D’inévitables questions


Tadej Pogacar hier après avoir remporté 
son quatrième Tour de France.

Le Tour de France ne s’élance plus dans la béatitude absolue et finit toujours dans l’embarras d’une partie du public et des suiveurs, c’est ainsi depuis presque trente ans, et l’édition 2025 n’y a pas dérogé. Hyper dominateur, Tadej Pogacar (26 ans) a relancé une machine à soupçons, de toute façon jamais éteinte. Alors, que penser de sa performance pure? Nous avons interrogé trois connaisseurs du sujet: Samuel Bellenoue, ancien directeur de la performance de l’équipe Cofidis; Alban Lorenzini, entraîneur, spécialiste du matériel et des calculs de puissance; et Marc Francaux, professeur en physiologie de l’exercice à l’université de Louvain (Belgique).

Face aux interrogations inhérentes aux performances de Tadej Pogacar chaque année, nous avons interrogé plusieurs spécialistes pour tenter d’y voir un peu plus clair.

28 Jul 2025 - L'Équipe
ALEX BARDOT

Son niveau sur le Tour 2025

« Quand on connaît un peu la physiologie, 
on est un peu désabusés, on trouve ça un peu gros »

Le Pogacar de cet été « se situe à un niveau presque similaire » à celui du Tour 2024, selon le directeur de la performance d’UAE, Jeroen Swart. À travers les estimations de watts, Alban Lorenzini a lui noté qu’il était un peu en dessous, sans pouvoir le lier à un manque de concurrence ou à une forme légèrement moins bonne. En fait, comme l’a dit Swart, « la plus grosse progression a eu lieu de 2023 à 2024 ». Les spécialistes l’estiment de 5 à 10 %, et Lorenzini a du mal à se l’expliquer. « C’est extrêmement difficile de passer des caps de puissance. Quand tu arrives à gagner 1 %, tu es super content. Et là, Pogacar est passé de montées finales où il poussait 6,5 watts par kilo ( W/kg) à des valeurs allant jusqu’à 7 W/kg, ce qui est un truc de dingue. »

« Ces puissances avaient été rarement, voire jamais, observées » , souffle Samuel Bellenoue, sur le Tour avec Cofidis l’an dernier, mais qui ne l’a pas regardé cet été parce qu’il a « beaucoup de doutes » . « Je suis quelqu’un de mesuré, je ne peux pas être catégorique sur ce qui se passe, dit celui qui a suivi Romain Bardet ou Guillaume Martin. Mais en tant qu’entraîneur, quand on connaît un peu la physiologie, on est un peu désabusés, on trouve ça un peu gros. Et plus ça va, plus l’écart se creuse. »

De son labo de recherche en Belgique, où il travaille avec des athlètes olympiques tout en suivant le vélo de très près, Marc Francaux n’est « sûr de rien » mais trouve les performances et la progression de « Pogi » davantage plausibles que celles d’autres coureurs. « Il est sans doute un des meilleurs cyclistes de l’histoire. Sa progression est indéniable, mais j’ai constaté aussi une amélioration considérable de la préparation des coureurs. Le cyclisme était à la traîne, et aujourd’hui il y a des gens extrêmement bien formés, qui savent lire la littérature scientifique. Ce sport est devenu avant-gardiste dans plein de domaines, dont les data, que l’équipe de Pogacar sait d’ailleurs bien analyser. »

Les temps d’ascension

« Avec Pogacar, c’est comme si la fatigue 
des cols précédents n’était pas là »

Comme l’an dernier, quand il avait détruit le record de Marco Pantani au plateau de Beille, Pogacar a frappé très fort dans la montée d’Hautacam, s’approchant du record d’ascension de Bjarne Riis, tombé pour dopage. Alban Lorenzini s’interroge : « Comment arrive-t-il à garder autant de ressources pour la montée finale, surtout après avoir monté les cols précédents à un gros rythme? » Il développe: « Tu peux pousser très fort seulement si tu es dans un état de fraîcheur suffisant, et donc avec le réservoir de glycogènes au niveau optimal. Certes, il y a eu des progrès sur les gels de nutrition, mieux assimilés par l’organisme. Les coureurs sont donc capables d’absorber un peu plus de sucre à l’heure, et ça évite que le glycogène s’effondre trop vite. Mais on repousse seulement un petit peu de fatigue. Alors qu’avec Pogacar, c’est comme si la fatigue des cols précédents n’était pas là. »

