PAUL SEIXAS DOIT-IL Y ALLER ?
Au sortir d’une saison exceptionnelle pour un néo-pro, Paul Seixas, 19 ans, concentre des attentes énormes. Et tout le monde se pose la question : fera-t-il le Tour dès l’an prochain ? Et si oui, est-ce bien raisonnable ?
je rappelle qu’aucun français n’a gagné
une grosse course d’une semaine depuis 2007 »
- Thomas Voeckler, sélectionneur de l’équipe de France
« On s’adaptera selon ses contraintes au fil de la saison.
« Le niveau, ce n’est pas un problème pour Paul !




« On s’adaptera selon ses contraintes au fil de la saison.
Car chaque mois qui passe, c’est un nouveau Paul »
- Jean-Baptiste Quiclet, directeur de la performance
- Jean-Baptiste Quiclet, directeur de la performance
« Le niveau, ce n’est pas un problème pour Paul !
Et la pression, je n’ai pas l’impression qu’il la ressente »
- Valentin Paret-Peintre
- Valentin Paret-Peintre
7 Nov 2025 - Vélo Magazine
Par Julien Chesnais.
Il a conclu l’année comme on quitte la cour de l’école, canette d’oasis à la main, casquette blanche sur le crâne, le regard coquin comme un début de vacances, bien méritées dans son cas. Face aux micros des journalistes, ce 11 octobre, on l’imagine tout droit sorti du gymnase, d’un cours de volley où il s’est offert un dernier smash sur la tête des copains. Son visage glabre, sans stigmate, masque l’effort déployé lors de son dernier jour de classe. Le sourire est là, léger, nonchalant. Comme un surdoué poli à qui l’on adresse un énième 20/20. Il vient pourtant de boucler son premier Monument, le Tour de Lombardie, une lessiveuse de six heures dont il est sorti 7e, à un sprint du top 5. Pour beaucoup, cela serait l’aboutissement d’une carrière. Pour lui, c’est une simple marche de franchie, une parmi tant d’autres. Il visait un top 10. Il l’a eu. Il en voulait en plus : « Je suis déçu d’avoir pété tout seul », dans le Passo di Ganda, après que Tadej Pogačar a largué les amarres : « Mais 7e, c’est déjà très bien », savourait-il quand même. Et comment : il fallait remonter à 1917 pour trouver un coureur aussi jeune dans le top 10 d’un Monument. Six jours plus tôt, en Drôme-ardèche, il avait frappé plus fort encore, 3e des Championnats d’europe. Devant lui, ou plutôt à ses côtés sur le podium, se trouvaient les deux ogres, Remco Evenepoel et Tadej Pogačar. se faire les dents
Pour compléter le tableau, ajoutons sa 13e place des Mondiaux de Kigali, qualifiés par beaucoup comme les plus éprouvants de l’histoire. Évidemment, sur chacun des trois rendez-vous, le gamin d’anse, où il habite dans la Rhône, était le meilleur Français au classement. « Depuis Pogačar et Evenepoel, on n’a pas vu un tel phénomène », admire dans L’équipe un autre modèle de précocité, Thibaut Pinot. « C’est peut-être même plus fort que Pogačar à son âge. Autant Remco a gagné dès ses premières courses pros, la Clasica San Sebastian notamment… Donc en gros, il est entre Remco et Pogačar au même âge. » La comparaison se tient. Comme Evenepoel, Seixas a été sacré champion du monde juniors de chrono avant de confirmer dès l’année suivante chez les pros. Et comme Pogačar, il s’est imposé à son coup d’essai sur le Tour de l’avenir, même si le Slovène était déjà dans sa 2e année espoirs. En revanche, aucun des deux n’a découvert les Grands Tours sur le sol français. Pogacar s’est fait les dents sur la Vuelta, en 2019 (trois étapes et 3e place du général, à 20 ans), avant de se teindre en jaune quelques mois plus tard. Evenepoel, lui, a disputé deux Giros et deux Vueltas avant de se frotter au Tour, cinq ans après ses