FINALE DE LA CAN Le foot lassé au vestiaire


Deux décisions arbitrales litigieuses ont fait exploser, dimanche à Rabat, le match entre les sélections marocaine et sénégalaise, la seconde allant jusqu’à quitter le terrain, avant de s’imposer en prolongations. Mais que s’est-il joué dans les esprits ?

20 Jan 2026 - Libération
Par Grégory Schneider

Tout frais champion d’Afrique après sa victoire (1-0 après prolongations) devant les hôtes marocains au stade Prince-Moulay-Abdellah de Rabat, le sélectionneur sénégalais, Pape Thiaw, n’aura pas manqué sa sortie : une altercation avec son homologue marocain, Walid Regragui, après le coup de sifflet final et une apparition express en conférence de presse, trois minutes avant de filer sans mot dire puisque les journalistes se battaient sous son nez.Les Lions de la Teranga contestent le penalty sifflé en faveur du Maroc, dimanche à Rabat.

La Coupe d’Afrique des nations s’est achevée dimanche soir et tout a explosé. Le foot, on veut dire le jeu, a été balayé à quelques centimètres carrés près, ceux d’une lucarne dans laquelle l’ex-milieu de l’Olympique de Marseille Pape Gueye a torpillé le ballon pour inverser la course des planètes. Et contrarier une toutepuissance du Maroc qui se sera exprimée partout. Dans les conditions d’accueil faites à leurs adversaires, l’organisation de leurs transports et, bien entendu, par l’arbitrage, à tout le moins sous influence. Accablé en deux temps, un but refusé à Ismaïla Sarr et un penalty accordé aux Marocains dans la foulée alors que le match tirait à sa fin, Pape Thiaw aura même demandé à ses joueurs de quitter le terrain pour rallier leur vestiaire. Comme s’il ne voulait plus que son équipe cautionne ce cirque. Sadio Mané et consorts sont revenus au bout d’un quart d’heure. Sans ça, le foot était mort. Il n’est pas tiré d’affaire. La Fédération royale marocaine a annoncé sa volonté de «recourir aux procédures légales» auprès de la Confédération africaine de football et de la Fédération internationale de football (Fifa) «afin de statuer sur le retrait de l’équipe nationale sénégalaise du terrain».

Que s’est-il passé dans le vestiaire sénégalais ?

«On a un peu parlé entre nous, a raconté le défenseur Mamadou Sarr. On s’est dit qu’il fallait continuer parce que c’était notre devoir, entre guillemets.» «Je pense que ça aurait été triste et dommage que l’on ne revienne pas sur le terrain, a détaillé Mané. De mon côté, c’était impossible de véhiculer une telle image [celle d’une équipe ne reprenant pas le jeu, ndlr] dans le monde entier. Le football africain est suivi comme jamais, il s’est développé de façon incroyable. J’aurais préféré perdre que de finir ainsi, dans le vestiaire. C’est ce qui m’a poussé à revenir sur le terrain.» Pour ce qu’ils ont bien voulu en raconter, les Sénégalais ont ainsi paramétré quelque chose de plus grand qu’eux. On les y a assurément aidés : la fable d’une poignée de joueurs recouvrant leur calme et retrouvant une manière de sagesse dans un contexte démentiel ne tient pas. Lointain écho de la menace de grève des Bleus au Mondial 2010, une défection aurait durablement rayé la sélection sénégalaise de la carte: une longue suspension de toutes les compétitions, à commencer par le Mondial 2026 aux Etats Unis. Sans parler du fait d’assumer face au peuple sénégalais le fait d’avoir envoyé la sélection nationale dans la bordure.

Flairant le danger, soit une destruction pure et simple de son business, le président de la FIFA, Gianni Infantino, est monté au front lundi: «Nous condamnons fermement le comportement […] de quelques joueurs sénégalais et des membres du staff technique. Il est inadmissible de quitter le terrain de cette manière, et la violence ne saurait être tolérée dans notre sport. Nous devons toujours respecter les décisions prises par les arbitres, sur et en dehors du terrain. Les équipes doivent jouer dans le respect des lois du jeu [les règles internationalement reconnues du football], car tout autre comportement met en péril l’essence même du football. [Ces] scènes déplorables […] ne doivent jamais se reproduire.»

La sélection sénégalaise a-t-elle été lésée ?

