Fausto Coppi L’amour infini


Comme chaque 2 janvier, les admirateurs de Fausto Coppi se sont réunis vendredi autour des siens dans son village du Piémont, Castellania Coppi, 
où il repose auprès de son frère Serse, mort en 1951.

Pour les funérailles de Coppi en janvier 1960, tout le cyclisme s’était déplacé dans le Piémont

Les fidèles du « Campionissimo » se sont retrouvés à Castellania, vendredi, pour leur pèlerinage annuel. Soixante-six ans après sa mort, le mythe du champion le plus mystique de l’histoire reste vivace.

"La mémoire de mon père est un morceau de l’histoire de l’Italie, 
le cyclisme de son époque a représenté la renaissance du pays, 
un exemple d’effort et de sacrifice"
   - MARINA, LA FILLE DE FAUSTO COPPI

"Si tu fermes les yeux, tu peux presque entendre le bruit des roues du vélo de Fausto sur les routes de gravier blanc alors qu’il rentre chez lui après un entraînement"
   - FRANCESCA MONZONE, RESPONSABLE HISTORIQUE DE LA CASA COPPI ET AUTRICE D’UN RÉCENT OUVRAGE, « MERCI COPPI »

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4 Jan 2026 - L'Équipe
ALEXANDRE ROOS

CASTELLANIA COPPI (ITA) – Ils sont venus comme chaque année, comme on va au marché, se raconter les mêmes histoires, dresser la liste de ceux récemment disparus, chercher du réconfort dans les choses immuables. Ce sont les matins ordinaires que l’on mesure la ferveur, la fidélité, pas les jours de grands anniversaires où tout le monde est pris de la fièvre de l’adoration. Vendredi, le 2 janvier, on célébrait les 66 ans de la disparition de Fausto Coppi et ils étaient encore deux cents pèlerins venus à Castellania pour rendre hommage au «Campionissimo». Les Italiens sont sans pareil pour faire vivre leurs icônes, dans un mélange de dévotion et de fanatisme bon enfant, folklorique, un brin déluré. 

Dans la pente qui grimpe au village, une brume givrante voile les collines piémontaises. Un soleil pâle à l’arrondi découpé avec précision brille derrière le rideau. La température lutte pour se maintenir dans le positif et une bande de cyclistes pour rester sur leur selle, avec leur coup de pédale désarticulé et leur allure dégingandée, leurs maillots Bianchi en laine épaisse, les vélos célestes aux tubes fins, les chaussettes jacquard qui remontent jusqu’aux genoux. Et même, pourquoi pas, la soutane d’un curé. Ils se font appeler « les Anges de Coppi », comme on désignait les équipiers du Piémontais, pour souligner leur supplément d’âme davantage que la banalité de leur labeur.

Sur la place gelée de Castellania, entre quelques stands d’affiches, de vieilles pages de journaux et de pots de miel, car il y a toujours un vendeur de miel, Carlo Delfino déambule autour d’une Fiat noire, un modèle ancien, identique à celui qui avait suivi Fausto Coppi sur le Giro 1949 entre Cuneo et Pinerolo, un jour d’exploit. « Nous prônons la pratique du cyclisme d’antan, celui de (Costante) Girardengo (*), des Pélissier, explique le président de la Nouvelle Union Vélocipédique italienne. Et naturellement nous sommes là pour honorer la mémoire de Coppi. Si l’un des nôtres est déguisé en curé, c’est en hommage à un religieux de Ligurie, Padre Angelo, que Fausto avait rencontré alors qu’il roulait sur la via Aurelia et avec qui il était devenu ami. »

Nous n’avons pas retrouvé trace de ce « moine » coppiste, mais après tout, dans cette histoire, les fantômes sont désormais plus nombreux que les vivants et les fables peuplent le récit. « C’est beau de voir ces gens, leur affection console, même si elle ne compense jamais la perte, glisse Marina, la fille du vainqueur de 5 Tours d’Italie et de 2 Tours de France. La mémoire de mon père est un morceau de l’histoire de l’Italie, le cyclisme de son époque a représenté la renaissance du pays, un exemple d’effort et de sacrifice. Et puis, disons la vérité: le cyclisme est le seul sport qui va au milieu des gens et rien que pour cela, il occupe une place particulière. Les champions d’autrefois étaient très proches de leur public. Le fait que mon père soit parti si tôt a sûrement contribué à créer son souvenir, son mythe. »

