VAINQUEUR PAR CHAOS
Moussa Niakhaté et Mamadou Sarr.
UNE FOLIE
Au bout d’une finale extrêmement tendue, émaillée de lourds incidents en tribunes, le Sénégal remporte la deuxième CAN de son histoire dans un climat amer.
"Sadio (Mané) est venu me demander ce que je ferais à sa place, je lui ai dit : « Je demanderais à tes coéquipiers de revenir », tout simplement"
- À’ CLAUDE LE ROY, APRÈS LA RENCONTRE
19 Jan 2026 - L'Équipe
HERVÉ PENOT
RABAT – Par où commencer le récit d’un match qui restera dans les annales comme un ovni ? Par ce penalty raté par Brahim Diaz (voir ci-contre) dont on ne sait toujours pas s’il a voulu entrer dans l’histoire comme Zinédine Zidane ou Karim Benzema, des anciens du Real Madrid, ou être généreux avec ses adversaires, même si on penche sérieusement pour la première hypothèse?
Par ce moment où le Sénégal, sur le coup de la colère, a voulu quitter le terrain et risquer une longue suspension, peut-être même l’exclusion de la Coupe du monde? Ou par cet arbitrage désastreux qui a penché en faveur du Maroc?
Refuser un but au Sénégal et siffler dans la foulée un penalty sur un geste de Malick Diouf sur Diaz relevait du surréaliste et sans cet échec invraisemblable de l’ailier du Real, on serait en train de parler d’une CAN donnée au pays hôte dans des conditions rocambolesques.
Cela aurait été, en creux, un coup majeur pour le Maroc et aurait donné une image désastreuse du football africain, de ses compromissions, de ses jeux de couloir. Le Maroc devait remporter sa finale, le Sénégal a montré une résilience, une abnégation, un talent pour vaincre en dépit de tout, notamment de l’ambiance hostile qui a vu des supporters être évacués dans une ambiance ultra-tendue. On ne pouvait pas sceller cette belle CAN dans ces conditions. Un jour, peut-être, on remerciera Diaz de son accès de folie. Un succès à la dernière seconde sur ce coup du sort aurait laissé une trace indélébile sur le palmarès.
Regragui, stop ou encore ?
Les Sénégalais avaient pourtant décoché des flèches la veille en conférence de presse pour s’éviter un arbitrage partial : cela n’a pas suffi. L’arbitre congolais Jean-Jacques Ndala Gambo n’a pas pu résister à la pression mais à sa décharge qui l’aurait pu? Quand Fouzi Lekjaa, le président de la Fédération marocaine et poids lourd du foot continental, ne parlait que de succès, sa voix se faisait évidemment entendre dans les couloirs…
Le Maroc ne remportera pas ce trophée, près de cinquante ans après 1976 et cela pourrait être très compliqué pour Walid Regragui, en dépit de son parcours qu’il faut louer, mais lui-même s’interrogeait depuis longtemps sur son avenir à la tête de l’équipe tant la pression était forte, les critiques récurrentes. Elles devraient revenir en boomerang très vite.
On le croyait à l’abri d’un limogeage vu sa performance, mais cette défaite pourrait remettre pas mal de choses en cause. Les jours qui viennent livreront leurs secrets, mais il ne faudra pas oublier son apport au football local, cette demi-finale au Qatar en Coupe du monde contre la France 0-2) et même son boulot ici.
Mané, le guide
Mais comment ne pas applaudir l’incroyable performance du Sénégal dans un tel environnement? Il fallait être mentalement hors norme, moralement indestructible. Les Lions de la Teranga sont l’indiscutable locomotive du continent et possèdent en Sadio Mané, qui scelle son aventure dans les CAN sur un deuxième sacre, un héros pour la vie. Hier soir, encore, il a été époustouflant par son niveau de jeu mais pas seulement.
C’est lui qui a réclamé à ses équipiers de revenir sur le terrain, qui est allé consoler des perdants, qui a été le grand bonhomme de cette soirée même si la frappe de Pape Gueye restera dans les annales : un missile pleine lucarne au bout d’une course irrésistible (1-0, 94e). L’ancien Marseillais symbolise ce lien générationnel entre les vieilles cannes de Gana Gueye (36 ans), énorme durant ce tournoi, et les enfants comme Ibrahim Mbaye (17 ans), épatant pour sa grande première sur le continent, ou Mamadou Sarr (20 ans), magnifique de prestance en finale.
