GRESSIER Le 400 fou
Sacré champion du monde du 10 000 m en septembre, le Français raconte comment il a vaincu le complexe du dernier tour, qui l’empêchait de briller en grands Championnats.
27 Dec 2025 - L'Équipe
ALEX BARDOT et ROMAIN DONNEUX
1. LE COMPLEXE DU DERNIER TOUR
« Les mecs finissent comme des avions, je n’y arriverai jamais »
« Dans notre sport, c’est pas forcément le plus rapide au sprint qui gagne, c’est celui qui arrive à la cloche le plus disponible. Moi, avant, à la cloche, j’avais deux problèmes : quand ça accélérait, je n’avais pas la réserve pour suivre parce que j’étais plus fatigué que les autres ; et rien que le son de la cloche, j’étais comme un enfant qu’on appelle pour aller chercher ses oeufs de Pâques dans le jardin.
Je courais à toute vitesse, je mettais toute mon énergie d’un coup, et ça me coûtait sur la fin à chaque fois. Dans les courses tactiques, je n’arrivais pas à finir le dernier tour comme je le voulais. Alors que j’ai le coffre, que j’ai la vitesse – je vaux 23’’3 sur 200 m et 48’’5 sur 400 m – et que j’étais capable de le faire à l’entraînement. J’étais frustré. Je faisais un complexe d’infériorité sur mon finish. Je me disais : c’est tellement dur, les mecs finissent comme des avions et moi je ne peux pas réagir. Je n’y arriverai jamais. »
2. LA TENTATION DU STEEPLE
« J’ai comme une angoisse au fond de moi, donc stop »
« On me parlait d’une opportunité sur le steeple, que c’était ouvert (pour une médaille en grands Championnats). Comme je suis bon en cross et que je voulais tout tout de suite, j’ai pensé : bah fais du steeple. Dieu merci, mon coach Adrien ( Taouji) m’a mis des séances trop dures pour commencer lors d’un stage en Afrique du Sud ( en avril dernier). Pas dures sur les allures, mais avec les obstacles, ça me cramait. On a essayé de me persuader de continuer, qu’il fallait de l’apprentissage, etc.
Mais j’ai dit à mon coach : “Je suis quelqu’un qui vit à l’instant T et qui vit l’athlé avec émotion. Et quand je fais ces séances de steeple, je suis vide, je ne prends pas de plaisir, j’ai comme une angoisse au fond de moi. Donc stop, on repart sur 5 000, 10 000 m, et si je dois être toute ma vie aux alentours de la 6e à la 10e place, j’accepterai.” Quand même, j’étais un peu triste sur le coup, j’ai pris un coup à monego de voir que je n’y arrivais pas sur le steeple. C’est fou parce que si on avait commencé les séances plus doucement, je serais peut-être resté sur le steeple, et je n’aurais pas été champion du monde. »
3. LE TRAVAIL DU DERNIER 400
« Je me suis imaginé une fusée »
« Pour améliorer ce dernier 400 m, j’ai travaillé visuellement, j’ai regardé beaucoup de vidéos sur You- Tube. Je me suis imaginé une fusée, avec toutes les étapes avant qu’elle décolle. Pour moi, il y a quatre phases dans le 400 mètres : le premier 100 mètres où tu te laisses emmener, le deuxième 100 mètres où tu commences à monter en régime, le troisième où tu prends de la vitesse, et le dernier où tu mets vraiment tout.
Cette fusée, à l’entraînement, sur l’année 2025, j’ai dû la répéter une dizaine de fois. Et plus mon niveau de forme montait, plus je finissais le dernier 100 mètres fort. Au début, je finissais en 13 secondes, après en 12’6, jusqu’à finir, avant les Championnats du monde, en 11’90. Et puis la “chance” que j’ai eue, c’est la finale de la Diamond League, qui m’a mis en confiance x 1 000. »
4. LA VICTOIRE EN FINALE DE LIGUE DE DIAMANT
« Ils m’ont mis du sang sous la canine, ça va chier »
« À la base, j’étais allé à Zurich pour claquer le record de France du 3 000 m, et ma “chance”, ç’a été que cette course soit finalement tactique et pas rapide. J’ai pu me rendre compte que ce jour-là, face à des multimédaillés aux JO ou aux Mondiaux, dans la Diamond League, qui est l’équivalent de la Ligue des champions au foot, je faisais partie des meilleurs, et pas des meilleurs chronométriquement parlant, mais tactiquement parlant. J’ai dit à ma copine : “Ils m’ont mis du sang sous la canine, ça va chier aux Championnats du monde.”
J’ai juste demandé à mon coach de me faire un rappel, quand même, pour voir si ce n’était pas un coup de chance de finir fort. Et je fais une séance avec Louis Gilavert ( spécialiste du 3 000 m steeple, record de 3’32’’25 sur 1 500 m) en lui disant : “Tu restes derrière moi et tu m’allumes dans le dernier 100 mètres.” Il essaye de mepasser, mais je finis en 11’’90, avec un dernier 400 men53’’. Là, il me dit : “Gros, t’es fort.” Et là, je lui réponds en rigolant : “C’est normal, t’es avec le champion du monde.” Avant Zurich, je n’aurais pas dit ça, je faisais un complexe d’infériorité mais après, j’ai basculé tous ces doutes que je pouvais avoir en tête.
