Cyclisme : l’attaque, cet art des grimpeurs qui fait danser la montagne
BERNARD PAPON/PRESSE SPORTS
La Française Pauline Ferrand-prévot,
lors du Tour de France Femmes, le 3 août.
Les grimpeurs ont la faculté de transformer la pente en instant sublime de légèreté.
« La montagne diffuse toujours un parfum d’aventure, de doute.
C’est l’épopée du coureur de fond, le raccourci d’un destin, quelque chose de très beau.
La montagne, c’est l’orfèvrerie du Tour »
- Jean-Paul Ollivier Journaliste sportif
26 Dec 2025 - Le Figaro
Jean-Julien Ezvan »
Des chamois en cuissards. Prêts à imprimer une douce violence. Pour escalader la côte, la rendre indolore, invisible. En danseuse. Une légèreté qui a les traits du Belge Lucien Van Impe volant vers la victoire finale sur le Tour de France 1976 dans le Pla d’adet. Comme avant lui, ceux qui, sur la Grande Boucle, n’ont pas eu le loisir d’être couverts de pois rouges : les Français René Pottier et Jean Robic, les Espagnols Vicente Trueba, Federico Bahamontes et Julio Jiménez ou le Luxembourgeois Charly Gaul, qui ont régulièrement mis les doigts dans la prise et rendu inoubliables des journées d’été durant lesquelles ces aventuriers ont semé leurs gestes lestes sur des pentes promptes à freiner les ardeurs, à déshabiller les conquérants. L’attaque en montagne dans la longue histoire du cyclisme est une bulle d’air quand la course étouffe.
La mode est aux puncheurs, l’actualité du cyclisme tourne autour d’un coureur tout terrain, l’omnipotent Tadej Pogacar, insatiable de février à octobre et qui, en juillet, se permet de multiplier les attaques sur la reine des courses (14 sur le Tour 2024). Quel que soit le profil. Et la manière. Capable de se propulser vers la victoire d’étape sans lever les fesses de la selle (comme avait coutume de le faire Chris Froome, mont Ventoux 2013, la Pierre-saintmartin 2015, récoltant plus de questions que d’admiration) pour se hisser en téléphérique vers Hautacam (12e étape du Tour 2025). La montagne, passage incontournable de ses ambitions. Pour réduire à néant les espoirs de ses rivaux. Marquer les esprits. Parce que les grimpeurs et leurs attaques occupent toujours une place à part dans la mythologie cycliste. Quand se combinent l’effet de surprise, l’audace, l’aisance. Et un goût immodéré pour la liberté.
Un esprit porté par Luis Ocaña, sublime conquérant au regard triste, à la sortie de Grenoble, au pied de la côte de Laffrey avant de voler vers Orcières Merlette sur le Tour 1971, Marco Pantani coiffé d’un bandana qui brise les chaînes tenues par Jan Ullrich dans le Galibier pour, un jour d’orage, se propulser vers les Deux Alpes et la victoire d’un Tour 1998 au parfum de scandale, Andy Schleck partant à l’abordage dans l’izoard avant de triompher au sommet du Galibier sur la Grande Boucle 2011, Thibaut Pinot escorté par les hurlements de Marc Madiot au sommet du Tourmalet en 2019, Alberto Contador parti seul à 5 km du sommet de l’angliru (Vuelta 2017) au crépuscule de sa carrière, Luis Herrera irrésistible dans l’alpe d’huez (Tour 1984). Ou Bernard Thévenet terrassant Eddy Merckx dans le Tour 1975. Dans la montée finale vers Pra Loup (15e étape), sur une route coupée en deux par une traînée noire de goudron fondu, deux destins s’écrivent un jour de canicule. Eddy Merckx voit son dernier maillot jaune fondre et ses forces l’abandonner. Sur sa droite, Bernard Thévenet ceint de son maillot Peugeot à damier noir et blanc, qui vient d’emprunter l’ascenseur pour la gloire, remporte une somptueuse partie d’échecs et file vers un premier Tour victorieux. Le Bourguignon résume : « Cet épisode, on me le rappelle tout le temps. Je pense que la bagarre deux ans plus tard avec Kuiper dans l’alpe d’huez était plus intense, mais, ce dont les gens se souviennent, c’est Pra Loup. C’est comme dans une demi-finale de Coupe du monde de football, on retient le dernier joueur d’une série de tirs au but, celui qui consacre l’instant. »
Celui que sut saisir Valentin Paretpeintre, le 22 juillet, à l’arrivée de la 16e étape du Tour 2025, au sommet du mont Ventoux, l’une des journées les plus attendues de l’édition. Après un dernier virage serré à droite, celui que l’on surnomme «Briciola» («la miette») se dresse pour badigeonner de bleu-blanc-rouge le saisissant décor lunaire, devancer l’irlandais Ben Healy, hisser un poids plume au sommet. La seule victoire d’étape française de la Grande Boucle. « Là, je n’étais plus sélectionneur, j’étais supporteur. Je le savais capable de faire ça. Il a parfaitement manoeuvré. J’ai vibré comme des millions de Français. Quel pied ! », sourit Thomas Voeckler, qui a souvent tordu son vélo et son visage en montagne pour défendre son maillot jaune pour une poignée de secondes (plateau de Beille 2004, Galibier 2011). Pour la beauté du geste.
