LA BICYCLETTE Geste mythique et rêve ultime
Cristiano Ronaldo exécute un retourné acrobatique,
lors d’un match opposant la Juventus Turin à l’inter Milan, en décembre 2018.
Sans eux, le sport pourrait être fade, triste, répétitif. Grâce à eux, il retrouve tout ce qui fait sa beauté et le frisson, l’émotion, la joie. Voici ces gestes, ces actions, ces performances rarissimes qui font bondir les spectateurs dans les stades et devant leur écran… 1/9
Le retourné acrobatique, inspiration iconique dans l’histoire du football, ne laisse personne insensible. À chaque exploit, le moment d’extase se vérifie.
22 Dec 2025 - Le Figaro
Baptiste Desprez
Plus de trente-cinq ans sont passés et rien n’a bougé. Ou presque. Quand on l’appelle pour évoquer le geste de la bicyclette, Amara Simba (3 sélections, 2 buts) ne boude pas son plaisir. À 63 ans, l’ancien attaquant du Paris SG dans les années 1980-1990 garde des souvenirs intacts. S’il n’a mis « que » vingt-deux buts sous les couleurs parisiennes, ses cinq retournés acrobatiques inscrits avec le club de la capitale lui offrent une place de choix dans le coeur des supporteurs de la Porte d’auteuil. Demandez à un suiveur du Paris SG de cette époque ce que lui évoque le natif de Dakar… Sans surprise, le sujet de la bicyclette arrivera instantanément dans la discussion. «Preuve en est, vous m’en parlez encore aujourd’hui, sourit l’attaquant passé par Cannes, Monaco, Caen ou encore Lille durant sa carrière. Ce geste, on m’en parlera jusqu’à la fin de ma vie. Même sur mon lit de mort. C’est mon histoire.»
Difficile de connaître la genèse véritable de cette fameuse bicyclette, inspiration qui, quand elle est réussie, fait se lever tout un stade. Pour sa complexité. Sa beauté. Sa soudaineté. Dos au but, le joueur s’envole, en lévitation, pour frapper le ballon en pleine extension et tromper le gardien adverse. Un geste iconique. Savant dosage de spectacle et de prise de risque. Le réussir vous offre une forme de postérité. Le rater est souvent synonyme de quolibets. Plusieurs ouvrages de l’histoire du football avancent que les inventeurs furent un Espagnol, Ramon Unzaga, surnommé « Chilena », et un Brésilien, Petronilho de Brito, footballeurs dans les années 1920, avant que Leônidas da Silva ne perfectionne la gestuelle dans les années 1930 sous les couleurs de Flamengo et São Paulo, mais surtout avec la Seleção, sans pour autant marquer de cette manière lors des Coupes du monde 1934 et 1938. Pour autant, Leônidas, surnommé «l’homme caoutchouc», frappe les esprits avec ses nombreuses tentatives avortées. L’histoire est en marche, l’europe découvre la gourmandise qui se démocratise au fil des années, les légendes du football s’y adonnent telles que Pelé, Maradona, Hugo Sanchez ou, plus récemment, les Papin, Rooney, Ibrahimovic ou Ronaldo. Avec plus ou moins de réussite. Mais avec le sens du spectacle, enfantin et léger, chevillé au corps.
Pourquoi ce geste fascine-t-il autant, même encore aujourd’hui, à l’heure d’un football qui ne s’arrête jamais, avec des vidéos qui inondent, en boucle, les réseaux sociaux? Mélange soyeux d’esthétisme et d’efficacité, avec une forme d’imprévu de moins en moins perceptible aujourd’hui dans un sport de plus en plus robotisé et des acteurs surentraînés, la bicyclette n’a pas pris une ride, même si le public en voit de moins en moins.
