« Les discours racialisants sont loin d’avoir disparu »


H. RUDEL/DPA/ABACAPRESS
Le Guadeloupéen Marius Trésor (en bleu), lors de la demi-finale France-allemagne de la Coupe du Monde 1982, le 8 juillet à Séville (Espagne).

Vous montrez que, dans les colonies, le football a été utilisé comme voie d’expression de la domination culturelle… Ce qui ressort dans vos portraits de nombreux joueurs, c’est la façon dont la presse de l’époque les présente à travers des stéréotypes… Au

CLAUDE BOLI - Docteur en histoire contemporaine et en sociologie

3 Nov 2025 - L'Humanité

FOOTBALL À travers un ouvrage très documenté, l’historien et sociologue Claude Boli raconte comment les joueurs et joueuses noirs ont écrit la grande histoire de l’équipe de France.

Docteur en histoire contemporaine et en sociologie. Claude Boli est l’auteur de nombreux articles dans des revues universitaires et livres sur le sport. Petit frère du footballeur Basile Boli, celui qui est également directeur scientifique du musée national du Sport à Nice publie Noir·e·s en Bleu (Solar, 248 pages, 35 euros), où il raconte l’histoire des joueurs et joueuses de l’équipe de France à travers le prisme des mutations de la société française.

La France a fait figure de précurseure comparé aux autres nations coloniales au regard de la présence d’athlètes noirs en équipe de France, dites-vous. Comment l’expliquer ?

Ce caractère avant-gardiste de la France vis-à-vis des ressortissants issus des colonies africaines et d’outre-mer est un paradoxe… Raoul Diagne, fils d’un notable sénégalais, né en Guyane, est en effet le premier Noir à porter le maillot frappé du coq, le 15 février 1931. Si on compare avec l’angleterre, il a fallu attendre près de quarante ans de plus pour que Viv Anderson, défenseur d’origine jamaïcaine, joue en sélection en 1970. Cela peut s’expliquer par la présence de députés noirs à l’assemblée sous la IVE République mais aussi parce que, à partir des JO de 1936 à Berlin, la presse européenne, et en particulier la presse française, se rend compte de l’excellence des athlètes noirs américains et on commence à aller chercher les futurs Jesse Owens dans les colonies.

Dès le début, vous expliquez la réussite des joueurs noirs sous le maillot bleu par plusieurs facteurs. Quels sont-ils ?

La première raison, à mon sens, qui explique cette présence remarquable des Noirs chez les Bleus est leur degré d’excellence. C’est-à-dire que dans le marché footballistique, dans les exigences du football professionnel et de haut niveau, ce sont les meilleurs. Ça peut paraître simple mais, quand on regarde leur parcours, leur histoire, leur abnégation pour réussir dans une filière très sélective depuis l’enfance, on se rend compte que pour arriver en équipe de France et ensuite atteindre 10, 30 ou 50 sélections, le don naturel n'existe pas. Il faut exceller. Il y a aussi le rôle de modèle, des personnalités auxquelles on peut s'identifier comme Marius Trésor, Lilian Thuram ou Kylian Mbappé. L'environnement familial joue aussi un rôle important, car la majorité des joueurs vient de familles où le père ou l'oncle jouent au foot. Il y a une familiarité avec le milieu footballistique, les codes, les lieux de détection, les centres de formation, etc. Enfin, il y a bien sûr un investissement total des parents pour que leur enfant réussisse car la plupart des joueurs sont issus de milieux modestes où le football représente une voie d'ascension sociale.

La colonisation s'est faite à partir de lieux de domination et le sport – en particulier ceux venus d'angleterre – a été aussi un espace de domination et de différenciation sociale où on pouvait apporter un produit venu d'ailleurs, qui avait pour but de différencier les loisirs européens des loisirs des autochtones. Mais, là où c'est intéressant avec le football, c'est qu'il y a eu une réappropriation de cette pratique par les milieux modestes. Les Européens ont senti ce vent de changement en laissant presque le football aux classes populaires pour pratiquer le tennis, le golf ou l'équitation, vus comme plus nobles, plus bourgeois…

Ces discours racialisant sur des caractéristiques dans les années 1930 sont issus d'une pensée coloniale sur les Noirs. Une espèce de bloc chosifié, où les Noirs de Guadeloupe, de Colombie ou de Côte d'ivoire sont tous les mêmes : c'est-à-dire meilleurs en sprint que dans les courses de fond, meilleurs défenseurs que milieux de terrain, etc. Une assignation racialisée et essentialisée pour dire que les Noirs sont forcément physiques et qu'ils n'ont pas l'intelligence pour être, par exemple, meneurs de jeu. Ces discours n'ont malheureusement pas totalement disparu. On a vu, il y a encore quelques années, un ancien joueur et sélectionneur de l'équipe de France qui a carrément dit que les Noirs étaient plus costauds et puissants.

L'attaquante des Bleues Élodie Thomis raconte aussi que toute sa carrière on la décrivait comme « une mobylette » , donc qu'elle jouait principalement sur sa vitesse…

Ce constat est une sorte de jeu de miroir avec les mutations de la société française. Il y a eu les vagues migratoires de proximité à partir de 1880 avec la Belgique, ensuite des années 1930 avec l'italie, la Pologne, des années 19501960 avec le Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie) et à partir des années 1970 l'arrivée des ressortissants d'afrique subsaharienne. Et ça se reflète dans le sport, en particulier dans le football aujourd'hui. Les Ngolo Kanté, Kylian Mbappé, Désiré Doué ou Ousmane Dembélé sont le reflet de cette dernière vague migratoire qui touche la population française.

Pourquoi le début des années 2000 constitue le moment charnière dans le foot français ?

À partir de 2000, on assiste non seulement à la représentation de la population noire à tous les échelons du football d'élite, mais aussi à la conquête de pouvoirs symboliques comme le port du brassard de capitaine de la part d'une nouvelle génération. Le capitaine, c'est le leader, celui qui mène l'équipe, qui représente la nation et la couleur bleue. On assiste aussi à une conquête sociale, de visibilité avec la prise de parole, sans oublier l'argent aussi avec des salaires en club parmi les plus élevés du monde.

Les sélections féminines ont-elles connu la même évolution migratoire ?

Oui, d'ailleurs la première Noire en équipe de France était Marie-françoise Sidibé en 1979. Personne ne s'en souvient parce que le football féminin en France reste encore marginalisé. Son père est d'origine guinéenne, c'est encore un clin d'oeil aux anciennes colonies francophones, notamment d'afrique subsaharienne. Après une dominante de joueuses ultramarines comme Laura Georges ou Wendie Renard, on assiste exactement à ce qu'il s'est passé chez les garçons avec une remarquable visibilité de joueuses dont les parents sont originaires d'afrique subsaharienne comme les Griedge Mbock ou Kadidiatou Diani. Mais on le voit aussi en rugby, en athlétisme, au basket…

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