Peut-être est-on, avec le Slovène, en présence d’un athlète hors norme. Cette semaine, le directeur de la performance d’UAE, Jeroen Swart, a dit qu’il était « la première personne avec un tel niveau de compétence » . Son prédécesseur, Inigo San Millan, avait également évoqué un talent à part, « une super fonction mitochondriale » qui lui permet de produire plus d’énergie « à partir des graisses, des carbs ( glucides), mais aussi du lactate ». De là à réaliser, avec Jonas Vingegaard, des performances que seuls des athlètes de l’époque EPO avaient réalisé, comme ce record de la montée du mont Ventoux ravi à Iban Mayo, autre dopé avéré, pour 1’20”? La spécificité de cette montée très exposée au vent rend difficiles les comparaisons, et l’amélioration du matériel ces dernières années est souvent mise en avant.

Pour le Ventoux, Samuel Bellenoue situe le gain à 1 % dans ce domaine, car « plus la vitesse de déplacement est basse, moins l’aérodynamisme compte dans l’équation ». « Or le record du Ventoux a été battu d’entre 2 et 3 % (2,4 % exactement), donc il en manque » , poursuit Bellenoue qui, en tant qu’ancien pratiquant, dresse souvent des parallèles avec l’athlétisme : « Imaginez si un marathonien battait le record du monde de 2 à 3 %, c’est-à-dire d’environ 3 minutes. Tout le monde crierait au scandale. »

Son apparente facilité

« On ne voit pas un (produit) dopant qui 
permettrait de ne pas hyperventiler »

Outre ces chronos, Pogacar a aussi marqué les esprits par une quasi-absence des habituelles marques de l’effort : le visage creusé, les respirations fortes, les coups de barre après la ligne d’arrivée. « Lance Armstrong, dont on sait qu’il était dopé, regardez sa tête après un gros effort à l’époque. On voyait à ses yeux qu’il s’était donné à fond » , grince Samuel Bellenoue. « Des coureurs passent la ligne en étant asphyxiés, lui n’a pas de rictus, il ne respire pas, s’étonne Alban Lorenzini. Mais si tu ne respires pas, tu n’étais pas à fond ou quoi? »

« C’est vrai que ça peut être surprenant d’avoir quelqu’un qui n’hyperventile pas, mais si on veut en parler en termes de dopage, on ne voit pas un (produit) dopant qui permettrait de ne pas hyperventiler, glisse Marc Francaux. Je pense qu’il cherche à masquer les signes de fatigue, mais on peut quand même en voir parfois dans le coup de pédale. » Finalement, une chose est certaine : le Slovène suscite une incompréhension, même chez des personnes averties. En juin, Peter Leo, entraîneur de l’équipe Jayco-AlUla, déclarait : « C’est parfois dur de comprendre ce qu’on voit, ce qu’ils font et pourquoi on ne peut pas rivaliser avec Pogacar et d’autres. » Le Tour n’aura levé ce mystère pour personne.

***

L’homme qui a réinventé Pogacar

Depuis fin 2023, Javier Sola, le très discret technicien espagnol, a permis au Slovène de renouer avec la victoire sur le Tour et de régner sur la planète cyclisme.

"Avec lui, tout est taillé sur mesure pour l’athlète" 
    - RALPH MONSALVE, COUREUR VÉNÉZUÉLIEN 
      EN LIEN AVEC JAVIER SOLA

28 Jul 2025 - L'Équipe
YOHANN HAUTBOIS

Si nous n’avions pas croisé le discret Javier Sola en décembre à Alicante, lors d’un stage de préparation d’UAE Emirates-XRG, nous l’aurions imaginé dans la peau d’un nerd, planqué dans sa cave derrière ses ordinateurs. Car l’entraîneur espagnol de Tadej Pogacar, depuis novembre 2023, fuit la lumière et il n’a pas souhaité réaliser d’entretien. Willie Smit, 32 ans et coureur au sein de l’équipe continentale chinoise China Anta-Mentech, fut plus bavard pour évoquer cette collaboration commencée «sur Twitter en 2018. J’avais découvert toutes les données qu’il publiait. Je l’avais contacté, car j’avais trouvé ça très pointu et intéressant» .

