MADIOT « MON AMBITION EST QUE L’ÉQUIPE ME SURVIVE »
Thierry Cornec (à gauche) devient manager général de Groupama-FDJ,
dont Marc Madiot est désormais président.
Marc Madiot cède sa place de manager général de Groupama-FDJ, structure qu’il a créée en 1997, pour un poste de président.
Une petite révolution qu’il explique avec Thierry Cornec, son successeur, qui était directeur général adjoint depuis dix-huit mois.
20 Dec 2025 - L'Équipe
ALEXANDRE ROOS
Marc Madiot passe la main. Près de trente ans après avoir fondé l’équipe aujourd’hui appelée Groupama-FDJ, le double vainqueur de Paris-Roubaix (1985 et 1991), 66 ans, cède son poste de manager général à Thierry Cornec, 53 ans, qui occupait un poste de directeur général adjoint depuis juin 2024. Madiot va en devenir président, avec notamment pour missions d’aider au développement, de s’occuper des partenaires actuels et d’essayer d’en trouver de nouveaux. Ancien de chez Mavic, le fabricant de roues et d’accessoires où il a connu de nombreux postes en vingt-deux ans, jusqu’à directeur commercial monde, puis des cadres Lapierre, Cornec récupère tout le sportif et l’opérationnel, alors qu’il est par ailleurs en train de terminer un Executive MBA.
Avant de dévoiler les ambitions sportives le 8 janvier lors de la présentation de l’équipe, les deux hommes ont raconté à L’Équipe et à l’AFP les raisons de ce changement. Une passation de pouvoir qui metenlumière les enjeux et les mutations auxquels font face de nombreuses formations, pour beaucoup fragiles. Une transition qui se veut en douceur, alors que certaines ont été plus brutales ailleurs, mais qui n’en est pas moins un séisme pour le cyclisme français, tandis que la génération des patrons historiques, Vincent Lavenu, Jean-René Bernaudeau, Marc Madiot, est en train de s’en aller.
« Pourquoi avez-vous décidé cette passation depouvoir ?
Marc MADIOT: Danslesmoments durenouvellement ducontrat avec Groupama-FDJ (en 2024), il aété longuement question dela suite dela vie de l’équipe, comptetenu dufait queje n’étais plus unjeune homme. Il y a eu une période deprospection, avec uncabinet deconseil, pendant laquelle onamenédesentretiens pour identifier qui pourrait nous rejoindre et assurer la continuité. On a choisi Thierry, déjà un peu connu dans notre sphère, notamment pour son rôle chez Lapierre (qui alongtemps équipé l’équipe). Aucours deces entretiens, on avait noté qu’il était honnête, correct, avec le sens dudevoir dans uneentreprise. Il nous arejoints en juin 2024. Là, onentre dans unnouveau cycle detrois ans de World Tour, donc il était opportun deserégénérer, d’ouvrir des portes et d’avancer.
Vous devenez président dela structure, nepasyrester était inconcevable ?
M.M.: Il y abien unjour oùje partirai, commetoutlemonde. Sur le plan sportif pur, j’ai fait le tour dela question. Quand je regarde ce qui se passe autour denous, onvoit quecen’est pas simple, ça peut s’arrêter net. J’ai encore del’ambition, et monambition est quel’équipe mesurvive. Il faut se tourner vers l’avenir, et je nesuis plus l’avenir àmoyenoulongterme. Il faut trouver d’autres points d’appui tout en conservant l’ADN de la maison.
