Le business avant l’heure
Jean-Luc Lagardère et l’entraîneur portugais Artur Jorge,
en septembre 1987. Ci-dessous, Luis Fernandez et Enzo Francescoli à l’entraînement avec le Matra Racing, en 1987.
En 1982, avant la famille Arnault, Jean-Luc Lagardère, capitaine d’industrie, rachetait le Paris FC, ensuite rebaptisé Matra Racing, avec le rêve d’en faire un grand d’Europe. Un pari perdu après sept saisons entre froideur et incompréhension.
"Le football ne se dirige pas comme une entreprise industrielle"
- ENZO FRANCESCOLI, ANCIEN
ATTAQUANT DU PARIS FC (1986-1989)
"C’était l’argent de son entreprise, ça n’existait pas avant.
Mais le football français n’était pas prêt"
- ALIM BEN MABROUK, ANCIEN MILIEU DU
PFC À PROPOS DE JEAN-LUC LAGARDÈRE
2 Jan 2026 - L'Équipe
PASCAL GLO
«En décembre 1974, lorsque j’avais annoncé le retrait de Matra de la compétition automobile, j’avais le coeur lourd, et la salle, la larme à l’oeil. Aujourd’hui, 6avril 1989, j’ai le sentiment profond que nous ne laissons aucun regret.»
À l’heure de sceller la fin de l’engagement de son empire industriel (aérospatiale, armement, automobile, médias…) dans le football, l’un de ses rares échecs, Jean-Luc Lagardère (disparu le 14mars 2003) est lucide et amer. Initiateur du foot business en France, il s’était donné « dix ans pour conquérir l’Europe» et s’était finalement retiré après un septennat de lourds investissements, sans résultats. Il laisse en héritage une image de marque ternie et une inflation des salaires dans un milieu qui ne l’a jamais accepté mais qui, deux ans plus tard, saluera la reprise du PSG par Canal+.
En mai 1982, en plein scandale de la caisse noire de Saint-Étienne, ce passionné de sport se lance à l’assaut du football français avec l’ambition de faire revivre le mythique et moribond Racing Club de Paris (D3). Il rachète alors un Paris FC (D2) à l’agonie financièrement, le rebaptise Racing Paris1, lui redonne des couleurs – les historiques ciel et blanc –, investit le stade de Colombes (Hauts-de-Seine) avant de le fusionner avec les amateurs du Racing en 1983. Alim Ben Mabrouk, milieu du PFC dès 1981, a vécu toute l’ère Lagardère. Il décrit « un homme extraordinaire, intègre et passionné. Il adorait le football».
«Il était là à tous les matches et était très proche des joueurs » , confirme Victor Zvunka, joueur puis entraîneur (19831987). Comme il veut ce qu’il y a de meilleur, il a pensé au sélectionneur Michel Hidalgo pour diriger l’équipe. «La chose ne pouvait se faire, il s’est tourné vers son adjoint du
Mondial 1982, Alain de Martigny, racontait un témoin à L’Équipe Magazine en 1987. Pour lui, il n’y avait qu’à suivre la hiérarchie.» Et en 1984, c’est le retour des Pingouins en Division1, pour une saison, à l’issue d’un barrage contre Saint-Étienne. Un symbole pour le capitaine d’industrie qui assure dans France Football que « le “drame” du football, c’est le manque de rigueur».
Maxime Bossis, premier gros transfert du Paris FC
Sur le terrain aussi, il veut les meilleurs. « Nous sommes entrés dans le magasin et nous avons acheté » , résumait-il en juillet 1983. D’abord Rabah Madjer, puis, à quelques mois de la Coupe du monde 1986, le libéro des Bleus Maxime Bossis… attiré en D2! Courtisé par Tottenham et le PSG, il est le premier gros transfert du club :
« J’étais la base du projet, et d’autres (Ruben Umpierrez, Philippe Mahut, Eugène Kabongo…) attendaient ma signature pour s’engager. J’allais en D2 dans un club de niveau d’une D1. Je n’imaginais pas à quel point ma p l a ce e n équipe de France et ma personnalité allaient être remises en cause après neuf ans chez les Bleus! Il a fallu batailler. » Avec le sentiment alors de « servir de bouc émissaire » jusqu’à la remontée et un Mondial brillant.