On se tue à le dire : l’arbitrage n’est pas tant une affaire d’application d’un règlement que d’interprétation. Sur une situation «grise», l’arbitre dit noir (je siffle) ou blanc (je laisse jouer). Sur le but refusé à Ismaïla Sarr à la 92e minute, le Congolais Jean-Jacques Ndala Ngambo fait fort : annuler le but pour une poussette bien légère d’Abdoulaye Seck sur Achraf Hakimi alors que le Marocain met les mains sur son adversaire en premier, c’est décider blanc sur une action de jeu foncée à 90 %. Les images racontent cette histoire-là sans ambiguïté. Six minutes plus tard, le penalty sur Brahim Díaz, qui a déclenché la sortie de terrain décriée, peut se siffler. Encore qu’à cet instant, la surface sénégalaise est une foire d’empoigne où tout le monde accroche tout le monde.

Comment expliquer l’arbitrage ?

Seulement voilà, les deux décisions prises par l’arbitre congolais indiquent une même direction. Et c’est celle du Maroc. Soit la place dominante du foot africain, recours systématique pour accueillir les matchs des sélections quand elles ne peuvent pas évoluer sur leur sol dans un continent accablé par les guerres. Et qui aura budgété 1,4 milliard d’euros pour la construction des stades abritant cette CAN et une partie du Mondial 2030. La Fédération marocaine met aussi le luxueux complexe d’entraînement Mohammed VI, à Salé, à disposition de sélections faible

ment dotées en infrastructures. Nullement critiquable bien sûr. Mais une politisation du jeu et un ascendant. Qui, par nature, n’a aucune chance de ne pas s’inviter dans l’espace censément sacré du match. Les Marocains n’ont pas inventé l’instrumentalisation d’un sport. Le Mondial de rugby sud-africain de 1995, organisé pour permettre à Nelson Mandela de remettre le trophée au capitaine (blanc) des Springboks, François Pienaar, avait accessoirisé la compétition dans des proportions stellaires. Plus récemment, le Mondial de foot qatari a pavé le sacre mondial de Lionel Messi, plus grand vecteur marketing de son sport, à coups de penalties ridicules. Comme dimanche avec le Sénégal, le résultat n’est jamais garanti. Mais on amène de l’eau au moulin.

On ne parle ni de corruption ni de «consignes». Mais d’un contexte générant un récit. Et plus celui-ci est puissant, plus le poids est difficile à porter pour les acteurs directs. Traditionnel maillon faible, navigant par nature dans les hautes solitudes de l’impartialité et de l’indifférence aux passions, les arbitres sont les plus exposés : le penalty clair refusé aux Camerounais contre la sélection du pays hôte en quart (0-2) avait déjà fait parler. Mais les hommes au sifflet ne sont pas seuls concernés : il nous a semblé que les joueurs marocains ont plongé après le penalty complètement raté par Brahim Díaz, comme si leur karma et l’idée qu’ils se faisaient d’eux-mêmes ne s’accommodaient pas des décisions pourtant favorables de Ndala Ngambo.

Quelles suites ?

Selon les lois du jeu, un joueur qui quitte le terrain sans autorisation de l’arbitre doit être averti, ce qui aurait valu l’expulsion à quatre Sénégalais ayant ramassé un jaune avant cet épisode. Nul doute que le recours de la Fédération marocaine, expliquant en outre que la «situation a eu un impact significatif sur le déroulement normal de la rencontre et sur la performance des joueurs» s’organisera autour de cet axe. Pour autant, l’arbitre doit statutairement protéger «le jeu» ainsi que «l’autorité et l’image du football», ce qui a été fait en passant l’éponge sur l’épisode du vestiaire. On n’ose imaginer une victoire marocaine sur tapis vert, décrédibilisant le peu qu’il y a à sauver du désastre de dimanche. Reste que la fragilité de la corporation arbitrale est, sinon organisée, du moins entretenue. Par les sommes considérables qui les lient aux instances (autour de 175 000 euros annuels en Ligue 1), le système de promotion, les attaques régulières des acteurs comme des médias et une vulnérabilité jamais démentie. Infantino défend ses compétitions et leur écosystème. Pas les malheureux qui essaient tant bien que mal de les faire tenir debout armés de leurs yeux, d’un sifflet et d’un règlement dans des tempêtes où soufflent des vents de force 12.

A Dakar, liesse et «effet de soupape» après la victoire du Sénégal

Dans la capitale, les Sénégalais ont célébré la coupe en attendant l’arrivée des joueurs.

