La révolte citoyenne face à la milice trumpienne
Photo Adam Gray. AP
Lors d’une manifestation contre les agents de l’ICE,
à Minneapolis, le 12 janvier.
24 Jan 2026 - Libération
Par Benjamin Delille Envoyé spécial à Minneapolis et Saint-Paul
Sifflets pour prévenir de l’arrivée des agents, actions devant leurs logements, entraide citoyenne… Depuis le meurtre d’une manifestante abattue par l’ICE début janvier, la ville du Minnesota est devenue le théâtre d’une révolte de grande ampleur contre la politique migratoire et autoritaire de Trump.
C’est une révolte de sifflets. Ils sonnent à chaque carrefour de Minneapolis et Saint-Paul, les «villes jumelles» séparées par le Mississippi, dès que débarque l’ICE, l’«Immigration and Customs Enforcement», soit la sinistre police migratoire devenue le symbole de la dérive autoritaire de Donald Trump. Lorsque l’un retentit, des dizaines d’autres répondent en écho. Et tous les riverains engagés débarquent aussitôt. Ici pour entourer l’une de ces voitures banalisées desquelles sortent des agents masqués, lourdement armés ; là pour les filmer en train de plaquer sur le sol gelé deux adolescents latinos et leur passer les menottes sous un concert d’insultes et de cris indignés. «Nazis ! hurle, les larmes aux yeux, un vieil homme terrassé. S’en prendre ainsi à des gamins… Ces hommes ne connaissent pas la honte.»
Depuis le meurtre de Renee Nicole Good, une mère de famille de 37 ans, le 7 janvier, la mobilisation ne cesse de grossir à Minneapolis. La jeune femme a été abattue à bout portant dans sa voiture et devant sa conjointe par un agent de l’ICE alors qu’elle tentait de freiner leurs opérations. Immédiatement, l’administration Trump a volé au secours de son homme de main, invoquant une situation de «légitime défense» face à une «agitatrice professionnelle». Mais les nombreuses vidéos de la scène racontent une autre histoire. Celle d’une manifestante pacifique –ses derniers mots furent «tout roule mec, je ne t’en veux pas» – dont la tentative de fuite face à deux agents agressifs aura laissé trois orphelins.
Ce drame, à quelques rues seulement de là où fut tué l’Afro-Américain George Floyd en 2020 par deux policiers locaux – provoquant une vague inédite de manifestations sous la bannière «Black Lives Matter» –, a tristement résonné dans cette agglomération rompue aux mobilisations. Et surtout redoublé l’intense contestation citoyenne contre l’opération «Metro Surge», lancée début décembre, la plus importante de la politique migratoire ultrarépressive de Trump contre une ville démocrate puisque, aujourd’hui, environ 3000 agents fédéraux sont déployés à Minneapolis.
Voici donc qu’un deuxième mémorial, après celui pour George Floyd, a été construit à la hâte. Des dizaines de fleurs, d’hommages, de drapeaux et de slogans tapissent la route où la voiture de Renee Good a fini sa course. Mardi, Hannah, une voisine, immobile à côté d’un brasero qui tempère les -20 °C affichés par le thermomètre, s’y rend pour la première fois depuis le drame. Une larme brille sur son visage emmitouflé dans un lourd manteau d’hiver. Elle pleure autant pour cette amie qu’elle croisait de temps à autre que pour les dizaines de voisins immigrés récemment embarqués, voire expulsés. «Ce quartier est composé d’au moins deux tiers de Latinos et Somaliens, dit-elle. Ici, comme partout à Minneapolis, la communauté est très forte, on veut que nos voisins restent en sécurité.» Si elle a repoussé son hommage, c’est qu’elle était bien occupée. Son sifflet siglé «ICE Out» («ICE dehors») en témoigne. «Je m’occupe de coordonner les différents groupes de lutte sur le terrain et je peux vous dire qu’il y a de plus en plus de monde.» Derrière elle, un jeune homme distribue des sifflets à tour de bras aux automobilistes qui chuchotent des mots de soutien.
