Tadej Pogacar, un enfant roi sans divertissement
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Tadej Pogacar lors de la vingtième étape du Tour, samedi.
A 26 ans, le Slovène a remporté dimanche sa quatrième Grande Boucle, marquée par son ultradomination. Au risque de s’ennuyer lui-même.
28 Jul 2025 - Libération
Par QUENTIN GIRARD Envoyé spécial sur le Tour
Jeudi, le peloton s’est élancé de Vif en Isère pour une journée de montagne dantesque à travers trois cols alpins. Sous la pluie, dans la brume, devant des spectateurs frigorifiés en coupe-vent blanc à pois rouges, une grande bataille était annoncée jusqu’à la montée finale de la terrible Loze. Elle n’a pas eu lieu. Tadej Pogacar était trop fort. Son adversaire principal, Jonas Vingegaard, a tenté mais ne pouvait rien. Rideau. Après course, le titan slovène a marqué son ennui. La voix monocorde, les épaules baissées, le regard dans le vague, il a dit : «Parfois je me demande pourquoi je suis encore là. C’est si long ces trois semaines. Je compte les kilomètres jusqu’à Paris. J’ai hâte que ce soit terminé.»
Le lendemain, à La Plagne, alors qu’il semblait de loin trois vélos audessus, le leader incontesté de l’équipe UAE n’a pas non plus cherché à gagner, laissant la victoire à Thymen Arensman. «Un roi sans divertissement est un homme plein de misères» : on a alors repensé à cette phrase de Pascal que Giono a utilisée pour le titre de son roman se déroulant en Isère. Avec son quatrième Tour de France remporté dimanche, à 26 ans, Tadej Pogacar n’a plus d’adversaire. Il le sait, ça l’ennuie, en enfant qu’il paraît toujours être, à la fois physiquement et mentalement, toujours à la recherche d’un nouveau jeu. Que va-t-il faire désormais? Quel défi peut-il encore trouver? L’épreuve, qu’on pensait mastodonte insubmersible, a-t-elle encore un intérêt si son champion n’est plus heureux de la gagner ? Ne risque-t-il pas de casser son jouet ?
SMASH BURGER
Jamais personne n’avait remporté autant de Tour aussi jeune. Il est difficile de ne pas l’imaginer dans les prochaines années égaler les cinq victoires de Merckx, Anquetil, Hinault et Indurain ou même d’atteindre les sept titres annulés de Lance Armstrong. Si Pogacar le veut, bien sûr. Rien que cette année, s’ajoute à la Grande Boucle des succès à Liège-Bastogne-Liège, au Tour des Flandres, aux Strade Bianche et des podiums à Roubaix, Milan-San Remo ou l’Amstel. N’hésitant pas à attaquer parfois de très loin, privilégiant un style agressif qui lui vaut l’amour inconditionnel de tous les enfants sur le bord de la route, rarement un cycliste n’a paru aussi complet. Armstrong, véritable colonel Kurtz du monde du cyclisme, fantôme inquiétant planant au-dessus des coureurs actuels, a eu ces mots définitifs, en forme de baiser de la mort : «Tadej est le plus grand de tous les temps. Aucun doute. Par ce qu’il est capable de faire sur son vélo, pas seulement sur le Tour, mais dans toutes les courses.»
Dès les premiers jours, avant même la montagne, le sort de cette édition était réglé. Si son adversaire principal, l’ancien poissonnier Jonas Vingegaard, tente après chaque passage de ligne d’arrivée de serrer la main du trublion, comme pour marquer une forme d’égalité, les deux n’évoluent plus dans le même bassin. Le Slovène ne lui tend que quelques doigts, requin laissant exister le rémora.
Cette année, sur le Tour, on a vu trois Tadej Pogacar, définissant assez bien l’idée que se fait le milieu de lui, comme l’écrivain Olivier Haralambon : «Un éternel adolescent.» La première semaine, il est apparu enjoué, plein de sève, heureux de se lancer dans des escarmouches échevelées contre son adversaire de courses d’un jour préféré, Mathieu Van der Poel. La deuxième, où il a écrasé la concurrence dans les Pyrénées façon smash burger, il n’a pas caché une forme d’arrogance. A la question de savoir s’il ne risquait pas de lasser ses concurrents à tout dévorer, il a répondu après le contre-la-montre de Peyragudes: «Je ne suis pas ici pour me faire des ennemis mais c’est le Tour de France. […] L’équipe te paye pour gagner. […] A la fin de ma carrière, je ne parlerais probablement plus à 99% du peloton. Sincèrement.»
