« Le modèle économique de notre discipline est en échec »


TOMMASO PELAGALLI / SPRINT CYCLING AGENCY © 2025 ENTRETIEN 
L’équipe bretonne pendant le tour de Croatie, le 30 septembre.

Malgré une saison exceptionnelle, l’équipe Arkea-b&b Hôtels, créée en 2005, met la clé sous la porte. Selon son manager, Emmanuel Hubert, le monde du vélo doit se transformer.

"Votre structure va donc disparaître et cela va laisser 
beaucoup de monde sur le bord de la route…" 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR ÉRIC SERRES
13 Oct 2025 - L'Humanité

L’équipe cycliste Arkea-B&B Hôtels, malgré de grands résultats sur les routes, n’existera plus en 2026. En plusieurs années d’existence – et ce pour faire vivre ses équipes masculine et féminine, son staff et tout le personnel –, le manager et patron, Emmanuel Hubert, avait levé 120 millions afin que l’histoire perdure. Cela n’a pas suffi ! Arkea et B&B Hôtels, les deux sponsors principaux, quittent l’aventure. Malgré de nombreux contacts pris durant l’été, l’espoir a fini par devenir désespoir. À la fin de la saison, l’équipe française basée en Bretagne disparaîtra, laissant plus d’une centaine de personnes sur le carreau. Samedi, sur le Tour de Lombardie, et dimanche, sur Paris-Tours, les coureurs ont vécu, comme Arnaud Démare, leurs derniers coups de pédale sous le maillot rouge.

- La date butoir du 1er octobre, jour du dépôt des garanties bancaires auprès de l’union cycliste internationale (UCI), est dépassée. Est-ce à dire que l’aventure est définitivement terminée pour votre structure ?

Pas la moindre réponse positive d’un sponsor. Je trouve assez étonnant que la Bretagne ne se réveille pas alors que notre identité est bretonne. On laisse une équipe, 4e du classement général du dernier Tour de France avec un gamin, Kévin Vauquelin, qui termine 7e du général, sur le bord de la route. Aujourd’hui, Kévin est parti chez Ineos, c’est triste, mais le problème n’est pas là. Derrière cela, il y a tout un savoir-faire qui va être effacé. Je trouve totalement bizarre, voire inadmissible, que la Bretagne ne fasse pas quelque chose.

- Avant le Tour de France, vous sembliez confiant dans le fait de retrouver de nouveaux sponsors. Que s’est-il passé ?

Nous sommes dans une conjoncture économique pourrie. L’ambiance dans notre pays est totalement anxiogène pour celui qui veut investir dans le cyclisme. Aujourd’hui, si je suis entrepreneur, je ne mets pas un kopeck dans une équipe. Vous ne savez pas à quelle sauce vous allez être mangé, alors pourquoi vouloir investir un fifrelin dans quelque chose dont vous n’êtes pas sûr qu’il rapporte ? Le problème est que le modèle économique de notre sport est en échec. Le sport cycliste est un très bon vecteur de communication pour les sponsors ; mais, s’ils veulent investir, là, cela devient problématique. S’ajoute à cela cette conjoncture économique très mauvaise. C’est dommage, mais c’est comme cela. Le sport a pourtant de nombreuses vertus. C’est à mes yeux l’une des plus belles écoles de la vie.

- Quel modèle économique fiable faudrait-il inventer pour le cyclisme ?

Il faudrait que les investisseurs aient ce fameux retour sur investissement. Or ce n’est pas le cas. Aujourd’hui, si vous misez 10 dans une équipe vous repartez avec zéro. La seule chose que l’on peut avoir, c’est de la notoriété et de la visibilité. Pour changer, il faut que le modèle amène de la valeur ajoutée, par exemple grâce aux réseaux sociaux. On peut aussi penser au merchandising. Il est aujourd’hui presque inexistant. Les fringues, les vélos, la tête des cyclistes, qu’ils soient hommes ou femmes, cela peut se vendre vu la notoriété grandissante de notre sport. Enfin, il y a ce que l’on appelle le trading du coureur.

- Pouvez-vous nous expliquer ?

