Cyclisme : Vincent Lavenu, naufragé d’un cyclisme qui change d’ère


Vincent Lavenu, ancien manager de l’équipe Ag2r-la Mondiale, 
lors des championnats de France de l’avenir, à Plédran (Côtes-d’armor), le 6 août 2023.

Éjecté d’une équipe Ag2r-la Mondiale construite pièce après pièce durant plus de trente ans, l’ancien manager sort un livre et reprend peu à peu goût à la vie et à la compétition.

« J’aurais souhaité que ma fin dans le cyclisme soit reconnue autrement, 
qu’elle ne se termine pas aussi bassement. J’ai perdu plus de 10 kg d’un coup. 
J’ai eu des problèmes cardiaques derrière… »
   - Vincent Lavenu Créateur et ancien manager de l’équipe Ag2r-la Mondiale

« Quand on fait du vélo avec des copains, 
on partage les choses et on abaisse les hiérarchies sociales. 
C’est le cadre d’un mélange social incroyable »
   - Vincent Lavenu

7 Jan 2026 - Le Figaro
Jean-Julien Ezvan

Insidieuse, l’amertume se faufile tel un vent glacial, voile le regard, crispe les traits, laisse la voix chancelante. Elle accompagne les jours de questions sans réponses, hache les nuits. Depuis des mois. Fondateur, patron de la doyenne des équipes cyclistes françaises lancée en 1992 sous les couleurs de Chazal, puis Casino et enfin Ag2r (rejoint par Décathlon en 2024), Vincent Lavenu, contraint de vendre son équipe à son partenaire titre en 2022, a vu son influence se réduire comme peau de chagrin, avant d’être licencié en octobre 2024. Empêtré dans la procédure antidopage visant Franck Bonnamour, il lui a été reproché notamment par la direction de l’équipe de ne pas l’avoir informée assez rapidement.

Avant l’épilogue, l’humiliation. La fin d’une longue histoire d’amour. « J’ai tendance à croire que rien n’est très grave, j’ai un côté optimiste, mais là… Cela a été une période difficile. Le lendemain du Tour 2024, on m’a demandé de passer au bureau, et on m’a dit : “Monsieur, ça va se passer comme ça.” Quand tu as monté une boutique il y a trente-trois ans, que tu es dans tes murs, que tu remets les clés de ta voiture, de ton service course, ta carte bancaire, ton ordinateur, ton téléphone, et qu’en quelques secondes, cela s’arrête… J’ai fait un malaise, avant de faire un petit tour à l’hôpital jusqu’à 23 h 30. Ensuite, il y a la gueule de bois du lendemain, l’incompréhension. Et puis les gens ne le savaient pas, parce que je devais respecter les protocoles. » Alors il a voulu se raconter, s’est longuement confié, le temps d’un livre en vingt et un chapitres comme le nombre d’étapes du Tour de France (J’y crois toujours, Talent Sport), à Marc Fayet, comédien, metteur en scène (récompensé du Molière de révélation théâtrale de l’année en 2003 en tant que comédien et en 2015 celui du spectacle comique), également organisateur du Tour du Finistère. Pour trouver un peu de réconfort auprès des jours heureux.

Au carrefour d’un milieu qui voit ses habitudes, ses piliers bouleversés par les règles de l’entreprise. Les équipes État ou les entreprises multinationales dotées de budgets considérables règnent sur le cyclisme masculin. Les patrons des formations ne seront plus nécessairement d’anciens coureurs. Marc Madiot, après trente ans au poste de manager au sein de l’équipe Groupama-FdJ, a passé la main à Thierry Cornec pour la gestion de l’opérationnel et du sportif, il occupera un poste de président. Jean-René Bernaudeau, propriétaire de l’équipe Totalenergies, accueillera comme manager Stéphane Heulot. La mort dans l’âme, Emmanuel Hubert (Arkéa-b&b Hôtel) a dû se résoudre à mettre un terme à une aventure de vingt ans après avoir remué ciel et terre pour trouver un repreneur. Vincent Lavenu (69 ans) souffre : « Quand tu es patron d’une équipe, que c’est ta boîte, tu peux travailler comme un dingue et te retrouver dehors du jour au lendemain… Il y a des tas de chefs d’entreprise qui souffrent tous les jours, qui se battent et qui sont en difficulté, je ne vais pas me plaindre, j’ai eu une très belle vie, mais j’aurais simplement souhaité que ma fin dans le cyclisme soit reconnue autrement, qu’elle ne se termine pas aussi bassement. J’ai perdu plus de 10 kg d’un coup. J’ai eu des problèmes cardiaques derrière… »

Coureur modeste (une participation au Tour de France en 1984 ; 3 victoires professionnelles), le Savoyard était, au fil des ans, devenu un personnage central du cyclisme international. Architecte de l’équipe tricolore la plus compétitive au XXIE siècle sur le Tour : 22 victoires d’étapes, 3 podiums sur les Champs-élysées (Jean-christophe Péraud 2e en 2014, Romain Bardet 2e en 2016, 3e en 2017), 16 jours en jaune, 7 victoires dans les classements annexes (dont le classement par équipes en 2014 et le maillot à pois de meilleur grimpeur de Bardet en 2019).

