Les clubs français en terrain vague
Au seuil du dernier match de la phase de poules de la coupe d’Europe de football, ce mercredi à 21 heures, l’AS Monaco, l’OM et le PSG laissent, chacun à leur niveau, une impression de fébrilité. Les défis qui les attendent sont toutefois différents.
Barcola rappelle à chaque prise de balle, dans son
style baroque dissociant le bas du haut du corps, qu’il existe dans son monde à lui.
28 Jan 2026 - Libération
Par GRÉGORY SCHNEIDER
Ala veille de boucler, ce mercredi (tout le monde joue à 21 heures), un tour de poules pharaonique fort de 144 matchs, les trois clubs français engagés en Ligue des champions auront souffert, laissé des plumes et plutôt contredit l’idée commune d’une compétition grandissant par nature ceux qui l’animent. Sans réel dommage pour l’heure. Avant la réception des Anglais de Newcastle au Parc, le Paris Saint-Germain est éligible pour les 8es de finale (il faut finir dans les huit premiers). Quant aux Monégasques – qui reçoivent la Juventus de Turin au stade Louis-II – et aux Marseillais – en déplacement à Bruges –, ils ont une vue plus (l’OM) ou moins (Monaco) dégagée sur les barrages concernant les équipes classées entre la 9e et la 24e place, ce qui correspond à l’idée que l’on se faisait des deux équipes au moment du tirage au sort.
Demeure une impression d’agitation, de fébrilité aussi. Comme si la fine fleur du foot français était en train d’être rattrapée par des faiblesses plus ou moins circonstanciées, le fait pour les Parisiens de devoir courir après un niveau qui leur avait valu le titre en mai n’étant pas l’une des moindres. Libé fait le point sur les principaux défis qui attendent les trois clubs français.
Olympique de Marseille, 19e, 9 points
Roberto De Zerbi et l’émotion comme aiguillon permanent
Le foot comme une combustion. Ni passé ni futur immédiat. Samedi, l’Olympique de Marseille a assurément fait son meilleur match de la saison en tombant (3-1) le leader lensois au Vélodrome et l’entraîneur Roberto De Zerbi s’est offert une coquetterie invraisemblable : deux joueurs titularisés pour un choc de Ligue 1 à la tombée de l’avion, le milieu néerlandais Quinten Timber et le jeune ailier anglais Ethan Nwaneri (18 ans) tout juste prêtés, enfilant un short et un maillot avec un entraînement et une mise en place dans les jambes. La négation du travail de coach. Des repères ouvragés au long, du processus d’ajustement (nécessaire ?) pour gagner ces fractions de seconde sur les temps de réaction qui font les résultats au très haut niveau. Ainsi, De Zerbi ne voit pas son métier comme ça. Ou il croit encore plus fort à autre chose : «Les recrues se sont très bien acclimatées grâce à [Mehdi] Benatia [le directeur sportif, à l’oeuvre dans le recrutement, ndlr] et [Pablo] Longoria [président de l’OM], qui ont recruté deux joueurs très forts. Tellement forts qu’ils n’ont pas besoin d’entraînement.» A l’os : il suffit de sortir le chéquier.
Au stade Jan-Breydel de Bruges, l’Olympique de Marseille n’a pas besoin d’une victoire pour accéder aux barrages, ni même du point du nul si les autres résultats lui sont favorables. Mais le risque d’élimination demeure. Et toutes les équipes qui passent là-bas sont durement secouées. Pour autant, les Phocéens débarqueront en Flandre-Occidentale tels qu’ils sont depuis août et la rocambolesque exfiltration d’Adrien Rabiot, pour une histoire qui n’aurait jamais valu la porte à l’international tricolore ailleurs : tous les curseurs émotionnels dans le rouge. Une équipe de «moment». Et un coach qui entretient le chaos, sans que l’on sache si cela relève de l’état de nature ou d’une méthodologie conscientisée. Si plus rien n’étonne les suiveurs du club, ils sont tombés de haut quand De Zerbi les a taxés de xénophobie samedi: «Ecrivez ce que vous voulez. Je n’ai pas à vous convaincre. J’ai dit que, si j’avais un passeport français et non italien, mon travail serait vu différemment et je le confirme. Je suis arrivé [en août 2024] avec beaucoup de respect. Je me suis lié à Marseille, c’est un endroit spécial. Mais beaucoup d’entre vous [les médias] se sentent comme des patrons. Beaucoup sont de mauvaise foi. Moi, je reste à ma place. Mais je pense que la nationalité change beaucoup de choses. Et moi, je suis italien, fier de l’être. Mon seul patron, c’est Frank McCourt [le propriétaire de l’OM]. Compris ?»
