Robert Duvall, l’anti-star au long cours


Photo Patrick Swirc. 
ModdSRobert Duvall, en 1998.

Du «Parrain» à «M.A.S.H.» ou «Apocalypse Now», l’acteur à la présence magnétique a incarné de sa puissance discrète tous les rôles de l’Amérique profonde, au long d’une carrière à la longévité exceptionnelle. Il est mort dimanche à l’âge de 95 ans.

17 Feb 2026 - Libération
Par Bruno Icher

Depuis deux décennies, il n’apparaissait plus qu’avec parcimonie, grand âge oblige, dans des films où il incarnait presque toujours la citation d’un âge d’or disparu, celui de Hollywood ou celui de l’Amérique. La mort de Robert Duvall, dimanche à 95 ans, s’accompagnera sans doute d’une pluie d’hommages saluant une carrière de plus de soixante ans, une longévité exceptionnelle mais qui lui fut nécessaire pour être reconnu comme l’un des plus grands acteurs américains. Il devait probablement ce sort singulier à une allure de vieux avant l’âge qu’une calvitie précoce ne faisait que souligner. Mais aussi parce que, comme l’écrivait Pauline Kael, la prêtresse de la critique, dans le New Yorker, «Robert Duvall, acteur puissant et récessif, est pratiquement un génie pour se maintenir à l’arrière-plan». La grande vertu de Robert Duvall fut d’avoir su, bien mieux que d’autres, en faire moins pour en montrer davantage.

Cet art subtil du clair-obscur qu’on ne prête jamais qu’aux seconds rôles l’a conduit à collectionner les apparitions mémorables. Le polaire Tom Hagen, consigliere de la famille Corleone dans le Parrain I et II, le Colonel «j’aime l’odeur du napalm le matin» Kilgore dans Apocalypse Now, deux films de Coppola, le Major Burns, puritain hypocrite et vulnérable dans M.A.S.H. de Robert Altman ou le chef de meute de Joe Kidd de John Sturges. Dès son tout premier rôle au cinéma, il avait marqué son territoire dans Du silence et des ombres de Robert Mulligan en 1962, l’adaptation de To Kill a Mockingbird d’Harper Lee. Il y était, déjà, une créature des ténèbres, Boo Radley, le voisin flippant aux yeux caves qui ne sort jamais de sa maison, faux croquemitaine et vrai ange gardien des enfants qui se perdent dans le noir.

SERVICE EN CORÉE ET SÉRIES TÉLÉ

Ce rôle, qu’il pensait être sa grande entrée à Hollywood, ne fut pourtant qu’une étape. Durant près de dix ans, il a couru le cachet dans des séries télévisées (Alfred Hitchcock présente, le Virginien, les Incorruptibles, Twilight Zone…), écumé les scènes, petites et moins petites, de New York et crevé la faim comme d’autres. Comme ses amis de la Neighborhood Playhouse, James Caan, l’intime, ou encore Gene Hackman et Dustin Hoffman avec lesquels il a partagé un appartement. Il avait intégré cette école d’art dramatique en bénéficiant d’une bourse militaire, après son service en Corée, et il y fera des rencontres décisives: Horton Foote, dramaturge et scénariste qui lui avait ouvert les portes d’importantes productions théâtrales et de Hollywood, mais aussi Sanford Meisner, son professeur, qui affirmera que les deux plus grands acteurs américains sont Marlon Brando et Robert Duvall.

Ce n’est qu’à partir de 1966 que son visage émacié et son flegme de grand blasé ont fini par se frayer un chemin au cinéma, et rarement dans un rôle de brave type. On le voit dans la Poursuite impitoyable d’Arthur Penn, en Sudiste mielleux face à Marlon Brando, ou Cent dollars pour un shérif d’Henry Hathaway, en chef de bande un peu veule qui manque de peu d’achever le vieux John Wayne coincé sous son cheval mort. Enfin, c’est en1968 et la grande rencontre avec Francis Ford Coppola. Il remplace au débotté Rip Thorn en flic à la dérive pour les Gens de la pluie. Coppola l’embarque dans l’aventure Zoetrope, la maison de production qu’il vient de monter avec George Lucas, avec pour résultats un bide cinglant pour son tout premier grand rôle dans THX 1138 de Lucas, en 1971, et un triomphe planétaire avec le Parrain, en 1972. C’est ensuite Conversation secrète en 1974, puis le Parrain II, toujours avec Coppola. Il fermera le chapitre en 1979 – refusant même d’apparaître plus tard dans le troisième volet du Parrain pour divergence financière – après l’aventure Apocalypse Now, en militaire sanguinaire, auteur de la fameuse réplique qui lui collait aux semelles et qu’il trouvait «too much».