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A Rabat, la déception après un mois d’effervescence

Après sa défaite contre les Lions de la Teranga, le Maroc est groggy. Dans la capitale, le match et son lot de rebondissements laissent un goût amer.

20 Jan 2026 - Libération
Antoine Galindo - Envoyé spécial à Rabat

Dans les ruelles de la médina de Rabat, les flaques d’eau ont à peine fini de sécher. Tout comme les larmes des supporteurs marocains. La veille, sous une pluie torrentielle, le Sénégal a douché l’ambition du royaume chérifien de décrocher à la maison un deuxième titre en Coupe d’Afrique des nations, au terme d’un scénario rocambolesque (0-1 a.p.). Quelques drapeaux pendent encore, accrochés aux devantures des magasins. Mais plus personne pour les agiter, au rythme des «Dima Maghreb» («vive le Maroc») qui avaient envahi les rues du pays au cours du week-end.

Sur la place du marché, ils sont peu nombreux, côté marocain, à accepter de débriefer la soirée de la veille. «On a perdu, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise de plus», lance un homme, engoncé dans un maillot de l’équipe nationale. Un peu plus loin, six Franco-Marocains font quelques emplettes avant de s’envoler pour Toulouse. «On était là en décembre, et on est revenus hier spécialement pour la finale», explique Jamel. Ils acceptent de refaire le match. Pour le petit groupe, le Sénégal n’a pas volé sa victoire. «Mais on ne va pas se mentir, le match n’était pas incroyable», lance Farid.

«Dommage». Le penalty raté de Brahim Diaz, juste avant la fin du temps réglementaire? «Ce n’est pas de sa faute, il a trop cogité», poursuit le trentenaire. «L’entraîneur n’aurait jamais dû le laisser tirer», complète Majid. Comme beaucoup, il est remonté contre Walid Regragui : «Sa gestion de l’effectif aurait pu être meilleure. Faire jouer des joueurs blessés, fatigués, alors qu’on a un gros vivier au Maroc, c’est dommage», regrette-t-il. Deux enfants les accompagnent. «On est venus acheter des maillots pour eux avant de repartir.» De qui ? «Yassine Bounou.» Lot de consolation: la veille, le portier des Lions de l’Atlas a été élu meilleur gardien de la compétition.

Serviette. Jean de Dieu, un journaliste sportif congolais, est lui aussi passé acheter un maillot de l’équipe avant de sauter dans l’avion. Il était au stade la veille. «Je suis avec les Marocains, je n’aime pas bien les gens qui parlent trop comme ça», lance-t-il un brin revanchard, en faisant allusion aux chambrages des Sénégalais suite à leur victoire. Sur les réseaux sociaux, le «serviette gate» n’en finit pas de faire rire les supporteurs des vainqueurs : pendant le match, des ramasseurs de balle marocains ont tenté de subtiliser la serviette du gardien de but des Lions de la Teranga. Si bien que le coach sénégalais a été contraint d’assigner le deuxième gardien, Yehvann Diouf, à la protection de la serviette.

Gorgui Ndoye et Cheikh Dieng étaient aux premières loges, dans la tribune juste derrière le but, pour observer la scène. Les deux supporteurs sénégalais regrettent les débordements. «C’était une erreur de chercher à envahir le terrain comme ça», tonne le premier. «On était à côté, mais on est resté tranquilles.» Ils préfèrent parler du match. «C’est exceptionnel de remporter une victoire en finale contre le pays organisateur, c’est très difficile, très peu d’équipes l’ont fait», professe le second. Pour eux, la polémique autour de l’arbitrage de la finale n’est pas justifiée. «Je trouve que l’arbitre n’a pas été mauvais. Lui aussi, il avait une pression considérable, explique Gorgui Ndoye. Oui, il aurait dû faire appel à l’assistance vidéo sur notre but refusé. Mais sur le penalty pour le Maroc, il n’y a rien à redire. Heureusement, ça se termine bien pour nous.» Les deux hommes ont passé un mois au Maroc, principalement à Tanger, où se situait le camp de base de leur équipe. Dans le lobby de leur petit hôtel, au coeur de la médina, leurs valises sont prêtes. «Sur l’organisation en tout cas, il n’y a rien à redire, bravo au pays hôte.» Pour le reste, on n’a sans doute pas fini de parler de ce match entre Marocains et Sénégalais.

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