Un précieux album souvenir quand le point final demeure un violent et douloureux KO. « Quand on voit, par exemple, le sort qui a été réservé à Patrick Lefevere (manager belge de 1979 à 2024) qui a gagné plus de 500 courses avec les plus grands coureurs du monde, cela s’est terminé de manière plus élégante (avec Soudal-quick Step). Quand, à un moment donné, ses sponsors ont estimé qu’il avait fait son temps, ils lui ont remis un vélo, lui ont laissé un espace, un bureau dans le service course. Quand on voit ce qui s’est passé dernièrement avec Cédric Vasseur (manager de Cofidis durant huit ans, écarté de ses fonctions en septembre), pour des raisons de stratégie qu’on respecte au niveau des entreprises, ils ont été corrects avec lui, il me semble. Pour moi, cela aurait dû se passer complètement autrement. Tout le monde aurait été gagnant. » Le regard résiste pour ne pas se noyer. Vincent Lavenu confie : « Je ne peux pas tous les citer, mais j’ai eu des ministres, des grands patrons de grandes sociétés, des gens éminemment connus du Tour de France qui m’ont délivré des messages très chaleureux. » Et rebondit : « J’ai encore des filles jeunes (quatre, nées de deux mariages), je dois les accompagner et je n’ai pas envie d’aller faire mon jardin et de partir à la retraite. Le cyclisme, je ne m’en détache pas. C’est le sport de ma vie. »

Alors il n’a pas hésité à prendre la roue d’un projet d’équipe féminine basée à Chambéry, portée par deux entrepreneurs Émeric Ducruet et Michaël Amand, qui a vu sa demande de licence « Pro Teams » (le deuxième échelon mondial) acceptée par l’union cycliste internationale et il rêve d’une place sur la ligne de départ du Tour de France 2026. Avant de viser le lancement d’une équipe masculine en 20272028. Lavenu retrace : « Ils ont eu cette idée il y a un peu plus d’un an et demi. Quelques semaines après mon histoire, ils sont venus me voir pour me demander si je voulais les accompagner. La période était un peu difficile mais l’idée m’a plu, je vais essayer de les aider à prendre les bonnes routes, à éviter les écueils, à bénéficier de mon réseau. Je les accompagne bénévolement. Je le fais par reconnaissance pour tout ce que le vélo m’a donné. Et ce projet met en avant le savoir-faire des entreprises. »

« Ma petite entreprise » (10 coureuses), fruit de la participation d’une myriade de TPE, PME et ETI (entreprises de taille intermédiaire), avance un budget de 1,4 million d’euros, propose un projet singulier. Plus de 400 entreprises sont déjà engagées. « Ces entrepreneurs, on le voit bien avec les difficultés économiques qu’ils vivent au quotidien, se battent, prennent des risques. Je trouve qu’il y a une vraie similitude avec le vélo. Le cycliste se bat tous les jours, s’engage. Il y avait vraiment une synergie. Beaucoup d’entrepreneurs adorent le vélo, en font le dimanche, se retrouvent entre eux, se tirent la bourre. On a voulu permettre à ces entrepreneurs de venir avec des petits moyens en support d’une équipe. Me revoilà au début d’une histoire. Comme quand j’ai créé l’équipe Chazal, en 1992. J’ai besoin de bouger, le fait de me replonger, cela me fait du bien. J’ai appelé le servicecourse d’arkéa (qui a cessé son activité à la fin de la saison 2025, NDLR) via Manu Hubert pour savoir s’il avait encore des galeries de voiture à vendre, de radios à moindre coût parce qu’on n’est pas riches, tout en sachant que c’est difficile pour eux parce qu’ils sont dans cette période de déconstruction où ils ont le sentiment que tout leur échappe. »

La femme est-elle l’avenir du cyclisme ? Lavenu indique : « On permet à des filles d’avoir un statut social, d’avoir un contrat parce qu’elles le méritent. Il y a quelques grandes équipes féminines où ça se passe bien, mais il y a aussi encore beaucoup de précarité, même dans le world tour féminin (la division d’élite). Le sport féminin, pas uniquement dans le vélo, se développe. C’est une vraie volonté du CIO qui interagit sur les fédérations internationales pour développer le sport féminin. Dans beaucoup de sports, en athlétisme, en ski avec Shiffrin ou Vonn, on voit de nombreux exploits. Les femmes sont incroyables et cela se ressent dans la vie tous les jours. Dans le vélo, au travers du Tour de France féminin, et en plus si on a des Françaises qui s’installent au meilleur niveau mondial, ça ne peut que tirer le sport féminin vers le haut. Il y a la place pour tout le monde… »

