Cyclisme : Tadej Pogacar ou les effets pervers d’une hégémonie
MATTEO SECCI/ZUMA Press Wire via Reuters Connect
Littéralement intouchable, Tadej Pogačar collectionne inlassablement les records,
comme ici, avec une 5e victoire du Tour de Lombardie, le 11 octobre.
Le règne sans partage du Slovène pourrait-il, à terme, nuire au rayonnement de la discipline ?
« Pogačar est à la fois le beau et la brute du cyclisme moderne.
Il rend le cyclisme beau à regarder,
parce qu’il est aussi fort qu’eddy Merckx
et qu’il pulvérise tous les records.
Le côté moche, c’est que vous prenez le départ d’une course
en sachant qu’il est quasiment impossible de le battre »
- Alberto Bettiol, Membre de l’équipe Astana
« Je l’ai déjà dit à plusieurs reprises,
le nouveau Merckx n’est peut-être pas une bonne comparaison,
car il s’appelle Pogačar, mais cela doit quand même nous rappeler
un peu l’époque où Eddy Merckx courait »
- Mathieu van der Poel Lors d’une interview
au quotidien belge « Het Laatste Nieuws »
14 Oct 2025 - Le Figaro
Jean-julien Ezvan
Tadej Pogačar fait-il plus de mal que de bien au cyclisme ? Vous avez quatre heures. À peine moins que la durée du récital du démoniaque Slovène pour triompher une cinquième fois sur le Tour de Lombardie, samedi, traverser les années et venir rouler à côté du légendaire Fausto Coppi, qui était le recordman de l’épreuve. Le Slovène est «invincible» pour Mundo Deportivo, «inaccessible» pour AS, «sans limites » pour La Gazzetta dello Sport.
Tous derrière et lui (loin) devant. L’image a, en 2025, traversé le calendrier, résisté aux frimas, à la pluie, au vent, au soleil. Sur toutes les routes, quels que soient les formats (courses d’un jour, épreuves par étapes d’une ou trois semaines). Lorsque Tadej Pogačar s’aligne sur une course, la question n’est plus de savoir qui va s’imposer, mais à quel moment il va déployer ses ailes. Irrésistible. Intouchable. Invariablement, le démiurge aux joues lisses éclipse ses rivaux, entasse les records. Le leader de l’équipe UAE Team Emirates s’inscrit comme le premier à monter sur le podium de tous les «Monuments » la même année (1er du Tour des Flandres, de Liège-Bastogne-Liège et du Tour de Lombardie, 2e de Paris-Roubaix, 3e de Milan-San Remo).
2025 a ainsi vu défiler une frénésie de succès (20) du Slovène, parmi lesquels figurent les Strade Bianche, la Flèche wallonne, le Critérium du Dauphiné, le Tour de France, les championnats du monde et d’europe… Pour composer l’une des saisons les plus prolifiques (25 succès en 2024, 17 en 2023, 16 en 2022) de sa carrière.
Pogačar, Pogačar, Pogačar… L’écho de ses succès est un infernal disque rayé. À 27 ans, il a bouclé avec brio une (nouvelle) année de domination. La star de l’omnipotente équipe UAE Team Emirates (93 victoires cette année) règne sur la planète cyclisme comme peu de coureurs avant lui. Mais, à force de gagner, Tadej Pogacar finit par user les superlatifs et s’expose. Aux doutes, parce que le cyclisme portera longtemps le poids d’un passé empoisonné. « Une domination fait par nature naître des soupçons, mais nous n’avons aucune raison objective de douter de la performance de Pogačar. Il ne fait pas partie de ceux sur lesquels on a des alertes, parce qu’on aurait des éléments, des preuves, des informations », assurait durant le Tour de France dans ces colonnes David Lappartient, le président de l’Union Cycliste Internationale. Et, phénomène nouveau, la tyrannie exercée par Tadej Pogačar fait face à des critiques. L’euphorie a progressivement laissé place à la banalisation, puis l’exaspération et la lassitude se sont subrepticement infiltrées et ont ouvert la porte à un désenchantement qui commence à mordre.
« Pogačar est à la fois le beau et la brute du cyclisme moderne. Il rend le cyclisme beau à regarder, parce qu’il est aussi fort qu’eddy Merckx et qu’il pulvérise tous les records. Le côté moche, c’est que vous prenez le départ d’une course en sachant qu’il est quasiment impossible de le battre», a résumé l’italien Alberto Bettiol (Astana) au site Cyclingnews.
