STEFANO CUSIN Ses rencontres extraordinaires
Au fil d’une carrière hors des sentiers battus, le sélectionneur franco-italien des Comores a croisé des acteurs marquants de l’histoire contemporaine.
Al-Ittihad Tripoli, en Libye (2008-2009)
« Et Kadhafi me dit : “Le foot, je m’en fous” »
Al-Khalil (Hébron) en Cisjordanie (2015)
« À Gaza City, symboliquement, c’est le match le plus important de ma vie »
Shahr Khodrou (Mashhad), en Iran (2020)
« On croyait que j’étais un espion »
26 Dec 2025 - L'Équipe
HERVÉ PENOT
RABAT – Dans le milieu des entraîneurs, les parcours diffèrent en fonction des carrières. Le sélectionneur des Comores, Stefano Cusin, 57 ans, fait partie de ces techniciens sans aucun passé de joueur pro. Après avoir dirigé des équipes de jeunes en Italie, le Franco-Italien est parti au Cameroun en 2003 s’occuper des moins de 20 ans avant de sillonner essentiellement l’Afrique et l’Asie à travers de nombreux clubs.
Il a rencontré, au cours de ses pérégrinations, l’ex-gardien international italien Walter Zenga, dont il est devenu l’adjoint plusieurs saisons, notamment à Wolverhampton (2016). Mais c’est surtout hors d’Europe que s’est faite sa carrière singulière. Cusin nous livre trois souvenirs d’expérience dans des zones où peu d’entraîneurs européens s’aventurent, qui sont autant de rencontres avec des acteurs marquants du XXIe siècle, de Mouammar Kadhafi à un chef du Hamas. «C’est Mohamed Kadhafi, le premier fils de Mouammar Kadhafi, qui préside le club. On l’appelle docteur, un gars d’une intelligence, d’une délicatesse absolues et d’une puissance… Un jour, je suis dans son bureau, on parle de l’Inter Milan. Le téléphone sonne. C’est ( Massimo) Moratti, le président de l’Inter, qui appelle!
Une fois, on joue à Al-Akhdar, à plus de 1 000 km de Tripoli dans une ville hostile au pouvoir central qui avait ses propres soldats. On fait un super match et le président du club adverse appelle le fils Kadhafi pour le féliciter. Ce n’était jamais arrivé, vu leurs relations hors foot. Le fils était tellement heureux de ça… Un jour, un garde du corps vient me chercher : “Il faut que le Guide te voie, te complimente pour ton travail.” On se retrouve dans une villa en construction, encore à l’état brut, des gars cuisinaient des brochettes avec des gardiens de la révolution. Mouammar Kadhafi arrive, me dit: “Vous avez gagné, c’est bien, mais le foot, je m’en fous!” » «En Cisjordanie, tout le monde se succédait sur un stade. C’était plein 24 heures sur 24. J’allais à l’entraînement à pied et les gens, formidables, nous invitaient à prendre le thé. Mes joueurs ne voyaient Gaza et Israël que du haut de la colline de Dura. Tout semblait loin.
Mais nous sommes allés, enfin, à Gaza pour la finale de la Supercoupe de Palestine, la première organisée depuis quinze ans. Un événement immense. On est montés dans un bus, escortés jusqu’au checkpoint israélien pour entrer dans Gaza. Et là, tu marches dans un tunnel grillagé pendant 500 mètres, au moins, dans une chaleur d’août affolante. Tu vois des immeubles à moitié effondrés, des voitures éventrées. Dans le bus, j’ai encore l’image d’une poupée et d’un nounours sous des gravats… Je me suis imaginé les enfants, moi qui suis père.
À Gaza City, les supporters sont magnifiques avec nous, ils nous voient comme le Real Madrid. Tout le monde veut nous inviter. Le jour du match, qui est prévu à 17 heures, c’est déjà plein à 10 heures en plein cagnard avec les canons à eau qui fonctionnent pour rafraîchir les gens. C’est le match le plus important, symboliquement, de ma vie.
Mais avant, on nous dit qu’il y a une visite à faire sans nous spécifier de quoi il s’agit. On nous demande de laisser les portables à l’hôtel, on monte dans un véhicule, on tourne une heure et demie dans Gaza, on prend des petites ruelles, on emprunte un escalier et on entre dans un bunker avec des photos des martyrs. Et là, on rencontre Ismaël Haniyeh (leader politique du Hamas tué en 2024). Je me dis que je vais manger avec la personne peut-être la plus recherchée du monde. Via son interprète, il me dit : “Le chef aimerait que tu viennes ici pour développer le foot à Gaza, il aime ton travail en Cisjordanie.” Haniyeh me parle de foot avec des yeux d’enfant. C’est un vrai fan. Comment aurais-je pu imaginer me retrouver dans une telle situation?» « Pas simple d’arriver car on est à l’orée d’une guerre. ( Qassem) Soleimani (un général iranien) a été tué en Irak (par un drone américain), c’est très, très chaud. Et donc, quand j’arrive en Iran, ils me mettent dans une espèce de cellule pendant deux jours, car on croyait que j’étais un espion!
Le club est basé dans la ville sainte de Mashhad, dans le nordest, là où il y a la plus grande mosquée chiite du monde. On bat le champion du Bahreïn puis une équipe du Qatar en qualifications de la Coupe d’Asie des champions. Ahmad Alamolhoda, l’imam de la prière du vendredi de Mashhad, nous a reçus. Il nous a donné 200 ou 300 euros, puis il m’a dit: “Bravo général, vous avez battu les infidèles.”»
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