"Beaucoup de choses vont évoluer,
pas pour faire différemment de Marc,
mais parce que le vélo évolue très vite"
- THIERRY CORNEC, NOUVEAU
MANAGER GÉNÉRAL DE GROUPAMA-FDJ
Thierry CORNEC: Cette année et demie nous apermis deconfirmer beaucoup dechoses. Qu’on travaillait bien ensemble, qu’on partageait la mêmevision. On va se compléter sur le développement de l’équipe. Il est aussi le garant des valeurs de l’équipe. Mon objectif est d’apporter mon expertise sur le futur, structurer l’équipe, ce que j’ai pufaire depuis quelques mois, poser une stratégie. Je n’aime pas trop le terme “continuité” parce queça voudrait dire que rien ne va changer. Beaucoup de choses vont évoluer, pas pour faire différemment de Marc, mais parce quele monde du vélo évolue très vite. Les partenaires, quelle quesoit l’équipe, sont en attente de retours sur investissement deplus enplus précis. Les coureurs aussi, les agents, l’ensemble des parties prenantes évoluent. C’est l’opportunité pour l’équipe deprendre le passé, de l’embarquer et d’écrire une page du futur qui correspond aucyclisme d’aujourd’hui.
Avant, les managersétaient d’anciens coureurs, maintenant ce sont des patrons d’entreprise recrutés par des cabinets. C’est un monde qui change…
T. C. : Probablement parce quele cyclisme, auparavant, n’avait pas besoin deregarder trop loin devant, pour des questions debudget, depérennité des structures. L’instinct avait plus deplace. Là, il y aun changement de paradigme, et le symbole deces personnes qui arrivent dumonde del’entreprise pour piloter les équipes le représente assez bien.
"Quand j’ai démarré, on avait une petite épicerie.
On avait 18 coureurs, 12 membres de l’encadrement (...)
Aujourd’hui, on est 120 personnes"
- MARC MADIOT, PRÉSIDENT
DE GROUPAMA-FDJ
M. M.: Quandj’ai démarré il y atrente ans, onétait unepetite épicerie, je l’ai souvent répété, mais c’est la réalité. Onavait 18 coureurs, 12 membres de l’encadrement, je connaissais tout le monde, j’avais travaillé avec tout le monde. On était dans unefiliation de ce que j’avais connu chez Renault avec (Cyrille) Guimard, ça m’avait servi de base de réflexion pour la création del’équipe. Aujourd’hui, onest 120personnes.Commedansbeaucoup d’entreprises, je signe des contrats avec des gens queje neconnais pas, que j’embauche sur unCV. Lerôle de dirigeant d’équipe est aussi des’adapter aumonde modernetel qu’il se présente aujourd’hui. On a 30 coureurs dans le World Tour, une douzaine dans la “Conti”, les juniors, on est entrés dans une autre ère. Sans vouloir tout casser ou chambouler, il faut évoluer.
Cette transition marquelafin d’une époquepourle cyclisme français. Les managers historiques disparaissent du paysage…
M. M.: Pas que du vélo français. Il y aune nouvelle donne, commeç’aétéle cas dans d’autres sports. Je suis un passionné de Formule 1, dans les années 1970-1980, c’étaient des assembleurs, des mecsqui construisaient une bagnole avec un moteur Cosworth, une dizaine de mécanos. Aujourd’hui, ça n’a plus rien àvoir. On était des artisans, ça devient un sport mondial tourné vers la haute technologie, la haute performance et des moyens extrêmement renforcés pour uncertain nombre d’équipes. Il faut se mettre en adéquation pour y répondre, sinon on peut vite se retrouver en grande difficulté.
T. C. : Évidemment, ces patrons historiques laissent la place àdesprofils différents. Malgré tout, j’ai grandi à Châteaulin (Finistère), un des berceaux du cyclisme français, où mes grands-parents étaient paysans et mon père se levait à 4 heures le matin pour ramasser le lait dans les fermes. Entoute humilité, je medisqu’il n’y a pas uniquement le côté très technique du manager, qu’un très gros bout de passion du cyclisme français m’accompagne.
Marc, quel est votre sentiment ? Vous avez unpetit pincement aucoeur?