L’aura du martyr, mort à 40 ans de la malaria de retour d’un voyage en Haute-Volta, l’actuel Burkina Faso. Des circonstances tragiques, brutales, qui ont créé le champion le plus mystique de l’histoire et drainé toute une cohorte de « Coppistes » aimantés par le mystère, les drames et les silences, davantage que par son palmarès gigantesque, à l’image de Jean Cau, écrivain qui expliqua dans Paris Match sa conversion à la religion de l’Italien par « le malheur, la douleur, le doute et la crucifixion » .

Au moment du transfert de la dépouille de Tortona à Castellania, en janvier 1960, les paysans étaient sortis sur le pas de leur porte, en larmes, pour saluer le cortège funéraire. Tout le cyclisme s’était déplacé dans le Piémont. Gino Bartali, le frère d’armes, avait été pris d’un malaise devant la dépouille, quand Giulia Occhini, la « Dame Blanche », l’amante de Coppi, « n’était qu’une épave folle de douleur » , hospitalisée quelques heures pour dépression nerveuse, comme l’avait écrit Jean Bobet dans les colonnes de L’Équipe. Son frère Louison était arrivé au milieu d’une nuit glaciale à Castellania pour se recueillir devant le cercueil. Devant un portrait du frère Serse, frappé lui aussi par la tragédie lors d’une chute sur le Tour du Piémont 1951, le triple vainqueur du Tour de France, cravate et pardessus sombre, avait découvert le visage serein et cireux de son rival et ami, les yeux ouverts, fixés dans la mort, et il avait pleuré.

Le cercueil avait été plombé au chalumeau, mais une ouverture avait été taillée dans la plaque de zinc et pour éviter la buée, on avait déposé sur la vitre une bouillotte en caoutchouc. Bobet avait été rendre hommage à la « mamma » Angiolina, solide et fière, assise dans la cuisine sur un petit lit, près du poêle. Au matin, des milliers de personnes s’étaient rassemblées dans la colline, comme aux plus belles heures dans les cols du Tour ou du Giro, et le cortège s’était élancé, cercueil en tête, derrière un portrait de 1953 de Coppi en maillot arc-en-ciel, « les Ave Maria des diseuses de chapelet et des vieux paysans portant des cierges éteints répondaient maintenant au glas du campanile et, une fois encore, Coppi emmenait le peloton » , décrira Maurice Maurel dans L’Équipe. Fausto Coppi avait grimpé son dernier col. Pour rester au sommet.


« Il faut s’imaginer 1919 ici, au moment de sa naissance, sur ces terres très pauvres, très humides, très froides, loin de tout, soufflait vendredi Luca Gialanella. Il n’y avait rien ici. C’est incroyable de se dire que dans cet endroit perdu, il y a eu Serse et Fausto, mais aussi Girardengo à Novi Ligure et Ettore Milano, l’équipier le plus proche de Coppi, à Cassano Spinola. » Le rédacteur en chef adjoint de la Gazzetta dello Sport, leader du cyclisme, nous raconte qu’en 1990, Castellania tombait en ruines. Le directeur de son journal, Candido Cannavo, s’était alors mis en tête d’y mener une reconstruction. Le musée, installé dans la maison natale de Fausto Coppi, est né de ce projet et fêtait d’ailleurs ses 25 ans ce vendredi.