«Ils essaient de nous semer»
Ailleurs en revanche, la révolte gronde à grand bruit. Il ne s’agit pas tant d’exprimer son mécontentement que d’empêcher par tous les moyens l’action de la police migratoire. Quartier par quartier, des voisins en gilet jaune se relaient toute la journée aux croisements dans un froid polaire pour observer les allées et venues des voitures suspectes. Ce sont ces parents qui veillent les écoles, accompagnent les enfants de ceux qui n’osent plus sortir. Ces réseaux d’entraide qui livrent de la nourriture aux familles immigrées. On se cotise pour payer le loyer, soutenir ceux dont un proche est détenu. Ce sont aussi ces manifestants qui font un raffut du diable, la nuit, aux abords des hôtels où essaient de dormir les agents de l’ICE. Ceux qui boycottent les grandes enseignes qui laissent entrer la police migratoire dans leurs supermarchés, alors que tous les petits commerces arborent fièrement une pancarte «ICE Out».
Le coeur de la lutte reste «la réponse rapide», un jeu du chat et de la souris qui s’est mis en place. «Colonel Moutarde», une retraitée forte en gueule, enchaîne les patrouilles dans la ville de Saint-Paul. «Ça me permet de me rendre utile, et de calmer la colère qui monte à chaque fois que je scrolle sur mon téléphone.» Dans son véhicule, l’appareil est branché sur une conversation de l’application Signal où les militants se partagent en direct des informations. Ce sont beaucoup de femmes, qui utilisent des pseudos de peur d’une éventuelle infiltration et qui se répartissent les zones par secteur. «Il y a des gens comme moi qui ont du temps à donner, détaille Colonel Moutarde. Et d’autres qui font ça sur leur pause déjeuner, ou en se rendant à un rendez-vous.»
Dès qu’une voiture est suspecte, le numéro de plaque est donné et une coordinatrice vérifie sur une base de données, qui gonfle jour après jour, si elle correspond à une voiture identifiée ou suspectée d’appartenir à l’ICE. «Une fois qu’on les repère, toutes les personnes qui sont à moins de trois minutes se rendent où se trouvent les agents pour faire un maximum de bruit, alerter les voisins et protéger ceux qui sont menacés, explique Colonel Moutarde, alors qu’elle croise justement une plaque connue et prend la voiture en chasse. Quand ils captent qu’on les suit, ils essaient de nous semer. Plus longtemps on tient, moins ils ont le temps d’arrêter des gens.»
Une dizaine de minutes plus tard, le gros pick-up noir poursuivi donne un coup d’accélération brutal à un feu rouge, manque de renverser une berline en tournant à gauche, et se fait la malle. Son conducteur, en tenue de combat, lâche un doigt d’honneur qui contraste avec le sticker «bébé à bord» collé à l’arrière. «Ils n’ont absolument aucune limite», se désole la retraitée. En deux heures de patrouille, plus d’une quinzaine d’opérations de l’ICE sont recensées. On entend au bout du fil les sifflets et les klaxons retentir. Puis les bilans qui tombent: un homme hmong arrêté dans un supermarché, une famille latino dont la vitre de voiture a été brisée ou encore un vieillard somalien sorti de force de son domicile. «Cela reste rare qu’on empêche totalement une arrestation, parce que le principe c’est d’être non-violent et surtout de tout documenter», précise Colonel Moutarde.
Pour cela, plusieurs organisations prodiguent des formations, autant aux militants qu’aux migrants à qui l’on rappelle leurs droits. Les conseils de quartier se sont transformés en véritables assemblées générales pour organiser l’action sur le terrain. «Quand je vous vois tous réunis devant moi, j’ai envie de pleurer de fierté», dit dans une salle polyvalente de South Uptown, dans le sud-ouest de Minneapolis, un ancien dirigeant syndical à la voix cassée d’avoir trop crié sur des agents. «L’organisation actuelle de la contestation bénéficie d’une sorte de mémoire musculaire de celle de 2020, après le meurtre de George Floyd», analyse Michelle Phelps, sociologue à l’Université du Minnesota qui travaille sur les violences policières. «On a réactivé beaucoup de réseaux, appris de nos erreurs pour éviter toute violence et pour protéger nos communautés», insiste Ann Treacy, représentante locale de la Women’s March, une organisation féministe créée au lendemain de la première élection de Trump, en 2016.