débuts pros. Paul Seixas se risquera-t-il au Tour de France directement, et dès l’an prochain ? Voilà peu, l’idée paraissait fantaisiste, prématurée. Aujourd’hui, c’est une possibilité affirmée publiquement au sein de sa formation Decathlon-AG2R La Mondiale. En juillet, le directeur général Dominique Serieys se disait déjà « favorable » à sa présence sur le Tour 2026. Et Seixas luimême ne s’en cachait pas, le 13 octobre, face aux abonnés de L’équipe : « Le rêve, c’est de faire le Tour de France. Mais il y a le rêve et la réalité. Et la réalité, c’est de rester mesuré. Quand on fait un programme de courses, il faut que ce soit intelligent, pertinent. C’est pour ça qu’on n’a pas encore décidé si je faisais le Tour en 2026. »
Dès lors, le débat est ouvert, prêt à diviser la France cycliste en deux camps, les « pour » et les « contre », comme si le joyau Seixas appartenait à tous. « Il y a chez lui quelque chose qui inspire beaucoup d’optimisme », confiait dans L'Équipe Bernard Hinault, dans l’attente d’un successeur depuis quarante ans : « Mais est-ce qu’il ne faudrait pas commencer plutôt par le Giro ou la Vuelta plutôt que d’attaquer directement avec le Tour de France où il tombera obligatoirement sur Pogacar ? Si j’étais lui, je passerais mon tour pour 2026, pour me faire les dents face à des adversaires plus à ma portée. »
En Tiroirs
« On fait tout un foin du Tour 2026 pour lui », veut tempérer Thomas Voeckler, sélectionneur de l’équipe de France, dans les colonnes du Parisien. « Avant de penser à le voir performer sur le Tour, je rappelle qu’aucun Français n’a gagné une grosse course d’une semaine depuis 2007 (Christophe Moreau sur le Dauphiné). Il y a peut-être là un challenge qui peut l’intéresser. » En attendant de connaître son programme, peut-être dès le 11 décembre lors de la présentation de Decathlon-CMA CGM, nous avons pris la température auprès de Jean-Baptiste Quiclet, directeur de la performance au sein de la formation française : « Sans faire de langue de bois, tous les scénarios sont possibles. Il pourrait faire une saison sans Grand Tour, tout comme disputer le Giro, le Tour ou la Vuelta. Cela dépendra aussi de la temporalité du Grand Tour dans l’année, avec la possibilité de multiplier les courses d’apprentissage d’une semaine. Il y a aussi la perspective, vu sa prestation à Kigali, du Championnat du monde à Montréal (le 27 septembre, deux semaines après la fin de la Vuelta). Plusieurs projets s’entrechoquent : courses d’un jour, Monuments, grands championnats et Grands Tours. Une chose est sûre, c’est qu’il faudra choisir pour réussir. On s’adaptera aux circonstances qu’il rencontrera dans la saison. On ne veut surtout pas casser la dynamique positive. Car chaque mois qui passe, c’est un nouveau Paul. » Ce souci d’adaptation permanent était déjà la règle, en 2025, sa découverte du World Tour s’étant écoulée selon « une approche en tiroirs ». Concrètement, chaque étape validée lui a permis d’accéder au « tiroir suivant ». Son Tour des Alpes (trois podiums d’étapes, 12e du général) lui a ouvert la route du Dauphiné (8e), dont la réussite lui a permis d’envisager les Mondiaux. « En 2025, on est allé au bout du scénario le plus optimiste imaginé », affirme Quiclet. En 2025, chaque étape validée lui a permis d’accéder au « tiroir suivant » : 8e du Dauphiné (ici avec le DS Sébastien Joly), il a pu envisager les Mondiaux.
En 2025, chaque étape validée lui a permis d’accéder au « tiroir suivant » :
8e du Dauphiné (ici avec le DS Sébastien Joly), il a pu envisager les Mondiaux.