Initialement réputé pour ses connaissances sur l’aérodynamisme et les réglages des vélos, le technicien de 39 ans est un pur produit de la recherche universitaire, et son CV déroulé sur son compte LinkedIn suffirait à remplir cette page: doctorant à l’université de Séville, licence en sciences de l’activité physique et du sport, diplôme de troisième cycle en sports cyclistes de haute performance… Des références qui ont séduit Jeroen Swart, directeur de la performance de la formation émirienne: «Nous travaillons ensemble depuis sept ou huit ans. Nous nous étions rencontrés via Twitter (décidément) et nous avions partagé la même philosophie sur les séances d’entraînement.»

Arrivé en 2022 chez UAE, Sola n’a pas pris en charge tout de suite le champion du monde, il s’est fait la main auprès de Domen Novak qui, séduit, a conseillé à son compatriote de lui faire confiance quand « Pogi » a souhaité ne plus travailler avec Inigo San Millan, son ancien coach. Depuis novembre 2023, donc,

Pogacar vole, a renoué avec le succès sur le Tour après deux éditions abandonnées à Jonas Vingegaard (2022 et 2023), et Sola ne peut pas y être étranger selon le coureur vénézuélien Ralph Monsalve, en lien avec Sola depuis 2019 grâce à… Twitter: «Avec lui, tout est taillé sur mesure pour l’athlète, avec des objectifs clairs. Beaucoup pensent qu’il a une recette secrète mais pas du tout. On travaille juste dur sur le vélo, sur la récupération et la nutrition.»

Willie Smit apprécie « son approche plus saine que d’autres qui proposent des processus extrêmes. Avec Javier, on travaille en début de saison en fonction du niveau physique où se situe notre corps, pas pour gagner la course en février. Quand le corps peut assimiler, on commence un entraînement plus difficile. Évidemment, pour Tadej, c’est différent ( rires). Quand il débute son entraînement, son niveau monte très rapidement» .

Le leader d’UAE, toujours en quête de stimuli, a rapidement adhéré, car il a horreur de la répétition, ce que Sola parvient à éviter, insiste Willie Smit, en fin de carrière: «Il n’impose rien, aucun protocole extrême. Grâce à lui, je ne tombe jamais malade. Je suis moins fatigué mentalement, je suis plus régulier. Je pourrais faire encore vingt ans avec lui.»

L’Espagnol a ainsi proposé au désormais quadruple vainqueur du Tour de le renforcer musculairement pour encaisser les classiques qui demandent plus d’explosivité et aussi de revoir sa position assise, de plus en plus utilisée pour attaquer ou contrer ses adversaires: «Tadej ne réalisait pas assez de gainage, sur et en dehors du vélo, il s’en est rendu compte lui-même après sa blessure au poignet gauche ( après sa chute lors de Liège-Bastogne-Liège en 2023), rappelle Swart. Et sur le plan de l’entraînement, la zone 2 préconisée par Inigo San Millan se faisait au détriment d’autres méthodes comme le fractionné à haute intensité et la musculation. Une approche plus globale a donc été privilégiée.» Et ciblée sur les manques du coureur de Komenda, longtemps allergique à la chaleur : à Isola 2000, sur son vélo de route ou de chrono, il s’est infusé des séances de quarante minutes dans un sauna, en altitude. Résultat, un niveau stratosphérique depuis 2023 (25 victoires en 2024, 16 cette saison) et Sola ignore s’il peut aller plus haut encore.

«Je n’ai pas de boule de cristal», disait-il en décembre.

Lui, ce sont les datas qu’il compulse, sans être forcément un rat de laboratoire jure Swart: «C’est quelqu’un de très sociable, mais sa première qualité reste son humilité.» «Javier n’a aucune ambition, assure Smit. Mais il est aussi très stressé, et s’il ne donne pas d’interview, c’est pour éviter les questions gênantes.» Notamment celles sur le dopage, inhérentes aux performances de Pogacar, « le meilleur coureur du monde avec le meilleur entraîneur du monde», estime Monsalve, qui n’a jamais rencontré son entraîneur en vrai.

***

Dans le Gotha du Tour de France

Tadej Pogacar a remporté hier sa quatrième Grande Boucle et se place encore un peu plus parmi les plus grands coureurs de l’histoire.

Commenti

Post popolari in questo blog

I 100 cattivi del calcio

Dalla periferia del continente al Grand Continent

Chi sono Augusto e Giorgio Perfetti, i fratelli nella Top 10 dei più ricchi d’Italia?