«On n’a pas non plus réinventé la roue : les sifflets, les groupes Signal, tout ça est inspiré de ce qui s’est déjà fait avant nous à Chicago, Portland, Los Angeles, reconnaît Paul Sullivan, représentant local de l’Union américaine pour les libertés civiles (Aclu), qui collecte témoignages et vidéos qui viendront nourrir les procédures juridiques lancées contre le département de la Sécurité intérieure, duquel dépend l’ICE. La différence du Minnesota, c’est peut-être la culture et la dynamique sociale. Le sens de la communauté, ici, c’est une question de vie ou de mort : on ne survit pas seul par -40 °C dehors.» Ce sont probablement toutes ces spécificités – un Etat libéral du nord du Midwest qui a la contestation chevillée au corps, brille par sa culture et sa bonhomie– qui expliquent l’acharnement de Donald Trump. Le milliardaire a instrumentalisé un scandale de fraude aux aides sociales, dans lequel étaient impliqués quelques dizaines de Somaliens dont le Minnesota accueille une grande communauté, pour justifier le déploiement massif de ses agents du chaos.
«Une campagne de terreur»
L’argument est d’autant plus fallacieux que l’ICE est censée traquer les migrants sans papiers là où 95 % des Somaliens installés ont la nationalité américaine. «Donald Trump ne les envoie pas pour régler un supposé problème migratoire, qui n’existe pas ici, témoigne Paul Sullivan. Il essaie de pousser les gens à la violence pour avoir une excuse afin d’invoquer l’Insurrection Act.» L’ex-magnat de l’immobilier a en effet menacé de mobiliser cette loi qui lui permettrait de déployer l’armée dans les rues de Minneapolis pour restaurer l’ordre. Ce sont pourtant ses hommes, ceux de l’ICE, que l’on voit forcer des portes en tenue de combat, bousculer des manifestants armés de simples sifflets. Mardi, ils ont même arrêté un enfant de 5 ans, Liam Ramos, cartable sur le dos, avec un bonnet en forme de Pokémon. Envoyé dans un centre de détention du Texas avec son père qui suivait pourtant une procédure légale de demande d’asile. «Vous ne pouvez pas me dire que cet enfant va être classé comme un criminel violent», s’est indigné Zena Stenvik, la directrice de son école, dans le quartier de Columbia Heights.
Contre les faits et la raison, Donald Trump s’entête à décrire une ville en pleine dérive, à insulter les Somaliens. Son vice-président, J.D. Vance, s’est même rendu jeudi à Minneapolis pour témoigner de son «soutien» aux agents de l’ICE. Le département de la Justice a assigné à comparaître plusieurs personnalités démocrates locales, dont le gouverneur Tim Walz −ennemi juré de Trump pour avoir été le colistier de Kamala Harris – et le maire, Jacob Frey, pour déterminer s’ils ont conspiré pour entraver la loi fédérale et la politique migratoire du Président. «Il est très difficile de ne pas lire cela comme une campagne de terreur et d’intimidation», analyse Michelle Phelps.
Une campagne d’autant plus violente que la ville résiste avec panache. Greg Bovino, proclamé «commandant en chef» des gardesfrontières américains, avouait mardi que «la bonne organisation» de «certains groupes» de manifestants compliquait la tâche de ses équipes. «La stratégie de la terreur ne fonctionne pas sur nous, témoigne Connie, une manifestante face au Whipple Building, le siège de l’ICE dans le sud de la ville. Plus ils multiplient les exactions, plus les gens se réveillent.» Ici, ils sont quelques dizaines à se succéder toute la journée, autant pour insulter les voitures banalisées qui vont et viennent sans cesse que pour accueillir les rares personnes relâchées. Il y a un poêle pour les réchauffer, des pizzas ou des spécialités mexicaines pour les nourrir. Et puis des mots de soutien après des heures passées dans le flou et l’angoisse.
Une observatrice anonyme des droits humains, autorisée à pénétrer dans le bâtiment pour documenter les conditions de détention, décrit un chaos administratif total, où les juges s’arrachent les cheveux pour retrouver des personnes que l’ICE est incapable de localiser. «Ils ne respectent plus aucune règle, plus aucune loi», dit-elle, dépitée. Avant de jeter un regard fier sur les manifestants regroupés qui préparaient une mobilisation d’ampleur, vendredi: «La dernière résistance, ce sont eux.»

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