Il fallait le voir aussi, quelques jours plus tard, sautillant sur sa chaise d’agacement, battant des bras comme s’il répétait un rôle à la commedia dell’arte, quand fut demandé à son coéquipier Tim Wellens si l’aspiration d’une moto ne l’avait pas aidé à s’échapper. La victoire de son ami, dimanche 20 juillet, a été peut-être un tournant. Un ancien pro nous raconte que le lendemain, dernière journée de repos, des coureurs sont allés voir les UAE pour leur demander d’en laisser aux autres. Hasard ou coïncidence, en troisième semaine, Tadej Pogacar n’a plus rien gagné et a marqué son agacement et son ennui. A-t-il voulu être magnanime ? Ou a-t-il agi avec maturité pour respecter les consignes de son équipe lui demandant de protéger avant tout son maillot jaune et de ne prendre aucun risque ? On ne sait pas.
On sait en revanche que ça ne lui a pas plu. D’une certaine manière, il finira par le faire payer. Sur son vélo est collé un sticker de l’incroyable Hulk. Tadej Pogacar dit: «C’est le superhéros qu’il ne faut pas énerver.»
SYMPATHIE ÉTIOLÉE
Comment est-il devenu si fort ? Le fils d’un père industriel et d’une mère professeure de français, qui a grandi dans la campagne proche de Ljubljana et s’est mis au vélo pour imiter son grand frère, l’a toujours été. Il a gagné dès les espoirs et ses débuts en pro, mais un cap a été franchi. Dans un peloton qui va globalement de plus en plus vite, il a encore explosé plusieurs records d’ascension ou approché certains des grandes années de l’EPO, ravivant les souvenirs spectraux du déhanchement de Bjarne Riis. Son temps au Ventoux a laissé les observateurs pantois et ravivé la machine à doutes. Ses watts développés font hurler les sceptiques. En on, quand on demande aux autres coureurs pourquoi il est au-dessus des autres, ils disent qu’ils ne savent pas, qu’il appartient à un autre monde. En off, certains bouillonnent sans avoir aucune certitude sur les techniques de triche qui pourraient être utilisées. La réputation sulfureuse de l’encadrement d’UAE Team Emirates, le manager Mauro Gianetti en tête, ne plaide pas en sa faveur. Longtemps Tadej Pogacar a profité dans le milieu d’un capital sympathie naturel, grâce à sa bonne bouille, sa mèche folle, ses blagues, son insensibilité au stress. Ce sentiment s’est clairement étiolé.
Dans un sport où chaque gramme est pesé et des milliers de données analysées en temps réel, le directeur de la performance de son équipe Jeroen Swart explique dans l’Equipe les différents facteurs à l’origine selon lui de la forte progression depuis fin 2023 de son protégé. Il insiste notamment sur son changement d’entraîneur, en passant d’Inigo San Millán à Javier Sola, sur l’amélioration des vélos et la nutrition. «Sur une montée de quarante minutes, le matériel fait une différence de deux à trois minutes», jure-t-il. Pour l’ingénieur Alban Lorenzini, conseiller matériel de plusieurs équipes, «tous les gains aérodynamiques sont valables à plus de 45 km/h, sur du plat. A 20 km/h, en montée, c’est quasi nul. Il faut alors envisager autre chose.» Néanmoins Jeroen Swart estime que l’ogre slovène «est vraiment à son maximum. La question est maintenant de savoir combien de temps on peut le maintenir à ce niveau et ce n’est plus une question d’âge, mais principalement de motivation.»
On y revient. Qui sait s’il ne finira pas par tout exploser ? A Montmartre, dimanche, il a montré qu’il savait tout de même trouver encore du plaisir.
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Tadej Pogacar durante la ventesima tappa del Tour, sabato.
Tadej Pogacar, un re bambino senza divertimenti
A 26 anni, lo sloveno ha vinto domenica la sua quarta Grande Boucle, caratterizzata dal suo dominio assoluto. A rischio di annoiarsi lui stesso.