Durer, gagner sans lasser, une gageure au plus haut niveau. Roger Federer, Rafael Nadal et Novak Đjoković y sont parvenus (se partageant 66 des 81 tournois du Grand Chelem entre 2003 et 2023). Mais rares sont ceux qui résistent quand la domination répétée, imprimée sans relâche, use. Eddy Merckx «le Cannibale» avait, à force de gagner (525 victoires en 13 ans), fini par devenir impopulaire. Lors du Tour de France 1975, un public hostile accompagne le Belge. Dans la montée du Puy de Dôme (14e étape), un spectateur frappe le Maillot jaune dans le ventre. Le coup fait vaciller le Belge. Le souffle coupé, l’échine courbée sur son vélo, il défend sa précieuse place de leader pour une poignée de secondes. Puis, la ligne franchie, rebrousse chemin, pour retrouver et désigner son agresseur aux policiers. Mais la douleur morale et physique est vive. Son étoile pâlit. Il perdra le Tour, dépassé par Bernard Thévenet. Victime d’une domination sans partage qui a fini par faire naître un violent sentiment d’hostilité. Domination et malédiction. Jacques Anquetil avait, au faîte de sa carrière, laissé le plus précieux des trophées, celui du public, à son grand rival Raymond Poulidor.
Tadej Pogačar se retrouve tiraillé par l’extraterrestre qu’il a créé. Mais il ne faut pas oublier qu’il a réconcilié deux cyclismes qui ne faisaient que se croiser : les grands tours et les classiques. Il a rappelé que le calendrier débutait en hiver et se terminait durant l’automne, démontré qu’il n’y avait pas que le sacro-saint Tour de France. Il a, par sa réussite, sa générosité, inspiré une génération, rajeuni les bords de route, fait naître des vocations. Le cyclisme a, dans son sillage, retrouvé de l’attrait. Il a fait sauter les verrous de courses fermées à double tour par des formations qui les privaient d’air, étranglaient le suspense, imposaient leur loi d’une main de fer quand tout se jouait sur une poignée de kilomètres. Il a, avec le Néerlandais Mathieu van der Poel et le Belge Wout Van Aert, restauré un cyclisme audacieux, ambitieux, ressuscitant le souvenir des folles échappées solitaires. Parmi ses plus grands récitals figurent les 81 km menés ventre à terre lors des Strade Bianche 2024, les 75 km des récents championnats d’europe, les 66 km des championnats du monde au Rwanda, les 48 km du Tour de Lombardie 2024 ou les 39 km de la 20e étape du Tour d’espagne 2019, son premier coup d’éclat. Celui qui annonçait un coureur différent. Tout terrain. Riche aujourd’hui de 108 victoires professionnelles, dont près de la moitié après des échappées solitaires.
Préparation, encadrement, matériel… il incarne le cyclisme moderne, pousse la discipline vers le haut. Mais, revers de la médaille, il souffre d’une domination sans partage. L’incertitude et l’émotion sont des ressorts indispensables du sport. Même si les vainqueurs en série sont légion dans certains feuilletons comme dans le football (le Paris-SG a remporté 11 des 13 derniers titres de champion de France ; le Bayern Munich a décroché 12 des 13 derniers titres de champion d’allemagne ; le FC Barcelone et le Real Maarc-en-ciel drid ont régné sur 19 des 21 derniers championnats d’espagne ; Manchester City a remporté 6 des 8 derniers championnats d’angleterre).
Et que les dominations tendent à écrire des histoires hors norme : Edwin Moses (122 victoires consécutives sur 400 m haies entre 1977 et 1987, le premier à tenir 13 foulées entre les haies), Carl Lewis (65 victoires consécutives entre 1981 et 1991 dans les concours de saut en longueur), Mondo Duplantis (23 victoires de suite en concours de saut à la perche au début des années 2020), Michael Phelps intouchable entre 2002 et 2012 sur 200 m papillon, Vladimir Salnikov invaincu entre 1977 et 1986 sur 1 500 m nage libre. Ou encore les 19 (sur 24) Grands Prix victorieux de Max Verstappen lors de la saison 2023 de Formule 1, les 9 titres mondiaux consécutifs de Sébastien Loeb en rallyes (2004-2012), les 7 titres mondiaux en 9 ans en MotoGP de l’italien Valentino Rossi dans les années 2000, les 8 gros globes de cristal de Marcel Hirscher de 2012 à 2019 ou les cinq médailles d’or olympiques du Cubain Mijain Lopez Nuñez en lutte gréco-romaine…
S’il n’aime pas le jeu des comparaisons, se méfie du miroir du temps, comme de sa propre dimension, Tadej Pogačar coche déjà beaucoup de cases, les plus prestigieuses du cyclisme, sport qui aime cultiver son histoire. Avec 5 grands Tours à son actif (4 Tours de France et un Tour d’italie), il se classe à la 8e place d’un classement dominé par Eddy Merckx (11), devant Bernard Hinault (10). Et avec 10 Monuments (5 Tours de Lombardie, 3 Liège-Bastogne-Liège, 2 Tours des Flandres), il occupe la troisième place d’un classement dominé par Eddy Merckx (19), devant Roger de Vlaeminck (11). Avec 2 championnats du monde, il reste à un maillot des recordmen Alfredo Binda, Rik Van Steenbergen, Eddy Merckx, Oscar Freire et Peter Sagan.