Ces gamins sont l’avenir flamboyant des Lions. Pape Thiaw a réussi un coup parfait en imposant un mélange, en s’appuyant sur les vieux sans oublier de lancer des jeunes. Au moment de la remise des prix, dans un stade totalement déserté, une autre image désastreuse de cette fin de compétition, Thiaw pouvait soulever la coupe, fier de son coup. Dans ce contexte, Diaz, meilleur buteur du tournoi (5 buts), recevait une bordée d’insultes des quelques Marocains restés encore sur leur siège. Il aura du mal à s’en remettre. Pour eux, il avait laissé tomber le pays.
Même en tribunes de presse, la tension avait été à son comble avec des débuts de bagarres entre journalistes trop souvent supporters. Mais le calme était revenu alors que la musique de Youssou Ndour retentissait dans le stade comme un hommage à la grandeur sénégalaise, à la grandeur d’un peuple qui s’est trouvé depuis des années une équipe hors norme. Cette deuxième étoile, le Sénégal l’a méritée plus que tout.
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LÉGENDAIRE
19 Jan 2026 - L'Équipe
Vincent Duluc
Au bout d’une nuit bouleversée à parts égales par la face ténébreuse de la CAN et la face magnifique de ce jeu quand il devient aussi peu rationnel, Sénégal-Maroc (1-0 a.p.) est entré dans la légende des finales qui laissent des souvenirs pour longtemps, dans le camp de ceux qui ont repoussé l’inéluctable comme dans le camp de ceux qui ne s’en remettront jamais. Plus proche du saut à l’élastique dans le grand Canyon que de l’ascenseur émotionnel, cette finale a presque été sauvée par le penalty manqué de Brahim Diaz: quand le joueur du Real Madrid, le cerveau mangé par les dix-huit minutes d’attente depuis la faute qu’il avait subie, a pensé qu’une panenka était la meilleure signature possible pour offrir au Maroc cette CAN à la maison, le malaise né de l’enchaînement des décisions arbitrales favorables au Maroc a été balayé. Il est clair que le football européen et mondial n’est pas forcément bien placé pour fustiger un arbitrage politique, mais l’enchaînement de la faute sifflée sur Achraf Hakimi, juste avant que le Sénégal ne marque, et du penalty accordé à Diaz pour une faute qui n’était pas imaginaire, mais qui était un duel de plus dans cette zone de non-droit, aurait voilé le triomphe qui tendait les bras au Maroc et instillé un éternel poison dans les débats sur l’arbitrage de la CAN et les faveurs accordées au pays organisateur. Ce soupçon est repassé derrière le décor: il ne reste, ce matin, que l’émotion folle d’un miracle et d’une malédiction, au bout d’une compétition parfois fermée, qui n’aura offert que deux buts lors de ses quatre derniers matches, ce qu’elle doit aussi à l’éducation binationale de nombreux joueurs, la moitié des titulaires de la finale étant née en Europe. Le Maroc et le Sénégal, chacun dans une mesure et une perspective différentes, se souviendront également qu’ils ont pris date, lorsque l’émotion sera retombée. Demifinaliste de la dernière Coupe du monde, le Maroc a montré qu’il était prêt pour celle de 2030, qu’il co-organisera dans six stades. Et la victoire du Sénégal, qui consacre l’équipe africaine la plus régulière de ces dernières années, est une manière supplémentaire, vu d’ici, de se diriger en majesté vers le France-Sénégal qui se profile, le 16 juin, dans le New Jersey, pour l’entrée des deux sélections en Coupe du monde. On a pensé un moment, hier soir, que les Sénégalais couraient le risque d’en être privés, peut-être, en refusant de reprendre le match. On a fini par savoir ce que Claude Le Roy a murmuré à l’oreille de Sadio Mané, et ils ont bien fait de l’écouter, et de revenir.
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90e + 24 : Brahim Diaz manque le penalty qui
aurait pu permettre au Maroc de gagner la CAN.
Brahim Diaz, panenka de malheur
19 Jan 2026 - L'Équipe
S. Bu.
La rencontre n’était pas encore terminée mais il était en larmes sur le banc, envahi par la détresse. Avant cette finale, Brahim Diaz était le grand bonhomme du Maroc dans cette CAN avec cinq buts en six matches. Et le milieu offensif a eu une occasion en or de devenir le héros de tout un pays. Accroché par El-Hadji Malik Diouf à la 90e+5, Diaz est tombé, a réclamé et obtenu le penalty quémandé.
