Le dernier opposant


Dix ans après l’inauguration du nouveau stade de l’OL à Décines, l’agriculteur Philippe Layat reste arc-bouté sur ses convictions.

“Je me suis fait casser la gueule chez moi par des types qui sont passés par-derrière pour entrer ''
PHILIPPE LAYAT
“Avant, il y avait les paysans sans terres, aujourd’hui des terres sans paysans
PHILIPPE LAYAT

9 Jan 2026 - L'Équipe
RÉGIS DUPONT

DÉCINES-CHARPIEU (RHÔNE) – Chaque jour de match au Groupama Stadium, une procession de 1 500 véhicules renvoie Philippe Layat à son combat perdu : « Le stade qui fait un bruit épouvantable tous les quinze jours, c’est une chose, mais ce qui me gêne surtout, c’est que c’est une verrue. On était très bien à Gerland, il y avait aussi de la place à Satolas (village d’Isère à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Décines), où ils ont fait leur plateforme Amazon. Mais ils ont voulu faire ça là, sur des terres agricoles. Ce sont des voyous. »

À 70 ans, l’agriculteur s’apprête à prendre sa retraite. Autour de lui, le temps semble s’être arrêté depuis un moment. Des carcasses de voitures, de tracteurs, de fourgons, encombrent son terrain. Au loin gambade son troupeau d’une cinquantaine de moutons. Pour rejoindre les ovins, il faut passer sous la fameuse avenue de France, celle qui scinde son exploitation en deux.

Cette cicatrice brise son horizon au quotidien. Ses soutiens y avaient organisé un dernier rassemblement le 9 janvier 2016, jour de l’inauguration du Parc OL (4-1 contre Troyes, buts de Lacazette, Ghezzal, Ferri et Beauvue). Ce jour-là, le leader de la lutte contre le Grand Stade est à peine remis de l’agression violente dont il a été victime à son domicile le 20 décembre 2015. Trois individus cagoulés l’attachent à une chaise et lui demandent l’argent obtenu de l’expropriation de ses terres.

L’affaire, jugée en juillet 2023 par la cour criminelle du Rhône, a débouché sur la condamnation à dix ans du principal suspect, en cavale au moment du procès. «Je me suis fait casser la gueule chez moi par des types qui sont passés par-derrière pour entrer, l’enquête a démontré qu’ils étaient venus une fois en repérage, j’ai pris un grand coup de crosse et je ne peux plus ouvrir complètement la bouche » , constate Layat. En 2015, il avait dénoncé « une intimidation, un règlement de comptes pour que j’arrête d’embêter les gens du Grand Lyon » .

Dix ans après, il sourit : « Dommage, j’avais prévu des gros rondins et du fumier pour l’inauguration. » Layat est bien seul face à ce monde qui avance sans lui. L’OL Vallée, avec tous ses défauts, s’est implantée dans le paysage. Et il est probable que les actuels propriétaires du club ignorent l’existence de cet éternel opposant, voire du mouvement d’ensemble qui l’a accompagné. « J’étais rien du tout. Et un jour, un pote m’a dit : “Des bulldozers vont venir dans ton champ. Tu préfères des bulldozers ou des altermondialistes?” Altermondialiste, je ne savais même pas ce que c’était. »

Nous sommes en juillet 2013, à quelques jours du lancement officiel du chantier. La ZAD (zone à défendre) des « fils et filles de la butte » vient de naître, certaine de son bon droit: le projet de Grand Stade, lancé en 2007, a été retoqué en juillet 2008 par le commissaire-enquêteur, qui rejette la demande de révision du plan local d’urbanisme (PLU). Mais dès septembre suivant, l’avis sur la déclaration d’utilité publique est rendu « favorable sous réserves » . Et, le 3 septembre 2013, les forces de l’ordre évacuent une première fois les opposants pour faire place aux engins de chantier.

C’est le début d’une longue partie de cache-cache entre les deux camps, en parallèle de recours qui n’empêcheront pas la mise en oeuvre du dernier grand projet de l’ère Jean-Michel Aulas, soutenu par le maire lyonnais d’alors, Gérard Collomb. Deux grosses années durant lesquelles l’inflexible Layat demeurera en première ligne. « C’est une histoire de gros sous, on ne prend pas comme ça 50 hectares de terres agricoles pour changer le PLU et en faire des zones constructibles. Ce n’est même pas un stade, c’est une opération financière », continue-t-il de marteler.

Concrètement, l’expropriation lui a rapporté 65.000 euros, à partager avec son frère et ses deux soeurs. Mais l’argent dort toujours à la caisse des dépôts. Il ne veut pas y toucher, pas plus qu’il ne veut se séparer de son repaire coincé entre la campagne et les pavillons, qui deviennent petit à petit son voisinage. « La ferme appartient à notre famille depuis quatre cents ans, mais si je l’avais achetée il y a cinquante ans, ce serait la même chose. J’avais 25 hectares agricoles avant qu’on m’en vole 7. Avant, il y avait les paysans sans terres, aujourd’hui des terres sans paysans. Les agriculteurs ont 150 hectares et un bide comme ça, ils passent la journée sur leur tracteur. »

Il revendique sa singularité. Chez lui, il n’y a pas Internet. Face au rouleau compresseur qui a eu raison de son acharnement, le complotisme n’est jamais très loin des aphorismes qui parsèment son discours. Son quotidien, c’est « de tourner en rond. Plein de copains me disent: “Vends tout, achète un camping-car et promènetoi.” Mais je n’en ai même pas envie. Moi, j’aime bien la nature, mon bois, mes bêtes ».

Le Grand Lyon a dépensé 250.000 euros sur la propriété de l’agriculteur pour l’aménager. Celui-ci objecte que le tunnel construit sous l’avenue de France pour le passage des moutons « est inondé dès qu’il pleut. La boue s’y accumule. Et je reçois régulièrement des courriers parce que les clôtures qu’ils ont installées sont de mauvaise qualité. Les moutons se sauvent et vagabondent au bord de la route ».

Chacun semble se complaire dans une forme de malentendu permanent. « Je regrette une seule chose: c’est de ne pas avoir pris mon tracteur pour leur foncer dessus quand ils sont venus nous déloger. À l’époque, il y avait quand même 270.000 soutiens sur ma page Facebook. »

Les graffitis, dernière trace visible de sa bataille, demeurent sur la façade de son domicile : « Avis au public : une association de malfaiteurs en bande organisée et de ramassis de voleurs sévissent dans la région, ils volent le bien d’autrui en toute impunité sous couvert de la loi… du milieu » , proclame l’un d’eux. Sur le portail de la propriété, d’autres slogans et quelques articles de journaux témoignent. L’original Philippe Layat est devenu quasi marginal, plus ou moins coupé de sa famille, reclus dans son domaine un peu foutraque au coeur d’une banlieue bien rangée. « Il y a plein de gens qui aiment le foot et je peux le comprendre, mais déjà à l’école, quand on jouait au ballon, je préférais le basket. Ça me faisait chier de courir après le ballon. Si j’allume la télé, je préfère regarder Échappées belles. »

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