Mais si Tadej Pogačar gagne beaucoup et souvent, il ne gagne pas tout. Cette année, il a buté sur Milan-San Remo (3e). Il a mordu la poussière lors d’un Paris-Roubaix (2e) mené à un train d’enfer. Il a été dominé, rattrapé et dépassé lors du contre-la-montre des championnats du monde au Rwanda par Remco Evenepoel. Il a également été surpris au sprint (2e) lors de l’amstel Gold Race par le Danois Mattias Skjelmose. Pour le reste, il a gagné le gros lot à chaque fois…
Alors, s’il faut parfois du temps pour apprécier certaines oeuvres, Tadej Pogačar entend dans son sillage : « C’est vraiment impressionnant, et cela semble si facile. Je l’ai déjà dit à plusieurs reprises, le nouveau Merckx n’est peut-être pas une bonne comparaison, car il s’appelle Pogačar, mais cela doit quand même nous rappeler un peu l’époque où Eddy Merckx courait », a résumé Mathieu van der Poel dans Het Laatste Nieuws.
Au sujet de Tadej Pogačar, Bernard Hinault, nous confiait il y a quelques mois : « Il m’épate. Je l’avais vu sur le Tour de l’Avenir (en 2018), quand il avait gagné. Il avait 18 ans. Et il a confirmé, a progressé d’année en année. Il domine le cyclisme magnifiquement. Il fait déjà partie de la classe des grands. Et ce qui fait plaisir à beaucoup d’anciens, c’est qu’il ne se pose pas de questions. Il attaque de loin, par rapport à une période où cela ne bougeait pas, où de grosses équipes bloquaient tout. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus ouvert et on a une génération de jeunes de tous les pays qui arrive. Au Mexique, en Espagne, en Belgique… Il y en a partout et ça fait rêver. Est-il déjà le plus grand ? On ne peut pas comparer les époques. Parce que ce ne sont pas les mêmes vélos, les mêmes méthodes d’entraînement. Mais c’est le grand champion des années 2000, 2020, 2030… Parce que sa carrière est loin d’être finie, à moins d’un accident. Quand on le voit partir, on sent qu’il s’amuse, se fait plaisir à faire du vélo, c’est ce qui fait qu’il durera longtemps. Je me reconnais dans cette attitude, cette envie. Ne pas se poser de questions et attaquer. » Il suffisait samedi, vers Bergame de voir la liesse parcourir la haie d’honneur composée de visages extatiques qui accompagnaient les derniers kilomètres du virevoltant Slovène pour mesurer qu’il n’était pas question d’ennui mais de phénomène.
Lors du dernier Tour de France dominé de la tête et des épaules, Tadej Pogačar avait, après avoir vite bouclé l’affaire, semblé trouver le temps long. Privé du parfum enivrant du défi, dépité par les échos de la lassitude que faisait naître son emprise et décidé à aller où ses envies le mèneraient. Le Slovène tentera l’année prochaine de rejoindre le cercle prestigieux des quintuples vainqueurs du Tour de France (Jacques Anquetil, Eddy Merckx, Bernard Hinault et Miguel Indurain). Preuve de son goût du défi, Tadej Pogačar (sous contrat avec UAE, sa seule équipe professionnelle, jusqu’en 2030) veut encore courir après Milan-San Remo (3e en 2024 et 2025) et Parisroubaix (2e en 2025). Il pourra également se lancer à la conquête d’un titre olympique, d’un succès sur le Tour d’Espagne, d’un record de l’heure ou d’autres records. Pour faire de sa domination celle d’une époque appelée à marquer durablement…
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