni après), mais aussi décalée, excitante, avec toujours l’idée du lapin pris dans les phares d’une voiture. Dans le foot, Pogba scintille comme la lumière estivale sur la surface d’un lac par temps clair.

Pour notre part, on l’a plutôt vu disparaître au Roazhon Park. On veut dire que ce n’était pas lui. Dans le foutoir décontracté des échauffements d’avant-match entre remplaçants, où il voisinait quand même avec un international japonais ex du Liverpool FC (Takumi Minamino), le meilleur milieu de terrain de Ligue 1 à ne pas jouer au Paris Saint-Germain (Lamine Camara) et deux internationaux brésiliens (Caio Henrique et Vanderson), on l’a senti timide et effacé.

Et le fait qu’il fut le seul du lot à ne pas s’essayer aux frappes au but lointaines n’aura échappé à personne. Mercredi, l’Equipe se faisait l’écho du chantier phénoménal entrepris depuis cinq mois par le staff médical monégasque pour ramener Pogba, 320 000 euros brut mensuels quand même, à sa condition de footballeur.

Ré-athlétisation d’un corps devenu totalement inadapté à la pratique du haut niveau, mise en place d’un travail physique lui permettant de soutenir l’intensité et la répétition quotidienne des efforts – étant entendu que ceux réalisés à l’entraînement au sein d’une équipe affichant une vingtaine d’internationaux ne sont pas des moindres –, travail de prévention pour réduire les fragilités d’un joueur martyrisé tout au long de sa carrière par une quinzaine de blessures musculaires ou aux ischio-jambiers, sa longue inactivité augmentant mécaniquement les risques de récidive. On peut raconter la belle histoire. Mais le joueur est sur un fil. Et l’attelage entre une ASM qui patrouille à la huitième place de Ligue 1 en ayant déjà liquidé un entraîneur en octobre et un Pogba que l’on imagine terrorisé par la perspective d’une rechute qui mettrait un terme à son invraisemblable come-back emprunte une voie difficile. Samedi, au Roazhon Park, c’était du reste chacun la sienne. Au coup de sifflet final, Pogba s’est longuement agenouillé pour embrasser la pelouse rennaise et prier, ce qu’il avait déjà fait au moment de rentrer en jeu.

Alors que ses coéquipiers sont allés se faire secouer par le kop monégasque avant de rentrer dans leur vestiaire tête basse, Pogba a salué les tribunes des supporteurs rennais avant une longue accolade au gardien breton Brice Samba: quand le milieu monégasque est parti à son tour saluer les fans de l’ASM, il a reçu une ovation que Thilo Kehrer, Maghnes Akliouche, Jordan Teze et consorts ne sont pas à la veille d’entendre.

Ils ne vont pas s’en plaindre non plus. Au Roazhon Park, le rayonnement médiatique de Pogba leur a permis de ne pas s’exprimer sur le naufrage sans heurter grand monde.

«Dans le foot, c’est donnant-donnant»

Quand il a été interrogé sur un joueur qui, l’un dans l’autre, monopolise un bon tiers du temps qu’il passe devant la presse depuis son arrivée sur la Côte d’Azur il y a un mois, le coach monégasque Sébastien Pocognoli a laissé paraître un certain fatalisme : «J’ai signé à Monaco de mon plein gré, vous savez. Je connaissais la situation. Il y a beaucoup de travail à faire [avec Pogba comme pour le reste, faut-il entendre] et ce n’est pas difficile à gérer : il faut s’investir auprès de chaque joueur. Après, dans le foot, c’est donnant-donnant. On parle de processus, d’étapes à franchir. Qui sait, son retour peut créer quelque chose, un élan.»

Très marqué par sa soirée, l’entraîneur belge a assuré avoir programmé à coup sûr l’entrée en jeu de Pogba. Au vrai, cela ne s’est pas passé ainsi. Quatre joueurs monégasques sont déjà entrés en jeu pour cinq remplacements autorisés quand, peu après la 70e minute, un entraîneur adjoint a demandé à Lucas Michal, jeune (20 ans) attaquant du club, d’intensifier son échauffement. Et c’est le troisième but rennais, c’est-à-dire le fait que la défaite monégasque soit actée à 0-3, qui a permis l’entrée en jeu du grand homme. Perdu pour perdu, autant en finir. Et se donner enfin le droit de passer à autre chose.

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