Hakimi, terres et mère


Né en Espagne, le joueur de 27 ans est le fils de Saida, originaire de Ksar el-Kébir, dans le nord du Maroc. Nous sommes allés dans ce fief campagnard, à deux bonnes heures de route de Rabat.

“J’ai à peine pu serrer la main d’Hakimi, il y avait un monde fou, tous les élus, gradés ou notables avaient amené leur famille, ça se bousculait"
   - LE DESSINATEUR MOKHTAR GHAILAN, 
     AU SUJET DE L’INAUGURATION DU STADE HAKIMI

4 Jan 2026 - L'Équipe
TEXTE : MATHIEU GRÉGOIRE 
PHOTOS : STÉPHANE MANTEY

KSAR EL-KÉBIR (MAROC) – La CAN ? Quelle CAN ? La compétition a commencé depuis deux semaines, mais Ksar el-Kébir vit à son rythme, celui d’une grosse souspréfecture rurale focalisée sur le travail de la terre et des champs de betterave sucrière, qui s’étendent à perte de vue. La pluie intense, qui s’est abattue sur le pays et a glacé les bourgeois de Rabat et les spectateurs des premiers matches, est une bénédiction pour la région, qui souffrait d’un manque de précipitations depuis plusieurs années.

Dans le quartier Dokhan, des rues boueuses encadrent une forteresse avec des murs vert et blanc de quatre mètres de haut. À l’intérieur, le stade municipal, devenu le stade Achraf-Hakimi depuis le 10 janvier 2023 et une inauguration en grande pompe. Quelques semaines après la fin d’une Coupe du monde mémorable au Qatar (terminée à la 4e place), Hakimi a débarqué avec sa mère Saida, et près de 9 000 personnes se sont massées dans la petite enceinte réservée au Club Sportif Kasri (CSK), fondé en 1938.

Entre deux scènes de liesse, le capitaine de la sélection marocaine avait prononcé un petit discours : « Je suis très content d’être ici avec vous. Je suis très heureux d’être dans la ville de ma maman. J’ai passé des moments incroyables ici lorsque j’étais enfant. Je remercie sincèrement les habitants de Ksar el-Kébir et surtout le maire de la ville. » L’édile s’appelle Mohamed Simo. Il a été dans l’agriculture et la vente de fil à coudre avant la politique. C’est un drôle d’oiseau qui enchaîne les procès pour détournements de fonds et pour corruption depuis deux ans, portant sur des centaines de milliers de dirhams selon les ordonnances de renvoi, mais en sort souvent acquitté. « Ah, Simo, c’est un homme occupé. Tu sais que c’est le seul politique marocain qui ne parle pas français, seulement darija (l’arabe marocain), mais ici on est un peu primitifs » , sourit Mokhtar Ghailan, 77 ans. Cet ancien hippie, parti expérimenter les drogues et les arts à Londres pendant sa jeunesse, est un dessinateur et un ami de Simo. « Quelques semaines avant la cérémonie au stade, on s’est croisés au café et il m’a demandé si je pouvais réaliser l’une des fresques en l’honneur d’Hakimi, dit-il autour d’une assiette de poulet mariné, puis grillé. J’ai dit : “Oui, bien sûr”. Il ne m’a ja mais payé ce qu’il m’avait promis d’ailleurs, faudrait que je le relance. »

L’artiste se souvient d’une inauguration mouvementée : « J’ai à peine pu serrer la main d’Hakimi, il y avait un monde fou, tous les élus, gradés ou notables avaient amené leur famille, ça se bousculait. »

Des projets lancés dans plusieurs régions

Ce mardi matin de décembre, le stade Hakimi est désert. Oulaya, la femme du gardien des lieux, Suleiman Habib, nous fait entrer gentiment. Sa fille de 6 ans est excitée comme une puce, elle tombe dans la gadoue, s’essuie les mains sur la pelouse synthétique, c’est pratique. Sur plusieurs murs, de grandes fresques. Sur l’une d’entre elles, l’image iconique du mondial qatarien : Saida, drapeau du Maroc sur le dos, embrasse Achraf sur la joue droite. Sur le dessin de Mokhtar, Hakimi a un immense sourire et des lèvres charnues. Il est heureux d’être là. Le stade a trois tribunes, une présidentielle et deux virages. Ses sièges jaunes ou bleus peuvent accueillir 2 000 personnes, à tout casser. Les coursives sont jonchées de détritus, gravats ou plastiques, et Oulaya s’en veut : « Je ne peux pas gérer toute seule. » Le CSK évolue dans les divisions inférieures, au troisième échelon national selon le coach adjoint Youssef Dahbi. En vérifiant, il est encore en dessous. Sympa, Youssef nous emmène en balade dans Ksar, nous présente l’entraîneur, Mustafa Charki, et aussi un cousin d’Hakimi, Zakaria.

Ensemble, nous pénétrons au coeur du vieux quartier de la ville, Diwan, et découvrons l’ancienne maison familiale de Saida. Sur les murs ocre et jaune, abîmés par le passage du temps, les montagnes du Rif sont dessinées, comme des divinités protégeant les lieux. Ancienne femme de ménage, Saida Mouh, son nom de jeune fille, a grandi ici avant de filer en Espagne à l’âge de 20 ans. « Il n’y a pratiquement pas de travail dans ces régions, mes parents ont dû se battre énormément » , expliquait Hakimi il y a quelques années.