Christian Laborde, qui publiera en mars 2026 chez Gallimard La Chute de Luis Ocaña dans le col de Menté (Gallimard), un poème épique, nous décrivait ceci, il y a quelques mois : « Le grimpeur est un homme seul. Il sort du peloton et s’en va dans la montagne. L’image est toujours frappante parce qu’on a l’immensité de la montagne et cet homme seul sur la route. On a l’impression qu’il en prend possession, que la montagne est à lui. Je pense que c’est de là que vient l’expression “roi de la montagne”. Ce côté solitaire est merveilleux. Le grimpeur ne supporte pas le peloton. La solitude n’est un fardeau que pour ceux qui aiment bien le troupeau. Il y a une noblesse chez le grimpeur. C’est le coureur le plus spectaculaire. Les envols de Federico Bahamontes, Charly Gaul et Marco Pantani restent émouvants. Cela nous fait du bien, nous qui sommes lourds toute la journée avec nos agendas, notre bousculade sociale et, tout à coup, on a quelqu’un qui vole et nous rappelle peut-être que jadis nous avions des ailes. Et enfin, on peut s’envoler grâce à eux. Cela me fait penser à ce poète, Michel Leiris, qui avait donné cette définition des épaules : ‘‘Pôles des ailes disparues’’. Il me semble que les grimpeurs, ils nous les redonnent, les ailes. »
Des tentatives lointaines parfois, pas toujours couronnées de succès, mais qui ont la force du désir, le parfum de l’aventure. D’autres éprouveront avec douleur l’âpreté de la montagne, comme l’avait saisie dans un célèbre cliché Harry Gruyaert de l’agence Magnum sur le Tour 1982 dans le col de la Colombière. Alain Vigneron et Jean-François Rodriguez luttaient, agrippés à leur vélo compagnon de douleur, fragiles face à l’immensité du site… Quand la pente se dresse comme un mur, rapetisse les corps, rétrécit l’horizon et l’ambition, impose l’humilité, certains parviennent à s’extraire de ses rets avec légèreté. En plaine, ils souffrent contre le vent, redoutent les bordures, craignent les chutes, font de la figuration, disparaissent, avalés par le peloton conduit par les spécialistes aux larges épaules et aux grosses cuisses. Mais, dès que la route s’élève, ils retrouvent leur terrain d’expression. Leur fine musculature devient un allié pour défier les pourcentages. La course est à eux. Avec parfois une stratégie par étages, un ou plusieurs équipiers se trouvant en éclaireurs pour relayer et escorter l’envolée du leader. Comme Jean-René Bernaudeau et Bernard Hinault quand les Renault-gitane de Cyrille Guimard avaient renversé le Tour d’italie au sommet du Stelvio, en 1980.