Massimo Merlano, son président, nous y guide, dans l’enfilade des pièces froides, restées dans leur jus, au milieu des meubles, des outils de la ferme, limes, faucilles, des photos, du casque à boudin du record de l’heure (1942), des vieux rouleaux posés à côté de l’escalier en pierre, sur lesquels Coppi montait l’hiver quand les routes étaient impraticables. Le grand-oncle de Massimo, Domenico, était le propriétaire de la boucherie Merlano de Novi Ligure, où Fausto Coppi, à l’adolescence, a débuté comme apprenti-charcutier. Son père, né deux ans après le futur champion, un maçon, passait chaque matin à la boutique prendre de la viande pour son souper. C’est comme cela qu’il est devenu ami avec Coppi. « La première fois que je l’ai vu, c’était en 1956, j’avais 6ans, il participait à une kermesse à Novi Ligure où il y avait aussi Charly Gaul, se souvient Massimo Merlano. Mon père m’a emmené voir Fausto, qui m’a demandé ce que je voulais. J’ai répondu un autographe… de Gaul! Fausto avait souri. Quand il est mort, mon père montait deux fois par an pour déposer des fleurs. » Devant la déliquescence de la maison des Coppi, son père lui fera promettre de s’investir pour la rénover. « Quand il est mort à son tour, cette promesse m’est restée sur le coeur » , conclut-il.

Dans son oeuvre, Massimo Merlano est notamment épaulé par Francesca Monzone, responsable historique de la Casa Coppi. La journaliste reste émerveillée par ce paysage. « Si tu fermes les yeux, tu peux presque entendre le bruit des roues du vélo de Fausto sur les routes de gravier blanc alors qu’il rentre chez lui après un entraînement, image l’autrice d’un récent Merci Coppi, sur le champion et le Tour de France. Il y a aussi le jardin, où il organisait des repas avec ses amis et où il faisait venir un marchand de glaces avec son petit chariot, comme ça se faisait dans les villages le dimanche. »

Sur les hauteurs de Castellania, on défile devant la tombe où Fausto et Serse reposent ensemble. À leurs pieds, une urne est remplie de terre rapportée de l’Izoard et du Galibier, relique des conquêtes passées. On brasse des souvenirs et Marina Coppi, qui avait 12 ans quand son père est décédé, se remémore quand ce dernier la « prenait sur le cadre de son vélo pour faire quelques courses » . « Il devait se pencher en avant et je n’avais que peu d’espace, il s’appuyait sur moi et je me sentais protégée, sourit-elle. Les gens l’arrêtaient et lui demandaient des autographes. Il était célèbre, mais pour moi, il était juste mon père. Alors j’ai commencé à emporter avec moi un stylo et des petits bouts de papier, pour pouvoir aussi laisser ma signature aux gens. »

C’est l’heure de la messe. Don Mansueto est venu spécialement de Bergame pour célébrer l’office. Il était un intime de Felice Gimondi, mort en 2019, et est un habitué des cérémonies du 2 janvier. L’étroite église est pleine, ceux qui sont restés à l’extérieur peuvent entendre les louanges du sermon grésiller dans un haut-parleur. Au-dessus de l’autel, un Christ métallique, décharné, giacomettique souffre sur sa croix. La crèche scintille et attend ses rois mages. Les murs sont nus, décrépis, seuls des petits motifs en étain qui représentent les 14 stations du chemin de croix les parcourent. Le froid mord le bout des orteils.

Marina et son demi-frère Angelino, dit Faustino, sont assis au premier rang. Ils sont là pour leur père, le temps d’une matinée. Elle est née du mariage de Fausto et de Bruna, d’un amour officiel, légitime, quand Faustino est le fils de la Dame Blanche, d’une relation adultérine, réprouvée dans un pays alors majoritairement catholique, traditionaliste et conservateur. Les deux ne se sont jamais rapprochés. Marina est restée à Castellania, où son fils a repris un vignoble à son nom. Faustino, 4 ans en 1960, habite en bas, à Novi Ligure, dans la maison que son père partageait avec Giulia Occhini. Il a toujours le même numéro de téléphone que Fausto.

Dans l’église, on diffuse désormais des documents radiophoniques de l’époque. « J’ai entendu la voix de mon père tant de fois, mais c’est justement la voix que l’on a souvent peur d’oublier, murmure Marina Coppi de sa voix faible. Donc chaque fois que je l’entends, je suis émue, parce que je sais que je ne peux pas l’oublier. » Le souvenir de son père ne s’effacera jamais. L’Italie puritaine des années 1950 avait excommunié Fausto Coppi. L’Italie éternelle en a fait un saint.


(*) Vainqueur des Tours d’Italie 1919 et 1923, de six MilanSan Remo et de trois Tours de Lombardie.

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