À l’heure actuelle, lorsque l’on forme un Kévin Vauquelin et qu’il part, vous le « donnez », dans cet exemple, à Ineos sans retour sur votre investissement de départ. Il n’y a que dans le cyclisme que l’on voit cela. Ce n’est pas le cas dans de nombreux autres sports comme le football où les clubs formateurs sont rétribués lors des transferts. Notre système n’est pas logique. Si moi, par exemple, je vais chercher un coureur chez Aubervilliers, je ne dois rien au club, tout au plus une poignée de main. Ce n’est pas normal ! Il faut que l’union cycliste internationale se penche sur ce sujet. Si les grosses formations peuvent payer les clubs, les plus petites n’en ont pas les moyens. Il est temps de légiférer.

- Il y a aussi les régimes sociaux, qui sont différents selon les pays et posent un problème d’équité financière…

Marc Madiot (manager de Groupama-FDJ – NDLR) n’a pas dit une bêtise en proposant que l’on soit régi par un seul et même pays, tout en gardant notre appartenance. Du point de vue des charges sociales et salariales, cela serait plus équitable. Tout le monde serait à la même enseigne, ce qui diminuerait les disparités. En fonction des pays, les équipes n’ont pas les mêmes droits et les mêmes obligations qu’en France. Quand par exemple UAE (équipe financée par les Émirats Arabes Unis, dont le siège est en Suisse – NDLR), l’équipe de Pogacar, donne 1 de salaire à un coureur et que moi je donne aussi 1, UAE paiera 1, mais moi cela me coûtera 1,6. La différence est là.

- Il y a aussi ce vieux problème des droits télé ?

Il ne faut jamais oublier l’histoire. Sans la famille Amaury (Amaury Sport Organisation), qui possède, entre autres, le Tour de France, ou d’autres qui ont de grandes épreuves, il n’y aurait pas eu d’évolution. Il y a trente ans, notre sport n’était pas du tout « bankable » comme il l’est devenu. Ce sont ces personnes qui, dans les années 1980 et 1990, ont remis au pot chaque année pour le faire grandir. Personne ne les a aidées, et surtout pas les équipes. Ce qu’elles ont créé leur appartient. Par contre, peut-être qu’il faudrait se mettre autour d’une table pour voir si tout ce que l’on peut inventer de nouveau peut être partagé plus équitablement. Il faut créer de la valeur en plus et cela doit se faire avec tout le monde : les équipes, L’UCI et les organisateurs.

Au-delà du côté financier, ce sont 150 salariés qui vont être au chômage. Aujourd’hui, tout s’arrête, nos équipes masculine, féminine, etc. Le modèle de nos structures en France, qui sont monomanagériales, fonctionne sans fonds propres. Ce que nous donnent les sponsors, nous le dépensons pour être les meilleurs sportivement, mais pas pour mettre de l’argent de côté. Il faudrait à l’avenir réussir à faire entrer ces sponsors au capital. In fine, est-ce vraiment à moi ou à d’autres patrons d’équipe d’aller chercher 20 ou 30 millions ? Je ne suis pas sûr que nous soyons faits pour cela. Ce n’est pas le coeur de notre métier.

***

Cyclisme : pourquoi l’équipe Arkéa met la clé sous la porte

Faute de sponsors, l’équipe bretonne, qui employait cent cinquante personnes, quitte le peloton après vingt ans d’existence.

16 Oct 2025 - Le Figaro
Gilles Festor

Le rideau est définitivement tombé ce mercredi sur l’équipe Arkéa-b&b Hotels. Après vingt ans d’existence, la formation bretonne fondée sous le nom de Jean Floc’h en 2005 et reprise en 2018 par Emmanuel Hubert, disparaîtra du prestigieux peloton du World Tour (la 1re division) à la fin de l’année, faute de repreneurs. Le dirigeant, ancien coureur professionnel dans les années 1990, a annoncé la nouvelle à ses 150 salariés, dont une cinquantaine de coureurs (vingt-sept chez les hommes, treize chez les femmes et douze chez les jeunes). « Il n’y a jamais de bonne manière d’annoncer de mauvaises nouvelles. J’ai des coureurs en Chine en ce moment, d’autres chez eux et pas mal de salariés en itinérance. Tous ont été avertis via un groupe Whatsapp. J’aurais préféré passer du temps avec chacun, mais c’était impossible, a expliqué au Figaro Emmanuel Hubert, ému. On n’a fait que progresser ces dernières années et monter les échelons. Tout ce savoir-faire va disparaître, c’est dur… »