Le joueur a encore un oncle et des cousins à Ksar, certains travaillent à l’antenne locale du ministère de la Jeunesse, en plein centre-ville. Après avoir passé deux jours avec Saida en janvier 2023, Hakimi n’a pas vraiment renoué avec la bourgade. Avec sa fondation, il a lancé de nombreux projets dans plusieurs régions du pays, comme ces containers transformés en école dans la province d’Al-Haouz au sud de Marrakech, ravagée par le séisme de septembre 2023. À Ksar, on attend les prochaines pluies plutôt que sa venue. Les premières sont une nécessité. La seconde, un agréable bonus.

***


Rôles différents, influence similaire

Au Maroc, avec lequel il sera titulaire aujourd’hui, Achraf Hakimi n’est pas utilisé de la même manière qu’au PSG. Ses statistiques attestent néanmoins d’un impact équivalent sur le jeu des deux équipes.

"Je pense que les gens ne se rendent pas compte de l’apport d’Achraf Hakimi dans notre équipe
   - WALID REGRAGUI,
     SÉLECTIONNEUR DU MAROC

4 Jan 2026 - L'Équipe
THYMOTÉ PINON

Les apparences sont parfois trompeuses et le football n’échappe pas à la règle. En théorie, avec le Maroc comme au Paris-SG, Achraf Hakimi évolue dans un 4-3-3 et y occupe le poste de latéral droit. En pratique, le Ballon d’Or africain a pris l’habitude de jouer deux rôles différents, selon qu’il enfile le maillot de sa sélection ou celui de son club. Dans le second cas, il en endosse même plusieurs au cours d’une même rencontre. Ce qui a poussé Luis Enrique à poser la question suivante, un soir de novembre 2024 : « Qui joue numéro 9 : Ousmane (Dembélé), Bradley (Barcola), Fabian ( Ruiz), Hakimi ? » Paris venait de prendre le meilleur sur Lens (1-0) et on comprenait de mieux en mieux où son entraîneur voulait en venir.

En finale de la Ligue des champions (victoire 5-0 contre l’Inter), huit mois plus tard, le Marocain touchait, face à son ancien club, un tiers de ses ballons dans le demi-espace droit. Le temps où il évoluait en Italie, sous les ordres d’Antonio Conte et dans le rôle d’un pur piston (20202021), paraissait alors bien loin.

Incarnation du football « liquide » d’un côté, « vrai » latéral de l’autre

Il y a cinq ans, Hakimi était surtout un joueur de profondeur. Aujourd’hui, il incarne le football « liquide » duPSG, celui dans lequel les positions sont (presque) toujours tenues, mais rarement par les mêmes individualités. On le retrouve ainsi régulièrement à l’intérieur, l’un de ses coéquipiers étant alors chargé d’offrir de la largeur. « Grâce à lui, j’ai pu devenir plus complet », affirmait le défenseur de 27 ans au sujet de son coach, en mai dernier.

Walid Regragui profite aussi de la maturité tactique de son capitaine (89 sélections, 11 buts) mais lui confie une mission plus traditionnelle. Depuis le début de la saison 2024, le boss des Lions de l’Atlas n’a dirigé Hakimi qu’à 12 reprises, contre 69 matches pour Enrique. Et là où le PSG impose son style depuis un moment maintenant, le Maroc a dû apprendre à composer avec son nouveau statut de demi-finaliste de Coupe du monde (2022). Confortable dans son rôle d’outsider au Qatar, souvent recroquevillée sur elle-même pour mieux piquer, l’équipe de Regragui a pas mal tâtonné ensuite.

Ce qui n’a pas changé, c’est l’influence du Parisien. Derrière Azzedine Ounahi (relayeur) et Brahim Diaz (ailier), Hakimi joue comme un « vrai » latéral, mais cela ne l’empêche pas d’être constamment cherché par ses partenaires. Depuis septembre 2024, lors des éliminatoires de la CAN (5 matches) et du Mondial 2026 (3), le défenseur a même, en moyenne, touché plus de ballons par rencontre avec le Maroc (102) qu’avec Paris (93).

Un écot important qui l’a conduit à signer trois passes décisives et à marquer une fois, lui qui en est à deux buts et trois « assists » en onze titularisations avec le PSG, cette saison. Défensivement, les statistiques du droitier ne varient pas beaucoup plus. Depuis le coup d’envoi de l’exercice 2024-2025, il récupère ainsi 5,6 ballons par match en Ligue des champions, en moyenne, contre 5,5 avec son pays.

Au rayon interceptions, Hakimi fait même légèrement mieux chez les Lions : 1 par sélection, contre 0,7 en C1. Le 29 décembre 2025, juste avant le retour à la compétition de sa star – qui sera titulaire face à la Tanzanie, aujourd’hui (17 heures) en huitièmes de finale –, le sélectionneur des Lions de l’Atlas résumait les choses ainsi : « Je pense que les gens ne se rendent pas compte de l’apport d’Achraf Hakimi dans notre équipe. » « Pour moi, ce n’est pas un latéral, souriait de son côté Luis Enrique, fin novembre. C’est un numéro 9, un ailier, il fait tout. Et il fait tout bien. »

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