M. M.: Je n’en ai pas. J’ai des défauts mais j’ai aussi unequalité, je sais “switcher” assez vite. Instinctivement, je sais quej’ai beaucoup plus à apporter dans ce que je vais faire prochainement que dans ce que je faisais ces dernières années. Unpeu comme Thierry, je suis issu dumonde paysan, et les fermiers, quandils quittent leur ferme, ils veulent qu’elles soient entre debonnesmainset quela terre continue àproduire. J’ai envie quecette équipe continue àproduire. J’ai souvent dit àmes coureurs : onn’est pas uneéquipe comme les autres. Ça faisait un peu fanfaron peutêtre, mais ça m’atoujours animé. L’équipe pour moi, endehors de ma famille, est mon deuxième bébé. Je l’aime, j’ai encore envie dela chérir, mais je sais qu’elle grandit et qu’elle doit prendre son envol. Monrêveest qu’elle ait les moyens d’être autop dutop. J’ai envie qu’elle passe uncapsupplémentaire et onest entrain dele faire encemoment.
T. C. : Depuis unanetdemi, j’ai appris àaimer cette équipe. Autravers deMarc aussi. Il faut saluer son courage, son audace, qui acaractérisé toute l’histoire de l’équipe, depasser la mainàcemoment-là, ensedisant qu’après trente ans, il a toujours unrôle à jouer dans l’équipe.
"Jusqu’à un passé récent, quand je rencontrais un jeune,
je voyais bien la fierté chez lui que je lui adresse
la parole pour qu’il nous rejoigne"
- MARC MADIOT
Ya-t-il eu un moment précis pour cette prise de conscience qu’il fallait changer ?
M. M.: Oui. Quandj’ai fait signer Philippe Gilbert (en 2002), j’ai pris mavoiture, je suis allé enBelgique, chez ses parents, j’ai discuté avec eux et avec le gamin, et je suis revenu avec uncontrat signé. Unjour, j’ai rencontré (Bradley) McGee sur la piste, à l’Open des Nations àBercy. Six mois après (en 1998), j’allais l’accueillir à Roissy à 6 heures du matin. Il est arrivé avec son baluchon. Jusqu’à unpassé récent, quandje rencontrais unjeune, je voyais bien la fierté chez lui queje lui adresse la parole pour qu’il nous rejoigne. Le simple fait d’aller le voir, tu avais quasiment match gagné. Il n’y apastrès longtemps, je me suis retrouvé face à des gamins qui m’ont dit : “Voyez avec mon agent, monsieur.”
T. C. : C’est là quele mondedel’entreprise rejoint cette évolution. Ces profils de managerontété formés pour travailler avec des parties prenantes différentes, àne pas fonctionner quesur l’émotion, ce qui était le cas auparavant dans le vélo. Je me suis donnécommedirection de rencontrer chacun des coureurs. Malgré tout, les discussions se sont aussi faites avec les agents, mais j’ai pufaire passer le message aux coureurs que c’est à eux de décider deleur avenir, pas uniquement aux agents.
Groupama-FDJ a l’air à un carrefour. Certaines équipes accélèrent budgétairement et il faut suivre. Est-ce cela le défi ?
T. C. : Forcément, undesenjeux, c’est le budget, mais ce n’est pas le seul. L’équipe doit aussi se transformer dans son organisation, sa manière d’aborder les choses, sa structuration eninterne, la coopération entre les différents corps demétier. Çaneveut pas dire queçane fonctionnait pas avant, c’est quele cyclisme devient plus exigeant. Les gains marginaux ont aussi touché les organisations. Mais plus qu’un carrefour, onanticipe notre futur. Onl’a construit depuis plusieurs mois et onest entrain de déployer. Marc, on a compris que vousaviez anticipé cette transition, maisavez-vous déjà anticipé la fin ?
M. M.: J’ai bientôt 67 ans, donc je commenceàsurveiller mapetite santé. Mais je nemesuisrien fixé, je nepourrais pas vous répondre. Je voudrais ajouter une chose pour conclure. J’ai été très marqué par la phrase de Thibaut Pinot quand il a mis fin à sa carrière (en 2023). “Les gars, prenez soin de cette équipe.” Je la relaie à chaque fois que je peux.
T. C. : Cela m’accompagne, je l’ai entête. L’histoire del’équipe, cette phrase de Thibaut, cette transition avec Marc et la manière dont il l’aborde avec moiplus personnellement, tout ça m’oblige. »

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