Griller ses ailes
En interne, Paul Seixas au Tour, ce ne serait donc pas encore tranché. Sa présence, si elle se concrétise, constituerait un record : celui du plus jeutours. ne participant depuis 1937, quand le Français Adrien Cento s’était élancé de Paris à l’âge de 19 ans, 3 mois et 26 jours. Seixas, lui, aura 19 ans, 9 mois et 10 jours le 4 juillet prochain, date du Grand Départ à Barcelone. Pour l’heure, le plus jeune coureur de l’après-guerre demeure Danny van Poppel, un statut que ce dernier s’étonne d’avoir encore. « C’est pour moi une surprise car il est devenu normal de passer pro à 18 ou 19 ans ! » nous confie le sprinteur néerlandais de Red Bull-BORA-hansgrohe, 19 ans, 11 mois et 3 jours au lancement du Tour 2013. « C’était ma première course World Tour, ma première avec une radio » rembobine-til. « Je n’avais aucune idée de comment tout ça fonctionnait ! J’étais nul en interview, mon anglais n’était pas bon (ce qui n’est pas le cas de Seixas). Mais c’était incroyable. » Van Poppel évoluait « presque dans un rêve », d’autant qu’il a pris la 3e place dès la 1re étape à Bastia. Un résultat qu’il n’a jamais pu surpasser, ni égaler, malgré six nouvelles participations. S’est-il grillé les ailes à venir sur le Tour si tôt ? « Si je pouvais remonter le temps, je prendrais à nouveau le départ. Et j’insisterais même pour que mon équipe me laisse voir Paris, car j’étais encore super bien (pour le protéger, sa formation Vacansoleil-dcm l’avait retiré avant la 16e étape). Physiquement, je me sentais super bien après le Tour. Mais mentalement, c’était très dur de finir la saison, j’étais presque cassé. » Pour autant, l’homme aux 24 succès recommande à Seixas de faire le Tour l’an prochain, s’il en a l’opportunité. « Si je l’ai fait, il peut le faire aussi » se marre-t-il. « Ça devient plus normal aujourd’hui, et les équipes prennent vraiment bien soin de nous désormais. C’est un super coureur. Peut-être qu’il n’y ira pas encore pour le général, mais il peut gagner une étape dans une échappée. » Cela ferait de Seixas le 2e plus jeune vainqueur d’étape de l’histoire du Tour, derrière l’italien Fabio Battesini à Brest, le 2 juillet 1931 (19 ans, mois et 13 jours). Cela ferait écho, aussi, aux débuts de Thibaut Pinot. En 2012, après avoir convaincu Marc Madiot de lui donner sa chance, le Franc-comtois avait ponctué sa première participation d’une victoire à Porrentruy et d’une 10e place au général. Mais il était déjà un minot aguerri, en comparaison de Seixas, avec ses 22 ans et trois saisons complètes chez les pros. Dans L’équipe, Pinot invite son compatriote à foncer : « Pourquoi le freiner franchement ? Et puis le Tour, ce n’est pas le plus dur physiquement. S’ils veulent le cramer, il y a d’autres manières. Après c’est sûr qu’il sera exposé médiatiquement et, là, c’est surtout à l’équipe de le protéger. »
Après sa performance aux Mondiaux, Seixas a été aligné
sur son premier Tour de Lombardie : il y décroche une 7e place.
Venir en patron
« J’attendrais si j’étais lui », juge de son côté Jonas Vingegaard. « En tant que Français, il va subir beaucoup de pression s’il y va. Alors peutêtre vaut-il mieux attendre quelques années, jusqu’à ce qu’il soit vraiment prêt. » Prêt, Cyrille Guimard jugeait que Bernard Hinault ne l’était pas suffisamment pour l’aligner sur le Tour 1977, malgré une saison d’exception (Liège-bastogne-liège, Dauphiné…). Un demi-siècle plus tard, l’ancien directeur sportif n’en démord pas : « Les grands coureurs, quand ils viennent sur le Tour, ils le gagnent la première fois », clame-t-il sur Cyclism’actu. C’était vrai pour Anquetil (1957, à 23 ans), Merckx (1969, 24 ans), Pogacar (2020, 22 ans) et donc Hinault (1978, 23 ans). Mais pas pour Indurain, qui avait gagné son premier Tour (1991) six ans après sa première participation, ni pour Armstrong (1999), même si ce dernier est peut-être un cas à part. « Qu’il continue à apprendre son métier, au minimum pendant un an. C’est le type de coureur qui ne doit pas venir sur le Tour pour faire 5e, 6e ou 8e. Il doit venir sur le Tour en patron. »
La question de son rôle à jouer pour un premier Grand Tour est d’ailleurs au « coeur des débats internes, assure Quiclet. C’est une vraie réflexion. Deux visions se confrontent aujourd’hui. La première, c’est un peu celle du “projet Lenny Martinez” (le coureur de Bahrain-victorious). Lenny a exprimé, lui aussi, qu’il voulait gagner un Grand Tour d’ici les trois prochaines années. Et il a fait le Tour en électron libre. À l’inverse, on peut partir du principe que développer les facultés d’un leader dans un Grand Tour est un long continuum. Et que pour y arriver, il faut viser une régularité, une concentration de tous les jours, une abnégation qui te construit dès ton premier Grand Tour. Mais c’est une approche différente qui peut aussi déboucher sur une difficulté, un échec... De toute façon, quoi que Paul fasse, tous les regards sont braqués sur lui. On ne le préservera pas plus de la pression s’il le fait en électron libre. Ce qui est important, c’est ce qu’il pense être le plus pertinent dans sa quête future d’un classement général. »
En juin, sur le Dauphiné, entre Grand-aigueblanche et Valmeinier.