La structure française installée à Bruz (Ille-et-vilaine) avait jusqu’à mercredi pour déposer auprès de l’union cycliste internationale (UCI) une demande de licence pour 2026. Jusqu’au bout, les dirigeants ont espéré l’arrivée d’un sponsor ou d’un mécène capable de mettre entre 25 millions et 30 millions d’euros sur la table. En vain. Les derniers contacts, et il y en a eu, n’ont pas abouti. « La pièce n’est pas retombée dans le bon sens. On a fait le maximum. Il y a eu des touches, avec le Rwanda notamment, mais nous sommes vraiment dans une conjoncture politique et économique de m… J’adore mon pays, le plus beau pays du monde, mais nous avons une image déplorable actuellement. Les entreprises ne sachant pas à quelle sauce elles vont être mangées ne s’engagent pas, alors qu’elles ont peut-être envie d’investir. C’était le mauvais moment pour tenter de sauver notre peau, explique le dirigeant qui n’a pas encore réfléchi à son avenir personnel. Je pense d’abord à l’avenir de tous les collaborateurs. Je penserai à mon cas plus tard. Je ne suis certainement pas le plus à plaindre. »

Le sort d’arkéa-b&b Hotels est cruel et paradoxal. L’équipe met la clé sous la porte alors qu’elle sort d’une saison solide en termes de résultats, portée par son charismatique leader, Kévin Vauquelin, notamment au Tour de France. Le Normand, sept fois dans le top dix des étapes, avait terminé 7e du classement général. Dans son sillage, les Bretons avaient pris le 7e rang du classement général par équipes. Très convoité, Vauquelin (24 ans) poursuivra, lui, l’aventure chez Ineos Grenadiers la saison prochaine. L’annonce de son départ, vendredi dernier, n’augurait rien de bon pour l’avenir des Rouge et Noir, plus que jamais en sursis. Pour ses coéquipiers, comme pour une grande partie de l’encadrement, débute une période d’incertitude et de recherche d’emploi, même si une partie des employés, conscient de la situation financière précaire, avaient déjà sondé le peloton ces derniers mois pour rebondir.

Deux fois championne de France grâce à Dimitri Champion en 2009 et Warren Barguil en 2019, Arkéa-b&b Hotels est la troisième équipe française à disparaître faute de partenaire titre après Sojasun (2013) et plus récemment B&B Hotels, en 2022. Elle intervient dans une phase de grande inflation des budgets dans le vélo professionnel avec l’arrivée d’équipes financées par les États du Golfe comme Bahrain-victorious ou encore L’UAE Team Emirates de Tadej Pogacar et ses 60 millions de budget, contre lesquelles il est difficile de lutter.

Des contrats précaires

L’écart entre les plus riches et les suiveurs ne cesse de grandir. Difficile, dans ces conditions, de lutter pour les formations de moindre envergure qui ont misé sur la formation pour se faire une place et dont les revenus dépendent quasi exclusivement des sponsors-titre (80 % du budget environ) avec peu de visibilité. « Les contrats sont assez précaires, autour de deux ou trois ans maximum. Pour faire du bon travail, il nous faudrait une vision sur cinq ou dix ans », détaille Emmanuel Hubert. Les droits TV et les produits dérivés constituent aussi une part minoritaire du budget et, contrairement à d’autres sports, il n’y a aucun gain lié à la billetterie puisque l’accès aux courses est gratuit. Le modèle économique du vélo reste donc très fragile. « On doit faire évoluer le modèle, insiste le chef d’entreprise de 54 ans. En développant le trading de coureurs, l’activité des produits dérivés ou en valorisant l’image des coureurs sur les réseaux sociaux », insiste le patron de l’équipe convaincu que le vélo n’a pas encore fait sa révolution. « On a un sport magique, vecteur d’émotions incroyable et sur le plan télévisuel, le vélo est unique, il suffit de regarder les audiences du Tour de France ».

La fiscalité en France n’a pas aidé non plus, avec des charges qui alourdissent de 40 % la masse salariale par rapport à certains pays étrangers. Mais Emmanuel Hubert, attaché à ses racines bretonnes, a toujours refusé de délocaliser à l’étranger alors qu’il en a eu la possibilité. Une fidélité à certaines valeurs qu’il paye aujourd’hui au prix fort. Son équipe, actuellement en Chine pour disputer le Tour de Guangxi, fera ses grands adieux au Chrono des Nations dimanche aux Herbiers (Vendée).

Commenti

Post popolari in questo blog

I 100 cattivi del calcio

Dalla periferia del continente al Grand Continent

Chi sono Augusto e Giorgio Perfetti, i fratelli nella Top 10 dei più ricchi d’Italia?