Au fil des années, le Matra empile ainsi les internationaux: Enzo Francescoli, Pierre Littbarski, Pascal Olmeta, Thierry Tusseau… Et, moyennant 700 000 francs par mois, Luis Fernandez, passionné de chevaux comme Lagardère et capitaine d’un PSG champion de France, pour séduire le public parisien. Celui du Parc préféré à Colombes dès la remontée de 1984. « En 1985, je lui avais dit: la meilleure chose, c’est de refaire Colombes, d’avoir nos supporters, se souvient
Zvunka. Et puis les hommes de Matra sont arrivés. Ils aimaient le tape-à-l’oeil, pour eux, le Parc était mieux. On a perdu notre identité. Ça a un peu tué le club. » « On ne s’est jamais sentis chez soi au Parc, admet le boss à l’heure de rendre les armes, avec humour : Nous avons eu peu de spectateurs au Parc. Heureusement, car quand il y en avait beaucoup, c’était pour soutenir l’équipe adverse. » Sans histoire ni adhésion populaire, pas simple de concurrencer le PSG. « La présence du PSG m’est totalement indifférente, assurait Lagardère. Nous ne nous situons pas par rapport à Paris ou au PSG mais par rapport à la France et à l’Europe. » À Giovanni Agnelli aussi, le président de Fiat et de la Juventus. « Il en parlait avec beaucoup de respect » , souligne Bossis. « Lagardère c’est Agnelli et moi Boniperti » , plastronnait son directeur général Jean-Louis Piette ( L’Équipe Magazine, 12 décembre 1987). À une nuance près… Giampiero Boniperti, dirigeant emblématique de la Juventus, était un international italien quand l’ami personnel de Lagardère et ancien directeur commercial de Matra Transports ne connaissait, de son propre aveu, « rien au football » ( Le Monde, 17 décembre 1988).
« Jean-Luc Lagardère m’appelait pratiquement chaque semaine pour parler de l’avenir, on entretenait des rapports privilégiés, rappelle Bossis. Mais ça s’est distendu après la remontée en 1986. Il était mal entouré, une cour de conseillers, sans humilité ni ligne directrice. » En juin, il a confié les clés du pouvoir administratif à Piette. Excellent gestionnaire, il passe pour un technocrate glacial et méprisant – « j’étais là pour nettoyer le club » , précisait-il en 1988 dans Le Monde –, traitant les imprésarios de « maquereaux » ou fustigeant dans le programme d’un Matra-Auxerre : « Nos joueurs ne sont pas de véritables professionnels. » Dans ses rapports orageux avec Fernandez, il ne verra qu’un « conflit du monde du travail entre un employeur et l’un de ses salariés » . En juillet 1987, Francescoli con
fiait à L’Équipe: « Le football ne se dirige pas comme une entreprise industrielle. Un joueur traverse des périodes difficiles. Il lui faut de la chaleur. Au Racing, il n’y en a pas. Quand cela n’allait pas pour moi, M. Piette a retenu sur ma feuille de salaire le prix de mes meubles. » « Ces gens-là oublient que le football se passe sur un terrain, pas dans des bureaux » , regrettait alors Olmeta. Même le placide Bossis lâchait: « Nous sommes des numéros. »
Quelques années plus tôt, Daniel Jalouzet, secrétaire du comité d’entreprise de Matra, avait pourtant averti le grand patron : « Le football, c’est une affaire d’hommes et les hommes sont fragiles. Tandis qu’en compétition automobile, c’est pour 80 % de la technique, de la technologie, et pour 20 % une affaire de pilotes. » La froideur apparente et la discrétion de Lagardère tranchent avec les volcaniques Claude Bez à Bordeaux ou Bernard Tapie à Marseille. Ses méthodes aussi. « Il a dynamisé le football français, résume Ben Mabrouk. C’était l’argent de son entreprise, ça n’existait pas avant. Mais le football français n’était pas prêt. Il a été très critiqué, des instances dirigeantes jusque dans son entreprise. » « Ses directeurs étaient contre le fait qu’il dilapide une partie de l’argent de la communication (50 % du budget marketing du groupe) pour le foot, souligne Bossis. Il était profondément honnête, Donc certaines choses ne lui ont pas plu. C’était un précurseur, arrivé trop tôt, comme un chien dans un jeu de quilles. » « J’ai essayé de prendre des joueurs dans des clubs du sud, racontera Piette dans L’Acrobate de Vincent Nouzille et Alexandra Schwartzbrod (Seuil). Quand j’ai vu la “gymnastique” que cela devait représenter. Ces pratiques étaient incompatibles avec les nôtres. »