Les présents ne s’en sont pas formalisés. Ce mercredi, De Zerbi trouvera d’autres mèches à allumer. Deux choses : l’éternel «seul contre tous» marseillais englobe désormais publiquement une partie de l’environnement immédiat du club, ce qui restera l’une des signatures du mandat d’un Benatia qui avait délocalisé des entraînements en Italie au printemps, et cette émotivité permanente ne doit pas être facile à gérer pour les dirigeants et les joueurs. Ce qui peut expliquer que Timber et Nwaneri, l’esprit frais comme la rosée du matin, aient porté l’équipe samedi. Eclat, intensité sans pareil, confusion, épuisement. De Zerbi dans ses murs.
Paris-Saint-Germain, 6e, 13 points Bradley
Barcola et les leurres parisiens
Où l’on reparle de l’étrange destin de Bradley Barcola, l’homme dont la bonne fortune s’est tramée le jour de janvier 2023 où le Franco-Camerounais Karl Toko-Ekambi a shooté dans une poubelle et a cédé sa place sur le terrain. Meilleur buteur parisien en L1 (sept réalisations), le Villeurbannais de naissance est brocardé depuis des semaines pour sa maladresse devant le but, l’intéressé apportant lui-même de l’eau au moulin en confessant après la victoire à Auxerre (1-0, il marque) vendredi une manière de culpabilisation. Et si son entraîneur, Luis Enrique, l’a englobé dans le collectif parisien, il ne l’a pas oublié non plus : «Pour retrouver de l’efficacité, le plus important, c’est la confiance et chercher à penser ce que tu dois faire pour avoir de la chance. On parle de précision et de confiance. Comme on ne marque pas, les joueurs sont un peu crispés, imprécis, parce que l’histoire se répète de match en match. Et la confiance, ce n’est pas quelque chose que tu peux acheter, ni même travailler. La confiance vient quand tu es capable de finir les actions et marquer. Les joueurs ne sont pas des machines. L’équipe a l’expérience des matchs importants, elle l’a démontré ces deux dernières saisons [une demi-finale et un sacre européen]. Mais le plus important pour nous, c’est de redonner de la confiance aux joueurs.»
Ainsi, il faut entendre qu’ils en manquent. Et que le sacre européen conquis en mai, loin d’avoir soldé un passé où les joueurs étaient paralysés par la crispation et une pression à nulle autre pareille, confronte les joueurs à leur impuissance à retrouver le niveau individuel et collectif stratosphérique qu’ils tenaient voilà huit mois. Le prisme parisien est particulier : le club est leader de L1 depuis le dernier week-end, il a une vue imprenable sur une qualification directe pour les 8es de finale de la Ligue des champions et Barcola rappelle à chaque prise de balle, dans son style baroque dissociant le bas du haut du corps, qu’il existe dans son monde à lui. Pour autant, la saison des mastodontes européens dont le Paris-SG fait partie ne commence vraiment que fin février et il faut bien meubler d’ici là, ce qui prend la forme d’une chasse permanente aux signaux faibles, les difficultés d’adaptation du gardien Lucas Chevalier ou le rendement offensif de Barcola (23 ans). Il n’en restera sans doute pas grandchose dans un mois.