Je savais que ce serait potentiellement la même configuration de course aux Mondiaux et que si j’avais battu les meilleurs, je pouvais les rebattre deux semaines plus tard aux Championnats du monde. Tous les jours, trois fois par jour, je répétais à Louis : “Je vais être champion du monde. Je vais être champion du monde.” Tout ce que je faisais pendant ces deux semaines – manger quelque chose de nouveau, prendre des petites bicyclettes électriques, faire une lessive – j’étais jouissif, je sentais que quelque chose pouvait se passer. « Le jour du 10 000 m, à Tokyo, il faisait vraiment très très chaud. Moi, j’ai grandi dans le nord de la France, ça caille et les conditions chaudes, ce n’est pas forcément à mon avantage. Sauf que moi, je pense avoir une force, c’est de ne pas me chercher d’excuses. Et quand je sens qu’il y a un contexte compliqué, je me dis que mon voisin va s’en chercher une, d’excuse, et ça me renforce.
Mais j’ai travaillé aussi. Je n’ai pas fui les séances de footing dans le thermo room, une salle avec 30 degrés et avec 80 % d’humidité à l’intérieur. Après, tu arrives à Tokyo, t’as l’impression de courir avec une seconde peau mais tu n’es pas surpris. Avec ces conditions météorologiques, j’étais encore plus convaincu que ça allait courir lentement. Et pendant la course, quand certains attaquaient, je ne répondais pas et je me parlais : “Allez-y, allez-y ! Moi, je ne vais pas y aller. Par contre, je serai présent dans le dernier 400 m.”
Les gens ont dit que j’avais gagné grâce au fait que c’était une course tactique. Mais il n’y a pas de hasard, j’ai le même niveau que les autres gars. Mon record sur 10 000 m, c’est 26’58 ( 15e temps des 23 finalistes de Tokyo), mais je pense que je suis arrivé aux Mondiaux avec une valeur de 26’40. C’est juste que je n’ai pas eu la course pour faire ce temps. J’ai progressé au niveau général, j’ai plus de maturité, je suis sûr que je vais faire 26’40 dans les trois années à venir. » « À la cloche, on était encore 13, je me dis : “Wouah, c’est beaucoup !” Mais je suis à la corde et je vois des mecs partir couloir 3. “Oh là là là, ils font l’erreur du siècle, ils sont en train de parcourir plus de chemin que moi, ils vont se cramer. Ne panique pas, reste ici, colle, laisse-toi emmener.” Et donc c’est là où la première partie de ma fusée s’élance. Quand on arrive dans le dernier 200 m, Aregawi, un des favoris, je le sens se crisper devant moi, monter les épaules. “OK, lui, il ne sera pas sur le podium, ce n’est plus le bon wagon.” Je passe l’épaule, je me retrouve à la 6e position d’un coup. En trois appuis, je remonte sur les autres… “Attends, attends, attends, ton point fort va arriver dans la dernière ligne droite.” Aux 200 m, Kejelcha attaque, c’est pour la gagne. Moi, à ce moment-là, je patiente encore pour le podium. Et quand j’arrive dans ce dernier 100 mètres, je me dis : “OK, il faut y aller.” Je passe direct devant Fischer, je me retrouve troisième. “Waouh, incroyable, t’es médaillé.” J’ai une excitation incroyable. En gardant l’intensité au maximum, je remonte sur Almgren, je passe les épaules : “Waouh, vice-champion du monde!” Et en même temps, je me dis que ce moment ne se représentera peut-être plus jamais. “Il faut le prendre, il faut le prendre ! Fais l’effort, fais encore l’effort, fais encore l’effort.” Et quand je pousse, ça réagit tout de suite. “Waouh, champion du monde !” La folie. »
***
5 chiffres pour l’or
47 - Le nombre de semaines d’entraînement consécutives entre 120 et 130km (des pointes à 160km en stage) qu’a enchaînées le Français pour se présenter dans les meilleures dispositions aux Mondiaux.
59 - Jimmy Gressier pesait 59 kg le jour de son sacre sur 10 000 m. Soit 1 kg de moins que son poids habituel durant la saison.
24,2 - Adrien Taouji, son ancien entraîneur, évalue la VMA (vitesse maximale aérobie) du Français à 24,2 km/h lors de la saison 2024-2025. C’est à dire qu’à 100% de VMA, le Français court à 2’28’’ au kilomètre. «Il peut faire facilement 20×400 m( sur piste) en 58-59’’ avec 45’’ de récupération entre chaque minute», indique Taouji.
16 - En kilomètre/heure, l’allure à laquelle Gressier ne consomme quasiment aucune énergie. En effet, sa vitesse d’endurance fondamentale est située entre 4’20’’ (14 km/h) et 3’45’’ (16 km/h) pour moins de 135 battements par minute.
10x1000 - Tout au long de la saison, Gressier a souvent réalisé des séances de 10x1000 mpour récupérer au lendemain de compétition. Des kilomètres sur la piste «faciles» courus entre 3’ et 2’55’’, soit à un peu plus de 20 km/h. Pour sa dernière séance avant de partir au Japon, qui visait à travailler son finish, Gressier s’est justement soumis à cette séance : 10 x 1000 m (avec 1’ de récupération entre chaque). «On fait les 4 premiers à une allure 10 000m ( entre 2’42 et 2’43 au kilomètre) puis on accélère sur le 5e (2’33’’69), puis retour à des allures 10 000 m( entre 2’34 et 2’44) et enfin le dernier 1000 en accélérant progressivement ( 1’17 sur le premier 500m, 1’’08 sur le deuxième avec un dernier 100 men 12’’96). »
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