Tadej Pogačar: je t’aime, moi non plus
Tadej Pogacar gagne le Tour et cristallise les soupçons
Dans un climat de doutes grandissants et de déprime en fin d’épreuve, le Slovène remporte son quatrième Tour, égalant Christopher Froome. La lassitude visible du coureur, ultradominateur, interroge.
28 Jul 2025 - L'Humanité
JEAN-EMMANUEL DUCOIN
Acte I, scène 1.
Tadej Pogačar n’est pas un cycliste. C’est un genre à lui tout seul. Les genres déclinent, s’estompent, disparaissent, comme les civilisations ou les croyances. À 26 ans, au sommet de son potentiel, le Slovène a donc bouclé la boucle par un triomphe contrôlé, mais plus modeste qu’il n’y paraît. Quelques mots suffisent pour résumer sa course, qui ne ressembla, en vérité, à aucune autre référencée dans le grand livre des Illustres. Trois phases bien distinctes.
Une domination sans partage, d’abord, par le harcèlement, la haute tension dans les étapes dites de « plaine » lors des dix premiers jours et une forme de toute- puissance progressive – du travail d’orfèvre. La suite fut ambivalente, notamment dans les Pyrénées puis au Ventoux, une sorte d’écrasement par le vide, mais dans un climat de suspicions grandissantes, de questions sans réponses, comme si Pogacar commençait, déjà, à mettre les mains sur les freins – histoire de ne pas en rajouter. Enfin, la traversée des Alpes, dans un mélange de blues psychologique assumé, quand il se contenta de « suivre » son meilleur ennemi, Jonas Vingegaard, sans jamais surjouer le Cannibale – l’envie semblait évaporée.
L’ANARCHISTE S’EST MUÉ EN BARON
Acte I, scène 2.
Disparu, l’espiègle aux mèches rebelles pédalant dans la joie, s’amusant, torpillant les idées reçues, rigolard et insouciant. Dorénavant, le Slovène calcule, temporise, s’économise, comme si on le forçait à rallier les arrivées pour honorer ses obligations. L’anarchiste s’est mué en baron. Voilà l’étrange Grande Boucle de Tadej Pogacar, qui entre pourtant, un peu plus, dans le Panthéon de son sport. Avec un visage plus humain, peut-être. Mais osant avouer ses états d’âme, comme autant de confessions improbables.
Acte II, scène 1.
Dans un moment de troubles étranges, lui-même se déclara lassé par ce long rendez-vous de Juillet, comme si le plaisir n’y était plus, comme s’il avait laissé s’enfuir sa bonne humeur d’ex- gamin risque- tout, au profit de mornes calculs. «Je compte les kilomètres jusqu’à Paris», concéda-t-il à La Plagne. Et il ajouta: «Des fois, je me demande ce que je fais encore là, c’est si long. J’ai hâte que ce soit terminé, que je puisse rentrer à la maison et faire autre chose dans ma vie.» Du coup, l’homme attira moins l’excitation… en demeurant tout aussi terrifiant. Chacun ses contradictions.
INCOMPARABLE SINON À MERCKX
Acte II, scène 2.
Dans le cyclisme, par tradition, toute domination insolente soulève autant de suspicions que d’émerveillements. Pour le Peuple du Tour, la balance penche du mauvais côté. Si Pogačar le déplore, il le doit à ses prédécesseurs et à ce «milieu» fossilisé dans son passé, hanté par ses démons qui réapparaissent à chaque performance extraordinaire. Car le « phénomène » Pogacar, cette année, n’a pas seulement imprimé sa marque ces trois dernières semaines. Vainqueur des Strade Bianche, du Tour des Flandres, de la Flèche Wallonne, de Liège-Bastogne-Liège, du Dauphiné et du Tour. Sachant qu’il aurait pu réaliser un grand chelem: 3e à Milan-San Remo, 2e sur Paris-Roubaix. Et sans connaître un seul jour «sans», toujours là pour la gagne, de quoi alimenter la chronique. À ce jour, il compte neuf Monuments, 17 classiques en tout, un Giro, quatre Tours de France. Stupéfiant.
Épilogue.
Pour clore sa 36e édition sur les routes du Tour, le chronicoeur, qui en a vu d’autres, songea alors: Pogačar, je t’aime, moi non plus. Sans savoir s’il s’agissait d’une référence toute personnelle due à l’ambiguïté de ce cycliste hors normes agitant des spectres qui continuent de secouer nos nuits agitées ou, plutôt, à ce que pourrait penser le Slovène de lui-même: «Je t’aime, moi non plus. » Une possibilité. Car, à quoi rêve encore le crack du XXIE siècle, incomparable sinon à Merckx? À remporter la Vuelta, dès cette année, plus tard? À triompher sur les pavés de Roubaix, le plus vite possible? S’imagine-t-il un autre destin que celui de cette espèce d’élève surdoué de sa classe, qui finit par profondément s’ennuyer parmi ses congénères? Mystère. L’an dernier, le chronicoeur avait philosophé autour du thème : croire ou ne pas croire. En 2025, l’affaire est d’une autre nature. Tadej Pogacar n’est pas un cycliste. C’est un genre à lui tout seul, dont il détient toutes les clefs. Avant de décliner ou de disparaître.
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BENOÎT TESSIER/REUTERS
Tadej Pogacar sur les Champs-élysées, à Paris, le 27 juillet.
21e ÉTAPE
LE FABULEUX DESTIN DE WOUT VAN AERT
Des nerfs à vif, en guise d’apothéose.
28 Jul 2025 - L'Humanité
Dans leur folie de Juillet, les organisateurs avaient donc décidé de briser le rituel « normalisé » des Champs-élysées. Concentrée dans les 40 dernières bornes, se dressa la butte Montmartre, que le peloton devait escalader à trois reprises. Il était 18 h 30, la longue balade champêtre s’arrêta. Devant le célèbre café des Deux-moulins, rue Lepic, tout débuta. Montmartre vécut une ferveur populaire inouïe. Dès le premier passage sur la Butte, le peloton éclata en pièces détachées. Et le Slovène dégoupilla, dans la deuxième ascension. Panache inconscient ou folie douce ? Un groupe de six se détacha (Pogačar, Van Aert, Mohoric, Jorgenson, Trentin et Ballerini). Dans l’ultime escalade, le maillot jaune la joua comme dans un Monument, mais Wout Van Aert (Visma) plaça un contre assassin, façon virtuose, tel un Flandrien sur les pavés. « Pogi » lâcha l’affaire et le Belge vint quérir « sa » victoire de prestige.
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