28 luglio 2025 - Libération
Di QUENTIN GIRARD Inviato speciale al Tour
Giovedì, il gruppo è partito da Vif, nell'Isère, per una giornata dantesca in montagna attraverso tre passi alpini. Sotto la pioggia, nella nebbia, davanti a spettatori infreddoliti in giacche a vento bianche a pois rossi, si preannunciava una grande battaglia fino alla salita finale del terribile Col de la Loze. Ma non è andata così. Tadej Pogačar era troppo forte. Il suo principale avversario, Jonas Vingegaard, ci ha provato ma non ha potuto fare nulla. Sipario. Dopo la gara, il titano sloveno ha espresso la sua noia. Con voce monotona, spalle curve e sguardo perso nel vuoto, ha detto: «A volte mi chiedo perché sono ancora qui. Queste tre settimane sono così lunghe. Conto i chilometri che mancano a Parigi. Non vedo l'ora che finisca».
Il giorno dopo, a La Plagne, mentre sembrava essere lontano tre biciclette, il leader indiscusso della UAE Emirates-XRG non ha cercato di vincere, "lasciando" la vittoria a Thymen Arensman. «Un re senza divertimenti è un uomo pieno di miserie»: ci è venuta in mente questa frase di Pascal che Giono ha usato come titolo del suo romanzo ambientato nell'Isère. Con il suo quarto Tour de France vinto domenica, a 26 anni, Tadej Pogačar non ha più avversari. Lo sa, e questo lo annoia, da bambinetto quale ancora sembra essere, sia fisicamente sia mentalmente, sempre alla ricerca di un nuovo gioco. Che cosa farà ora? Quale sfida potrà ancora trovare? La gara, che si pensava fosse un colosso inaffondabile, ha ancora senso se il suo campione non è più felice di vincerla? Non rischia di rompere il suo giocattolo?
SMASH BURGER
Nessuno aveva mai vinto così tanti Tour così giovane. È difficile non immaginare che nei prossimi anni eguaglierà le cinque vittorie di Merckx, Anquetil, Hinault e Indurain o addirittura raggiungerà i sette titoli, poi cancellatigli, di Lance Armstrong. Se lo stesso Pogačar lo vorrà, ovviamente. Solo quest'anno, oltre alla Grande Boucle, si aggiungono i successi alla Liegi-Bastogne-Liegi, al Giro delle Fiandre, alla Strade Bianche e i podi a Roubaix, Milano-Sanremo e all'Amstel. Non esitando ad attaccare a volte da molto lontano, privilegiando uno stile aggressivo che gli vale l'amore incondizionato di tutti i bambini ai bordi della strada, raramente un ciclista è apparso così completo. Armstrong, autentico colonnello Kurtz (*) del ciclismo, fantasma inquietante che aleggia sui corridori attuali, ha pronunciato queste parole definitive, come un bacio della morte: «Tadej è il più grande di tutti i tempi. Non c'è dubbio. Per quello che è capace di fare in bicicletta, non solo al Tour, ma in tutte le gare».
Fin dai primi giorni, prima ancora delle montagne, il destino di questa edizione era già deciso. Se il suo principale avversario, l'ex pescivendolo Jonas Vingegaard, cerca dopo ogni traguardo di stringere la mano al ribelle, come per segnare una sorta di parità, i due non giocano più nella stessa categoria. Lo sloveno gli porge solo alcune dita, come uno squalo che lascia vivere la remora.
Quest'anno, al Tour, abbiamo visto tre Tadej Pogačar, che definiscono abbastanza bene l'idea che il mondo ha di lui, come lo scrittore Olivier Haralambon: «Un eterno adolescente».
La prima settimana è apparso allegro, pieno di energia, felice di lanciarsi in scontri sfrenati contro il suo avversario preferito nelle gare di un giorno, Mathieu van der Poel.
La seconda, dove ha schiacciato la concorrenza nei Pirenei come uno smash burger, non ha nascosto una certa arroganza. Alla domanda se non rischiasse di stancare i suoi concorrenti divorando tutto, ha risposto dopo la cronometro di Peyragudes: «Non sono qui per farmi dei nemici, ma questo è il Tour de France. […] La squadra mi paga per vincere. […] Alla fine della mia carriera, probabilmente non parlerò più con il 99% del gruppo. Davvero».