Il a alors fallu attendre dix-huit minutes pour que Diaz puisse tenter de transformer la sentence (voir par ailleurs). Après avoir embrassé le ballon en le posant au sol, le joueur du Real Madrid, mains sur les hanches et très stressé, a dû encore poireauter, Sadio Mané allant échanger avec l’arbitre. Désemparé, Diaz a alors mis sa tête dans sa main droite. Puis Edouard Mendy a demandé à ce que le ballon soit mieux placé, et le Marocain a dû s’exécuter.
Meilleur joueur du tournoi sous les sifflets
Rongé par la pression, le milieu offensif s’est élancé et sa panenka, totalement manquée, a été captée par le gardien sénégalais (90e+24). Proche de craquer dans la foulée, Diaz a fondu en larmes à la fin du temps réglementaire. Réconforté par des coéquipiers, il est retourné sur le terrain, s’est créé une belle occasion (97e) puis a été remplacé (98e). Récompensé après le match comme meilleur buteur du tournoi sous les sifflets, Diaz, encore ému, savait qu’il venait de manquer le but le plus important de sa carrière.
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D’une frappe de l’extérieur de la surface à la 94e minute,
Pape Gueye donne la victoire au Sénégal.
Pape Gueye, lucarne sur le paradis
19 Jan 2026 - L'Équipe
S. Bu.
Il avait déjà inscrit un doublé salvateur, en huitièmes de finale, alors que le Sénégal était mené au score par le Soudan (3-1). Le milieu avait montré ses qualités de finisseur, avec une égalisation d’une frappe hors de la surface, puis le but du 2-1 sur un tir de l’entrée de la surface, le tout en quinze minutes chrono.
Hier, l’ex de l’OM a marqué un seul but, mais quel but! Trouvé par Idrissa Gueye dans la partie gauche du milieu de terrain, Gueye a effectué une percée sur plusieurs mètres, pénétré dans la surface, avant d’envoyer un missile du gauche dans la lucarne gauche de Bounou (94e). Le Sénégalais pouvait alors exulter, et filait célébrer cette réalisation. Une glissade, une tape virile sur le poteau de corner, et, forcément, des hurlements de joie.
En marquant le premier but de l’histoire du Sénégal en quatre finales de la CAN, Gueye a offert aux Lions de la Téranga leur seconde victoire dans l’épreuve.
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TIRS DÉGROUPÉS
Si la tentative manquée de Brahim Diaz sur penalty a plongé le Maroc dans la détresse, la frappe magnifique de Pape Gueye a offert sa deuxième CAN au Sénégal.
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Scènes de liesse, hier soir au restaurant sénégalais Ziguinchor,
à Marseille : les supporters des Lions de la Teranga célèbrent le sacre
de leur équipe à l’issue de la CAN.
Dans un tourbillon d’émotions
Au restaurant sénégalais Ziguinchor, à Marseille, une grosse centaine de supporters sénégalais a vécu une soirée inouïe, entre cris stridents, incompréhension sur l’arbitrage et délivrance.
"Là, c’est Hakuna Matata, l’ambiance !"
- SIRIKI, PERCUSSIONNISTE GUINÉEN
19 Jan 2026 - L'Équipe
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL PERMANENT
MATHIEU GRÉGOIRE
MARSEILLE – « Il y a un bon Dieu quelque part… » Pape Gueye vient d’expédier la mine d’une vie dans le but marocain, et Antoine, l’une des rares personnes stoïques du Ziguinchor, avoue son plaisir de supporter sénégalais. Quelques minutes auparavant, il a eu un débat avec son ami ivoirien Ibrahim sur le penalty de Brahim Diaz.
A-t-il raté volontairement, pour sauver le brin de pureté restant de ce sport devenu industrie de divertissement ? « Pour moi, ça vient de là-haut, dit Ibrahim en pensant aux huiles du foot africain. Regarde l’attitude du joueur, pour moi, il fait exprès, car le trophée serait sale, pour l’Afrique, ce serait sale, pour le Maroc qui va bientôt organiser la Coupe du monde ( en 2030 avec l’Espagne et le Portugal)… ça va les suivre sur toute une carrière si tu gagnes sur ça ! » Antoine n’est pas d’accord : « Pour moi, le Marocain veut marquer, surtout qu’une panenka, c’est pour les photographes. S’il avait marqué, l’image aurait tourné partout. »
Diaz a raté, l’image fera le tour du monde quand même, et tout le Ziguinchor, institution marseillaise pour les amateurs de yassa ou de mafé, a explosé de joie, se frappant les mains à s’en éclater les paumes.