LOINTAIN COUSIN D’OBAMA

Robert Duvall n’était pourtant ni antimilitariste ni progressiste acharné. Il avait hérité ce profil d’un père officier de marine et d’une mère actrice amatrice, tous deux très croyants, au cours d’une jeunesse passée dans les ports militaires, de San Diego où il naît le 5 janvier 1931, à Annapolis, Maryland, où le rear admiral paternel avait ses quartiers. Toute sa vie, il ne fera aucun mystère de sa conception conservatrice de l’Amérique, vociférant à propos de la majorité démocrate de Hollywood et apportant son soutien aux Républicains Bush père et fils, puis John McCain et Mitt Romney dans leurs courses présidentielles face à Obama dont il était, par ailleurs, un lointain cousin. Ses limites prirent la forme d’un engagement en faveur de causes humacomme le droit à l’avortement et, plus récemment, d’un mépris complet pour Donald Trump avant de tourner le dos pour de bon «au gâchis du parti républicain». Si la fructueuse parenthèse Coppola a révélé Robert Duvall au grand public, son ascension vers les sommets est longtemps restée aléatoire. Un de ses meilleurs rôles, en 1973, en artisan besogneux du crime dans formidable Echec à l’organisation de John Flynn, une des rares adaptations vraiment réussies d’un roman de Richard Stark, alias Donald Westlake, fut un échec commercial. En revanche, The Great Santini de John Lewis Carlino, en1979, portrait d’un pilote de chasse intrépide et tyran domestique, héros inutile et frustré en temps de paix, lui avait valu une belle reconnaissance ponistes pulaire aux Etats-Unis. Mais la consécration finit par arriver. En 1984, il est l’anti-héros de Tendre bonheur de Bruce Beresford. Si le mélo americana peut sembler aujourd’hui un peu sirupeux, l’agonie de cette exstar de la country à la ramasse, terrassé par l’alcoolisme et par l’obsédant souvenir des illusions perdues, est un des plus grands rôles de l’acteur, par ailleurs excellent musile cien, ce qui lui valut l’admiration des ténors Johnny Cash, Willie Nelson ou Dolly Parton. Quand il obtient l’oscar cette année-là, il a 53 ans et, enfin, il fait son âge.

«UN GÉNIE DE L’ARRIÈRE-PLAN»

Ce statut nouveau de presque star, à vrai dire, n’a pas bouleversé sa carrière. Dans les films, et surtout les grands succès commerciaux, Robert Duvall est resté le plus souvent «un génie de l’arrière-plan», donnant la réplique aux stars montantes ou bien installées du cinéma américain : Sean Penn dans Colors de Dennis Hopper, Tom Cruise (Jours de tonnerre), Michael Douglas (Chute libre), Kevin Costner (Open Range), Jeff Bridges (Crazy Heart), Robert Downey Junior (le Juge)… Il y eut des exceptions tout de même. Il est ainsi à l’origine, en1989, de l’adaptation pour la télévision de Lonesome Dove pour CBS, d’après le roman de Larry McMurtry. Ce rôle de Texas Ranger, usé mais coriace, est le meilleur souvenir de sa carrière et un triomphe populaire. Plus tard, il a même pu se lancer dans la réalisation, avec le Prédicateur, en 1997, sur un scénario qu’il a porté pendant plus de dix ans et que les studios ont toujours refusé de produire. Ce portrait d’un leader pentecôtiste illuminé est un sommet de cabotinage mais un succès critique et commercial. A l’opposé du bide Assassination Tango, qu’il tourne en 2002, incursion touristique dans Buenos Aires où l’acteur aime passer plusieurs mois chaque année. Cette passion argentine se traduit aussi par un mariage en 2005, son quatrième, avec Luciana Pedraza, l’actrice principale du film, de 40 ans sa cadette, et par la fondation d’une ONG portant son nom, destinée à venir en aide aux enfants pauvres du pays.

Dans la majorité de ces rôles plus ou moins convaincants, il est presque systématiquement l’incarnation d’un rêve américain parti en eau de boudin. Comme en miroir, ses apparitions publiques sont généralement l’occasion de convoquer un passé glorieux, du pays et de son cinéma. Parmi ses marottes, une déclaration d’amour sans cesse renouvelée au western, genre agonisant quand il a commencé sa carrière et emblème d’une nostalgie dont il a toujours porté la bannière. Au cours d’un hommage qui lui était rendu en2022, il avait dit: «Les Anglais ont Shakespeare, les Français Molière, les Russes Dostoïevski. Nous, nous avons le western.» Aujourd’hui, les Américains n’ont plus ni le western ni Robert Duvall.

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