Bisognava vederlo anche qualche giorno dopo, mentre saltellava sulla sedia per l'irritazione, agitando le braccia come se recitasse una parte della commedia dell'arte, quando al suo compagno di squadra Tim Wellens è stato chiesto se la scia di una moto non lo avesse aiutato a scattare. La vittoria del suo amico, domenica 20 luglio, è stata forse una svolta. Un ex professionista ci racconta che il giorno dopo, ultimo giorno di riposo, alcuni corridori sono andati a trovare gli "UAE" per chiedere loro di lasciare spazio agli altri. Sarà un caso o una coincidenza, ma nella terza settimana Tadej Pogacar non ha più vinto e ha manifestato il suo fastidio e la sua noia. Ha voluto essere magnanimo? O ha agito con maturità per rispettare le istruzioni della sua squadra che gli chiedeva di proteggere prima di tutto la maglia gialla e di non correre alcun rischio? Non lo sappiamo.
Sappiamo invece che non gli è piaciuto. In un certo senso, finirà per fargliela pagare. Sulla sua bicicletta è attaccato un adesivo dell'incredibile Hulk. Tadej Pogačar dice: “È il supereroe che non bisogna far arrabbiare”.
SIMPATIA SVANITA
Come è diventato così forte? Figlio di un padre industriale e di una madre insegnante di francese, cresciuto nella campagna vicino a Lubiana, ha iniziato ad andare in bicicletta per imitare il fratello maggiore e forte lo è sempre stato. Ha vinto fin dalle giovanili e dai suoi esordi da professionista, ma ha superato un traguardo importante. In un gruppo che va sempre più veloce, ha battuto diversi record di salita o si è avvicinato ad alcuni dei grandi negli anni dell'EPO, ravvivando i ricordi spettrali dell'ondeggiare di Bjarne Riis. Il suo tempo sul Ventoux ha lasciato a bocca aperta gli osservatori e ha riacceso i dubbi. I suoi watt sviluppati fanno urlare gli scettici. Quando si chiede agli altri corridori perché sia così superiore agli altri, rispondono che non lo sanno, che appartiene a un altro mondo. Dietro le quinte, alcuni ribollono senza avere alcuna certezza sulle tecniche di frode che potrebbero essere utilizzate. La controversa reputazione dello staff tecnico della UAE Team Emirates-XRG, con in testa il manager Mauro Gianetti, non gioca a suo favore. Per molto tempo Tadej Pogačar ha goduto di una naturale simpatia nell'ambiente, grazie al suo bel faccino, alla sua ciocca ribelle, alle sue battute, alla sua insensibilità allo stress. Questo sentimento si è chiaramente affievolito.
In uno sport in cui ogni grammo viene pesato e migliaia di dati analizzati in tempo reale, il direttore delle prestazioni della sua squadra, Jeroen Swart, spiega a L'Équipe i diversi fattori che, secondo lui, sono all'origine del forte progresso che il suo protetto sta avendo dalla fine del 2023. Insiste in particolare sul cambio di preparatore, passando da Inigo San Millán a Javier Sola, sul miglioramento delle biciclette e sull'alimentazione. «Su una salita di quaranta minuti, l'attrezzatura fa una differenza di due o tre minuti», afferma. Per l'ingegnere Alban Lorenzini, consulente tecnico di diverse squadre, «tutti i guadagni aerodinamici sono validi a oltre i 45 km/h, in pianura. A 20 km/h, in salita, sono quasi nulli. Bisogna quindi considerare altro». Tuttavia, Jeroen Swart ritiene che il titano sloveno «sia davvero al massimo delle proprie possibilità. La domanda ora è: per quanto tempo potrà mantenersi a quel livello? Non è più una questione di età, ma principalmente di motivazione».
Ci risiamo. Chissà se alla fine non finirà per esplodere? Domenica a Montmartre, ha dimostrato di saper ancora provare piacere.
(*) Walter E. Kurtz: personaggio immaginario interpretato da Marlon Brando nel film Apocalypse Now (1979) di Francis Ford Coppola, e modellato sulla biografia di Robert B. Rheault, comandante delle Forze Speciali USA in Vietnam.
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