Au coup de sifflet final, la grosse centaine de personnes présente a été pris d’une transe indéfinissable, J.-E. et Thomas, alias « Panthère », sont montés sur le comptoir, Siriki, le percussionniste guinéen, s’est lancé dans un énième solo sur ses tambours, après nous avoir dit : « Là, c’est Hakuna Matata, l’ambiance ! »
« Sénégal Rekk », tournées de rhum et télé cassée
Un peu plus tôt dans la soirée, son acolyte Fallou, passé par Dakar et Paris avant de prendre racine à Marseille, a recadré en douceur un supporter des Lions éméché, répétant « Il faut les tuer, les Marocains » : « Non, non, on n’a jamais tué quelqu’un avec des percus. »
Maillot blanc sur le dos, Inja, 18 ans, a dansé avec sa mère à en perdre haleine et elle prend quelques secondes pour débriefer : « Franchement, le Sénégal, je suis choquée… Ils se sont battus jusqu’au bout, ils n’ont jamais abandonné, même si c’était dur, les Marocains n’ont pas facilité la tâche, là, ils doivent pleurer, l’arbitre je n’en parle même pas. La CAN 2026 est à nous, aux suivants, maintenant, Sénégal Rekk ! »
Richard Mendy, le patron du Ziguinchor, envoie sur ses baffles le l i ve légendaire de Youssou N’Dour et du Super Étoile de Dakar, les tournées de rhum arrangé se succèdent, et Marie Gomis, pimpante, enfile son boubou aux couleurs du Sénégal.
Richard a pourtant douté plusieurs fois, en cette soirée mémorable. D’abord de sa télé dans le patio, qui ne fonctionnait toujours pas à dix minutes du coup d’envoi. Ensuite des nombreuses commandes de pastels et de fatayas, qui ont été énoncées mais ne sont jamais arrivées sur les tables. Enfin du sérieux de l’arbitre du match. « Le VAR, c’est pour tout le monde normalement, n’importe quoi » , dit-il après le penalty accordé au Maroc. Une interruption spectaculaire et une panenka fair-play (ou non) plus tard, il prendra sa fille Kitzy, 17 ans, dans les bras. Le Sénégal l’a refait.
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Les supporters marocains du restaurant le DAR VM,
à Paris, assistent à la panenka ratée de Brahim Diaz.
« Il a fait exprès ? »
19 Jan 2026 - L'Équipe
LUC HAGÈGE
Commencée dans l’enthousiasme, la soirée des fans du Maroc, suivie dans un restaurant traditionnel de Paris, s’est terminée dans l’incompréhension après la panenka ratée de Brahim Diaz.
« Mais pourquoi il a fait ça? » Avec des yeux incrédules embués et d’une voix aiguë chevrotante, notre voisine, Anissa, nous pose cette question après l’incroyable panenka ratée par Brahim Diaz sur le penalty qui aurait pu offrir la victoire au Maroc (90e+24). Pour la première fois de la CAN, alors qu’elle avait suivi les autres matches depuis chez elle, cette jeune employée d’une parfurmerie, originaire de Meknès, avait décidé de se rendre dans le véritable repaire des supporters des Lions de l’Atlas, niché au coeur de Paris, sur les Grands boulevards, le DAR VM («la Maison Très Marocaine »).
Et forcément, au coup de sifflet final, les 35 convives, carrément abattus par le scénario cruel de cette finale remportée par le Sénégal (1-0 a.p.), ne se sont pas éternisés. Pourtant, trois heures plus tôt, tout avait commencé dans l’enthousiasme et l’euphorie d’une soirée attendue historique. Le groupe Dakka Marrakchia Fuego Paris, composé de quatre membres revêtus de tenues bigarrées et spécialisés dans la musique traditionnelle du pays, avait chauffé la salle de manière vibrante.
Longtemps festive et rythmée par les succulents plats locaux, en plus des chants et des percussions, la soirée avait commencé à basculer dans une forme d’angoisse au moment du violent choc dont a été victime Neil el-Aynaoui, le visage en sang (68e). Puis elle a sombré dans le surréalisme, avec le moment de flottement où les Sénégalais ont quitté le terrain, suscitant l’incompréhension totale des fans marocains. Au moins aussi grande que celle qui a saisi l’assistance sur la tentative de panenka de Diaz. « Il a fait exprès ? » , s’est même interrogé Rayan (25 ans) dans la foulée, littéralement assommé par le but fatal de Pape Gueye (94e). Qui a fait définitivement taire les musiciens, assis, le regard dans le vide, jusqu’au bout.
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