Et l’attaquant parisien est un symptôme: s’il prend la lumière, c’est aussi parce qu’Ousmane Dembélé et Désiré Doué, plus souvent titularisés que lui lors de la folle embardée européenne du printemps 2025, ont passé leur temps à l’infirmerie, ce qui fait mécaniquement remonter l’ancien Lyonnais à la surface des matchs et des débats. La force expressionniste du joueur efface aussi des défauts plus difficiles à déceler pour le profane. Comme le manque de vitesse dans la circulation du ballon (l’arme collective absolue dans la conquête du titre européen), l’absence d’Achraf Hakimi depuis octobre et un engagement moindre dans les duels et les courses disant l’usure mentale. Il se passe effectivement quelque chose, qui tracasse les joueurs et le staff technique. On finira par savoir quoi. Mais il faut patienter.
AS Monaco, 21e, 9 points
Sébastien Pocognoli dans la nuit noire
On l’avait croisé le visage rouge vif, profondément touché un soir de débâcle (1-4) fin novembre à Rennes. Deux mois, onze matchs et cinq défaites plus tard, l’entraîneur belge Sébastien Pocognoli broie toujours du noir mais tout est pire. Et il n’a plus qu’une positive attitude –«je ne vois pas un vestiaire qui craque» – à opposer aux questions récurrentes des médias sur son possible remplacement, trois mois après qu’il eut lui-même succédé à Adi Hütter. L’époque est à la prise de risque : installer aux commandes du prestigieux club monégasque un coach de 38 ans fort de seize mois d’expérience seulement, et dans un club comme l’Union Saint-Gilloise qui fonctionne avec 35 millions d’euros par saison quand l’ASM tourne avec cinq fois plus, répondait à un désir de susciter quelque chose de différent, d’aller chercher des idées, un rapport aux joueurs et une impulsion plus frais.
Mais voilà, dans le foot, l’histoire ne s’écrit qu’à la lumière des résultats. Et l’audace initiale est devenue une faute politique, que le directeur sportif brésilien Thiago Scuro doit désormais assumer. «Toute l’équipe est derrière l’entraîneur, expliquait samedi après un triste nul (0-0) au Havre le capitaine Denis Zakaria. Il est arrivé dans une situation difficile. En interne, il fait un excellent travail même s’il n’y a pas les résultats escomptés.» Certains choix de Pocognoli interpellent pourtant. Aborder tactiquement le déplacement à Madrid le 20 janvier avec audace, ce qui a permis à Kylian Mbappé et ses coéquipiers de plomber (6-1) une différence de buts monégasque qui risque de valoir cher tant les positions au classement de cette Ligue des champions sont serrées, n’aura pas été l’idée du siècle, même si on conçoit qu’un coach n’est pas là pour partir battu, à Madrid ou ailleurs. Cinq jours plus tôt, au stade Louis-II devant le FC Lorient (3-1 pour les Morbihannais), la position statique et sur la même ligne des deux attaquants, Mika Biereth et Folarin Balogun, avait étonné un entraîneur de Ligue 1 de notre connaissance. Ou Pocognoli a conduit son équipe dans l’impasse, ou les joueurs ne l’écoutent pas. Et dans les deux cas…
Samedi, au Havre, le Wallon a aussi étonné par sa communication, se félicitant d’avoir retrouvé les austères beautés de la solidarité et du combat tout en déplorant «le manque d’un peu de qualité» dans la surface adverse. Aux altitudes où navigue l’AS Monaco, l’engagement dans le duel est un minimum. Autant dire rien. Et à George Ilenikhena près, tous les attaquants du club auxquels il reproche un manque de «qualité» sont internationaux. Lors de cette Ligue des champions, les Monégasques ont par séquence remis la main sur quelque chose, accrochant Tottenham ou Manchester City. Mercredi contre la Juventus, il y a peut-être des qualités à réveiller là, juste sous la surface et les galères qui font l’ordinaire des joueurs monégasques. Faute de quoi la saison sera très, très longue.

Commenti
Posta un commento