De la place, de l’indécision, ce dont souffre le cyclisme masculin dominé par l’omnipotent Tadej Pogacar. Vincent Lavenu observe : « Il enchaîne les années éblouissantes au point d’en lasser certains qui disent maintenant que ça suffit. Les Français sont très chauvins, n’aiment pas ceux qui gagnent, on préfère ceux qui perdent. Il y a toujours un petit Poulidor. Moi, j’étais fan de Merckx, je l’ai côtoyé quelques fois, c’est la personne devant qui je m’arrête comme si c’était un demi-dieu. Parce que c’était mon idole d’enfance. Et aujourd’hui, je suis admiratif de Pogačar, de ce qu’il fait. En plus de sa gentillesse, de sa simplicité, de sa capacité d’aller vers les gens, d’être souriant. Moi, je trouve que c’est un formidable champion. Capable d’aller sur toutes les courses, toute l’année. Parfois, il va voir sa femme courir (Urška Žigart), va donner les bidons. Il est d’une grande simplicité, d’une incroyable gentillesse. J’adore ce coureur. C’est le Merckx des temps modernes. »

Icône clivante d’un sport en quête de nouvelles ressources. Ces derniers mois, l’idée de faire payer les spectateurs sur les courses a été ressortie des cartons. Vincent Lavenu grimace : « Je ne suis pas persuadé que cela change grand-chose parce qu’une des forces évidentes de notre sport, c’est le fait que c’est un sport gratuit et les gens viennent pour cela. Même si certains vont mettre 200 balles dans le déplacement et faire 5, 10 bornes avec la glacière sur le dos pour voir passer la course, mais ils savent que c’est un spectacle gratuit. Ils peuvent passer la journée. Leur dire vous allez donner 10, 15 ou 20 euros… En Belgique, cela marche bien, notamment sur le Tour des Flandres où il y a des zones spécifiques payantes. On peut, pourquoi pas, prévoir quelques zones spécifiques VIP avec grand écran, casse-croûte, où les gens viennent, paient, se font plaisir. Mais cela ne peut pas être généralisé. Il faut garder le côté ouverture gratuite. Mais il faut trouver un moyen pour faire en sorte que les petites équipes puissent gommer un peu le chemin qu’il y a avec les grosses équipes. Il y a plusieurs systèmes qui sont imaginés, le “salary cap”, des choses comme ça. Et les fameux droits télévisuels. Aujourd’hui, on est à la rupture parce qu’il ne peut pas y avoir qu’un peloton de 6, 7, 8 ou 10 équipes multinationales et plus rien derrière. »

Dans cet environnement qui ne laisse que peu d’espace aux projets et aux espoirs, le cyclisme français attend monts et merveilles de Paul Seixas, tête d’affiche de la nouvelle équipe Décathlon-CMA CGM (au budget de 40 millions pour jouer dans la cour des grands). Vincent Lavenu sourit : « Je le connais depuis très longtemps, le gamin. En cadets, lors des championnats de France, je lui avais dit : “Ça nous intéresse qu’on te suive de très près. On va te donner un casque, et puis, tu viendras faire un stage avec l’équipe junior.” À partir de ce moment-là, on a commencé à l’intégrer dans les groupes. Après, je ne fais plus partie de cette histoire, mais effectivement, c’est un peu moi qui étais à l’initiative de son arrivée. Ce qui m’avait sauté aux yeux ? Il a un truc en plus. Il n’a peur de rien. Il a le physique qui suit. Il est dans cet état d’esprit tous les jours à l’entraînement, sans cesse capable de se dépasser. C’est un gars qui rêve en permanence de devenir un champion et c’est déjà un champion. Et il va devenir un plus grand champion parce qu’il est dans cet état d’esprit là. Il n’a peur de personne. Il n’est pas timide. Il est intelligent, calme, posé. Quelquefois, il paraît un peu rêveur mais pas du tout. Il est concentré. La pression n’a pas d’impact sur lui. C’est impressionnant. »

Est-il le successeur de Bernard Hinault, le dernier français vainqueur du Tour de France (1985) ? « C’est difficile à dire parce que, déjà, il faut en gagner un. Mais je pense que c’est le gamin qui, effectivement, est au-delà de tout ce qu’on a vu jusqu’à maintenant. »

L’optimisme a repris le dessus quand Vincent Lavenu imagine l’avenir du cyclisme : « Ce sport est esthétique. Il y a toute une énergie autour de lui, que ce soit dans la technique, dans la recherche de performance, dans le matériel, et dans le fait aussi que le cyclisme soit reconnu comme un sport qui est bon pour la santé et donc qui rejaillit sur la population. Il y a beaucoup de gens qui font du vélo parce qu’ils savent que cela leur fait du bien et que c’est un moment de partage. Quand on fait du vélo avec des copains, on partage les choses et on abaisse les hiérarchies sociales. L’ouvrier peut aller faire du vélo avec le patron, ils se font mal à la gueule tous les deux. C’est le cadre d’un mélange social incroyable. Notre sport est de plus en plus reconnu par le public et il n’y a pas de raison que cela change. »

Le 17 décembre dernier, Vincent Lavenu, après avoir feuilleté sa vie avec intensité, relève le col de son manteau, sort d’une brasserie bondée en face de la gare de Lyon à Paris, se fond dans la foule des passants. Les épaules arrondies par le fardeau de l’amertume mais, sous le bras, des projets…

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