Même s’il dérange, Lagardère est assez puissant pour obtenir du conseil fédéral de la FFF l’autorisation de rebaptiser le club Matra Racing de Paris à l’été 1987. Une première – une dernière à ce jour – en France. C’est le deuxième étage de la fusée. « Il faut atteindre le haut niveau le plus vite possible » , décrète Piette, qui éjecte Zvunka, cinq mois après lui avoir donné les pleins pouvoirs et à trois semaines du début du Championnat. Place à Artur Jorge, vainqueur de la dernière Coupe des clubs champions européens avec Porto. « Réflexe d’industriel, explique alors Piette. Quand on ne possède pas une technologie suffisamment de pointe chez nous, il faut la chercher ailleurs. (…) Nous souhaitions conserver Victor pour en faire notre produit dans trois ans. »
La connaissance du jeu du Portugais et sa vision novatrice propulsent les Matraciens à la troisième place à la trêve. Quelques jours plus tard, il apprend que sa femme est gravement malade. « Il devient un autre homme, meurtri dans sa chair, ressentant une profonde injustice » , racontera plus tard Lagardère. Un interminable stage à Casablanca dans une atmosphère exécrable – exigences disciplinaires, somme de travail, colères froides, distanciation visà-vis des joueurs… – marque alors le début d’une lente descente aux enfers jusqu’à la septième place, meilleur classement de l’ère Matra. Cette équipe bâtie à coups de millions perd son entraîneur en novembre 1988, à l’heure où la firme doit gérer un plan social. « Les résultats sont trop mauvais. Les salariés s’en désintéressent ou en rigolent », constate à l’époque Daniel Jalouzet.
C’en est trop pour Lagardère, qui se défendra d’avoir commis des erreurs, rejetant la faute sur un environnement jugé « archaïque et imprévisible (…) On parle d’Auxerre, Laval, Caen. C’est le Vietnam devant la puissance américaine, l’Afghanistan devant la puissance soviétique. Le football français, ce doit être autre chose. Nous avons pourri le milieu du foot par l’argent? Fichtre! Je vous jure que jamais nous n’avons eu le plus gros budget (Bordeaux, OM…) ni le joueur le mieux payé de France ( José Touré à Monaco). Mais il est tout de même fantastique que l’on ait accusé le seul club qui dépense son argent et pas l’argent des autres. Nous voulions bâtir un club différent. Un club non assisté ». Plus tard, selon ses biographes (Vincent Nouzille et Alexandra Schwartzbrod), il assurera : « La politique, j’y aurais peut-être réussi, mais cela me dégoûte. J’ai travaillé dans la voiture, ce n’est pas facile, ce sont des bandits. J’ai fait du commerce avec l’Armée, ce sont des pinailleurs. Mais le football, c’est vraiment le monde le plus pourri! »
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Stewart, Pescarolo, Hill et… Platini
2 Jan 2026 - L'Équipe
P. G.
Fort de son succès fulgurant dans le sport automobile avec Matra – champion du monde de F1 en 1969 avec Jacky Stewart et triple vainqueur des 24 Heures du Mans avec Henri Pescarolo, Gérard Larousse ou Graham Hill (1972, 1973 et 1974) –, Jean-Luc Lagardère cherche une nouvelle vitrine internationale à ses ambitions. Passionné de foot, ses parents l’emmenaient à Colombes ou au Parc des Princes encourager le Racing Club de Paris ou le Stade Français. En 1977, patron du groupe Hachette, il sera d’abord sponsor de Nantes – où il tentera de faire venir Michel Platini –, Lens et le Paris FC via Europe 1.

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