Decathlon-CMA CGM - Dans un autre monde
De gauche à droite : Olav Kooij,
Dominique Serieys, Julien Jurdie et Paul Seixas.
Avec son recrutement haut de gamme tourné vers l’international et le départ de nombreux coureurs français, Decathlon CMA CGM, pour grandir, s’éloigne de son identité historique tout en l’assumant.
"L’internationalisation de l’équipe, ce n’est pas un gros mot"
- DOMINIQUE SERIEYS, DIRECTEUR
GÉNÉRAL DE DECATHLON CMA CGM
"Ce qui a fait l’essence de cette équipe, la formation, la culture du CCF, l’ancrage savoyard, le côté famille, commence à disparaître"
- COUREUR DE DECATHLON,
UN ANCIEN PARTI L’AN DERNIER
30 Jan 2026 - L'Équipe
THOMAS PEROTTO
Le nombre n’est qu’une anecdote unpeu tirée par les cheveux, un instantané qui force peut-être le sourire : 73 % des coureurs partis de Decathlon-CMA CGM àl’intersaison sont de nationalité française (huit sur onze, dont un départ à la retraite). 73, c’est aussi le numéro de département de la Savoie, où se trouve encore le service course de la formation française. Mais le temps du Chambéry Cyclisme Formation (CCF) et des habitudes savoyardes à cheval entre les lacs du Bourget et d’Aiguebelette semblent aujourd’hui s’étioler au profit d’un rayonnement à l’international en plus de Lille et Marseille, les villes des deux sponsors principaux. Decathlon-CMA CGM veut jouer dans la cour des grands, aux côtés d’UAE Emirates-XRG, VismaLease a bike ou Lidl-Trek, et il doit pour cela se défaire d’habitudes franchouillardes et familiales qui ont fait son sel et son histoire depuis le début des années 2000.
Lorsque Bastien Tronchon, Geoffrey Bouchard, Nans Peters, Clément Berthet, Bruno Armirail, Victor Lafay, Dorian Godon et Benoît Cosnefroy s’en vont, Tiesj Benoot, Olav Kooij, Daan Hoole, Cees Bol, Robbe Ghys, Tobias Lund Andresen, Gregor Mühlberger et Matthew Riccitello arrivent. Huit recrues en 2026, toutes étrangères. Le parallèle n’est pas simplement évident, c’est un paradigme revendiqué. Ce n’est pas une crise d’identité, c’est une évolution de l’identité assumée. L’avenir n’est plus forcément français, en tout cas pas seulement, l’exemple de Paul Seixas, prodige de 19 ans arrivé en 2023 dans les rangs dela structure, étant là pour contrebalancer l’internationalisation toujours plus grande de Decathlon CMA CGM, tout comme les promotions récentes d’Aubin Sparfel (19 ans), Léo Bisiaux (20 ans) ou Antoine L’Hote (20 ans).
«Je peux entendre les critiques parce que nous sommes français avant tout. Mais aujourd’hui, notre sport ne se limite plus à l’Hexagone. Il n’y a plus que deux équipes françaises en World Tour, ce n’est pas anodin. Il faut être lucide sur ce qui marchait, ne marche plus et marche» , pose le directeur général, Dominique Serieys, invité à réfléchir sur cette notion d’identité qui s’évapore. « C’est une évolution nécessaire, choisie, mais sans perte d’identité, assure Mathieu Charpentier, directeur du développement stratégique. Il y a un équilibre à trouver, nos ambitions sportives font que le recrutement ne peut pas être seulement français.»
Pour Serieys, ces évolutions ne sont pas négociables pour exister face aux mastodontes: «Nos partenaires et le propriétaire de l’équipe sont des grands groupes français mais ce sont aussi des entreprises internationales. L’internationalisation de l’équipe, cen’est pas un gros mot. On a eu les années de construction, 2025 était une année de consolidation, maintenant on passe l’étape supérieure, c’est l’ambition.»
Avec ses onze saisons au sein de la structure en comptant le CCF, le Haut-Savoyard Aurélien Paret-Peintre (29 ans) est un témoin privilégié de cette transformation, lui qui se définit parfois en rigolant comme «le dernier des Gaulois» . «Chacun prend sa route, l’équipe s’internationalise, marque celui qui a perdu cet été de vieux compagnons de route, à l’image de Benoît Cosnefroy. Mais on est juste en train de devenir une équipe comme les autres. On n’est pas des intrus. Avant, on était un peu les intrus parce qu’on était encore une équipe familiale. Ça va dans l’air du temps du vélo.»
L’anglais a remplacé le français dans presque tous les briefings
Mi-décembre, à Lille, et pour la troisième année, la présentation de l’équipe s’était faite en anglais devant les partenaires et les médias. Au sein de l’équipe communication, une réflexion a été menée pour savoir s’il fallait d’abord publier les messages sur les réseaux sociaux en anglais ou en français. La deuxième option tient toujours la corde. «On a généré une parité sur les nationalités au niveau des directeurs sportifs, des entraîneurs, jusqu’aux mécaniciens. Quand on recrute un coureur international, il faut qu’il puisse s’épanouir, qu’il ne soit pas désemparé » , insiste Serieys. L’anglais a remplacé le français dans presque tous les briefings, les cours de langue sont devenus un passage obligé pour rentrer dans le moule et faciliter lefonctionnement.
Cela ne s’est pas fait sans heurts ces derniers mois, à toutes les strates, et certains sont partis, d’autres ont été poussés vers la sortie. « J’entame ma 21e saison ici, confie le directeur sportif Julien Jurdie, rare survivant de l’ancien monde. Il a fallu revoir toute mon approche et la plus grosse évolution a été l’anglais. C’est la langue officielle de l’équipe. C’est dur au début, j’ai plus de 50 ans, mais c’est un beau challenge. Qui dit grandes ambitions dit internationalisation. Je fais le maximum et ça me plaît.»
Dans cette configuration, le supporter français de base, sans que l’expression ne soit péjorative, peut-il s’émouvoir et en tenir rigueur? Peut-il s’identifier à Kooij, Benoot ou Andresen, comme il le faisait aux garçons sortis de la formation et à un maillot qui lui aussi a beaucoup évolué visuellement ? « Sans doute pas, reconnaît Serieys. Mais l’image et les retombées seront quand même bénéfiques. Un champion n’a pas de nationalité.» «S’il y a des victoires, le supporter sera content, je ne vois pas vraiment de problème là-dessus» , observe, lucide, Geoffrey Bouchard, non conservé etqui a rebondi à TotalEnergies après huit saisons chez AG2R.
« On a vécu des moments incroyables mais je crois que beaucoup d’entre nous sont heureux là où ils sont car la façon de faire a changé, sourit un ancien de la maison, parti l’an dernier. C’est le jeu, mais ça ne m’empêche pas d’avoir un petit pincement au coeur. Ce qui a fait l’essence de cette équipe, la formation, la culture du CCF, l’ancrage savoyard, le côté famille, commence à disparaître. Mais je comprends, il faut passer par là pour être la meilleure équipe du monde. » «Ily a dix ou quinze ans, les équipes françaises étaient 100% françaises, termine Serieys. Et tant mieux, car ces équipes ont fait l’histoire du vélo dans notre pays. Mais aujourd’hui, on doit avoir une approche attachée à l’international, c’est comme ça.» La nostalgie ne fait pas aller plus vite dans lessprints ou dans les cols.
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