Dernière trilogie
« Il a un caractère de champion et je ne serai pas étonné qu’il aille sur le Tour l’an prochain » relaie Valentin Paret-peintre, qui fut son compagnon de chambre aux Championnats d’europe. Je ne pense pas qu’il y ait d’inconvénients à commencer par le Tour. Oui, il y a plus de pression, le niveau est beaucoup plus élevé. Mais je pense que le niveau, ce n’est pas un problème pour Paul ! Et la pression, je n’ai pas l’impression qu’il la ressente vraiment. Le matin du Championnat d’europe, il était vraiment détendu. Il s’est levé 30 minutes avant de partir sur la course, la valise était à peine faite ! Mais ça n’avait pas l’air de le stresser. Il est arrivé au bus à l’heure, il a fait sa petite vie. »
« On a coutume de dire que c’est mieux de faire un autre Grand Tour pour débuter, prendre ses repères… Mais rien n’interdit de faire le Tour de France en premier », abonde Jérémy Roy, l’ancien coureur de Groupamafdj. « Il a déjà coché pas mal de cases cette année. Sa fin de saison est tout bonnement incroyable. Il a tenu la distance aux Mondiaux. Il a confirmé aux Europe puis sur le Tour de Lombardie. Il fait preuve d’une grande maturité physique. » « Quand t’es jeune, tu es supposé être moins à l’aise sur les formats de 250 km et 4 000 m de dénivelé » appuie Quiclet. Et pourtant, il a excellé. Bien sûr, le Dauphiné (8e) a été son prime de l’été. Mais c’est sur les dernières courses qu’il m’a le plus bluffé. Cette dernière trilogie a vraiment catégorisé son profil. Ses qualités principales résident dans sa résistance à la fatigue et les temps d’ascension assez longs. Mais ce qui le rend si fort, c’est sa capacité de récupération. On le suit depuis cadets 2 dans la structure (Alexandre Pacot l’entraîne depuis août 2021). Dès les années juniors, le fait de le sortir de sa vie de lycéen (il poursuit ses études en distanciel, en école de commerce) lui a dégagé du temps pour s’entraîner plus. Et il s’est vraiment bien adapté à la charge de travail. Sa faculté de récupération fait sa force dans l’apprentissage. »
En août, il terminait le Tour de l’Avenir
avec une victoire sur le chrono, à la clé.
Jeunot-compatible
Qui dit faculté de récupération, dit capacité à étirer son talent sur trois semaines. En 2022, sur la Vuelta, Juan Ayuso a fini sur le podium (3e) malgré ses 19 ans. Alors, pourquoi pas Seixas ? Certains soulignent le danger de se « griller le moteur » à vouloir s’accrocher coûte que coûte en troisième semaine. « Mais les mécanismes qui menacent l’intégrité physique s’opèrent sur le temps long, pas sur trois semaines, balaie Quiclet. Si les charges de travail sont bien monitorées, que les phases de récup’ ont été respectées… Bien sûr, il y a toujours le risque d’un petit surmenage en fin de Grand Tour. Cela peut arriver, mais ce n’est pas une crainte. Il faut aussi observer la répartition des journées difficiles. La Vuelta, cette année, était extrêmement exigeante en termes de finish avec onze arrivées au sommet. Mais il n’y a eu quasiment que des étapes sur le plat et des approches à basse allure avant les ascensions finales. Rien que dans la spécificité de certaines étapes et dans la répartition des jours de montagne, tu peux déjà savoir si le Grand Tour est compatible avec ton jeune. Certaines années, il y avait quatre étapes de haute montagne très exigeantes qui s’enchaînaient… On fait un travail de fond, avec des data analysts, pour bien appréhender ça. » Nous, au doigt mouillé, on se dit que le parcours du Tour 2026 est assez jeunot-compatible. La montagne est franchement bien étalée – les Pyrénées en première semaine, les Alpes en troisième. Et pas de bloc insurmontable à l’horizon, sachant que l’étape reine, Bourg d’oisans-l’alpe d’huez, ne devrait pas générer de fatigue préjudiciable puisque placée à la veille de l’arrivée. Bon, Seixas n’était pas là au Palais des Congrès, le 23 octobre, lors de la présentation du Tour. Mais n’y voyez pas un signal – bon comme mauvais, c’est selon. L’ensemble de sa formation était mobilisée par un stage administratif à La Motte-servolex. Ça n’a pas empêché le prodige d’être présent dans les conversations. On a même cru que Tadej Pogacar y faisait allusion, dans le film projeté sur le grand écran retraçant la dernière édition : « On ne sait jamais avec les nouveaux... Quelqu’un pourrait surprendre. »
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