Nicolas Geay, auteur du troisième tome de « Cols de légende » (Amphora) détaille : « La montagne, c’est un théâtre extraordinaire, avec des paysages majestueux, des panoramas incroyables. On se retrouve dans des cathédrales à ciel ouvert, des endroits hors norme, magnifiques, parfois hostiles aussi. Il suffit d’un peu de brume, Stephen Roche à La Bourboule sur le Tour 1992, ou de pluie, cela magnifie l’exploit. Ce côté théâtral, on le ressent dans certaines ascensions, l’alpe d’huez, c’est ça, c’est peut-être moins beau que le Galibier ou d’autres très beaux cols, mais c’est un stade à ciel ouvert, c’est le Maracana du vélo. Avec des spectateurs survoltés, qui encouragent, crient le nom des coureurs. Du premier au dernier. »
Des vivats qui, comme une traînée de poudre, ont accompagné l’ascension de Pauline Ferrand-prévot l’été dernier. Nicolas Geay rappelle : « Lors du dernier Tour de France Femmes, il y a eu un engouement dès les premiers jours, une vraie communion populaire pour les concurrentes, avec beaucoup de gamins, de jeunes filles aussi, ça, c’était peutêtre nouveau. Il y avait une sorte de ferveur avec l’esprit des Jeux de Paris 2024. C’était la fête tous les jours, on sentait qu’il se passait quelque chose, un peu comme lors de la Coupe du monde 1998. Et surtout lors des deux derniers jours, marqués par les attaques de Pauline Ferrand-prévot (dans le col de la Madeleine le samedi, puis la montée de Châtel le dimanche) pour conquérir, puis asseoir le maillot jaune, j’avais rarement vu une telle ambiance, avec une bienveillance, un côté encore plus bon enfant que pour les hommes. Et cela s’est ressenti sur les audiences, avec quasi 8 millions de téléspectateurs à l’arrivée. C’était incroyable parce que les gens se remettaient à rêver, comme ils l’avaient fait pour Thibaut Pinot en 2019. » Et de lancer : « Les grimpeurs vont continuer d’exister, parce qu’il y a des cols de plus en plus difficiles sur les parcours, que ce soit sur le Tour d’italie, le Tour d’espagne ou le Tour de France. Des coureurs qui se révoltent, se lèvent et attaquent, c’est d’une grande beauté. On disait de Pinot qu’il était le dernier des romantiques, j’espère qu’il y en aura encore. »
L’ultime attaque de Paul Seixas pour décrocher l’italien Christian Scaroni et foncer vers la médaille de bronze (derrière Tadej Pogacar et Remco Evenepoel) des championnats d’europe organisés en France en octobre a marqué les esprits. La jeune pépite (19 ans) de l’équipe Decathlon-cma CGM est attendue avec impatience sur les routes du Tour de France. « La montagne a apporté sa parure au Tour. Les coureurs, comme les spectateurs, évoquent la montagne avec gravité, avec un certain respect. Elle diffuse toujours un parfum d’aventure, de doute. C’est l’épopée du coureur de fond, le raccourci d’un destin, quelque chose de très beau. La montagne, c’est l’orfèvrerie du Tour», aime conter Jean-Paul Ollivier, auteur de Fausto Coppi et la Dame blanche. L’impossible amour (Mareuil Éditions).
La montagne a, sur le Tour de France, servi de théâtre au premier direct télévisuel, au sommet de l’iseran en 1959 et accompagné la première étape diffusée en intégralité Saint-Gervais l’Alpe d’Huez en 1990. La montagne, ses exploits, ses défaillances, ses drames, ses visages perclus de douleur. Ses héros. Ses records qui tombent et étonnent. Et si, au fil des ans, les étapes de moyenne montagne ont pris l’habitude de creuser plus d’écarts, les spectateurs font toujours des journées en haute montagne des rendezvous incontournables, plantant leur passion de longs jours avant le passage de la procession, dont certains veulent devenir acteur, pour une photo, une seconde d’apparition ou une course insensée. Envahie, la route disparaît. Les coureurs se faufilent dans l’entonnoir bruyant. Certains, plus loin, parviendront à placer une attaque. Pour décoller après avoir craqué une allumette prête à éclairer, diffuser sa chaleur…
Commenti
Posta un commento