« Décoller au bon moment »
« Réussir ce geste te procure une forme de jouissance, raconte Amara Simba. Il y a la souplesse, la confiance, l’instinct et des qualités physiques qui te permettent de t’envoler l’espace d’un instant. Il ne faut pas avoir peur de mal retomber, d’être ridicule. » Et l’ancien chouchou du Parc des Princes de livrer ses secrets : « Le plus difficile, dans ce geste acrobatique, c’est le dosage de la trajectoire. Quand la balle arrive, il ne faut pas que tu te loupes, un oeil sur le passeur et un autre sur le gardien adverse. Après, il faut décoller au bon moment, le sens du timing est indispensable. Et l’atterrissage peut faire mal aussi, il faut anticiper, bien placer sa main, pour éviter de retomber sur la nuque. C’est tout sauf un geste de bourrin.»
Plus de 2500 matchs au compteur durant sa carrière derrière le micro de RMC, Jean Resseguié, dit «Jano», se souvient des émotions procurées par un tel geste. «Quand tu commentes un match, tu commentes du basique, si je puis dire, à savoir des actions, des combinaisons, des mouvements de jeu, des gestes techniques, des frappes, décrypte celui dont la voix rocailleuse et chantante a accompagné de nombreuses générations de fans du ballon rond. Le retourné, c’est la surprise, tu te lèves de ta chaise, tu cries, tu n’en crois pas tes yeux, c’est un moment suspendu. Le stade est surpris, c’est beau et pur. Ce geste donne du plaisir. Les gens sont subjugués. C’est l’un des plus beaux gestes du football, car il est difficile, rare et instinctif. Le retourné, c’est l’envie de réaliser quelque chose de beau. L’impression de lévitation est grandiose et il faut avoir une grosse dose de confiance. C’est le geste pur par excellence.»
Et notre confrère de se rappeler les gestes de Jean-pierre Papin, même si les fameuses «papinades», forme de reprise de volée, ont apporté encore autre chose. « JPP contrôlait de la poitrine pour se lever la balle, s’élever et marquer. Qu’est-ce que c’était beau et couillu ! Si tu n’as pas confiance en toi, jamais tu ne tentes une telle chose. Je me souviens d’alain Casanova (gardien remplaçant de L’OM entre 1990 et 1992), qui en avait marre à l’entraînement de se faire canarder par Jean-pierre. Il ne faisait que bouffer des tirs improbables. La réussite de ce geste ne doit rien au hasard, il y a aussi de la maîtrise, du travail, de la répétition. » Simba abonde : « Je le tentais souvent à l’entraînement, et parfois cela partait très loin. Mais j’adorais ça, on me prenait parfois pour un fou. »
Après ses réussites sous les couleurs du Paris SG, Amara Simba se rappelle avoir été le personnage principal d’une publicité du club parisien, affichée dans le métro et sur les bus de la capitale. « J’étais partout en 4 m sur 3, j’ai encore toutes les photos à la maison, sourit-il, empreint de fierté. À l’époque, je n’ai pas pris un centime et j’étais seul sur l’affiche, c’était du bénévolat côté marketing. Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux et les publicités, je serai riche!»
Raté pour le jackpot. Mais l’émotion et les souvenirs restent, impalpables. À jamais gravés.
Ces dernières années, le retourné acrobatique semble moins en vogue. Question d’époque? Geste passé de mode ? Simple creux ? Kylian Mbappé, Erling Haaland, Harry Kane ou Robert Lewandowski excellent dans d’autres domaines mais sont parfaitement capables de le réaliser aussi. « Aujourd’hui, peu de joueurs tentent ce genre de geste, je trouve qu’il est en voie de disparition, avance Jano Resseguié. Cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas de qualité, loin de là, mais ils n’ont sans doute pas cet instinct sur ce geste précis. C’est de plus en plus rare. » Avec une pointe de nostalgie, Simba replonge dans l’album-souvenir. Avec délectation. «Cette sensation, quand tu marques après un tel geste, c’est grandiose. Le public qui explose, car il est surpris et sous le charme de ce coup de tonnerre. Je souhaite à tous les attaquants de connaître ça dans leur carrière. »
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