Rébellion insolente, liberté sexuelle , «Bardot en avance sur son temps»


Sex-symbol clivant, l’actrice ne s’est jamais considérée comme féministe mais a creusé le sillon de la libération des femmes en transformant l’expression du désir en outil d’émancipation.

29 Dec 2025 - Libération
Recueilli par Cécile Daumas (1) 
Simone de Beauvoir, «Brigitte Bardot and the Lolita Syndrom», Esquire (1959).

Dans Et Dieu… créa la femme, elle mime l’amour en dansant le mambo, et en plus, elle dit aimer ça. Un choc culturel dans la France conservatrice des années 50. Blonde comme Marylin, mais avec de la sueur perlant à son front, Brigitte Bardot propulse un nouveau type de star, sexuelle et émancipée, analyse Ginette Vincendeau, professeure en études cinématographiques, autrice des Stars et le star-système en France (l’Harmattan, 2008) et Brigitte Bardot (Grund, 2014). Bardot, sex-symbol, transgressait, clivait, passionnait ou faisait peur. Une force de la nature, écrivait Beauvoir, «dangereuse aussi longtemps qu’elle reste indomptée». Plus égoïstement, c’était une femme sans les revendications d’une femme, qui oeuvra à sa propre émancipation, et fraya un chemin aux autres.

Pourquoi Brigitte Bardot a-t-elle révolutionné l’image de la star sex-symbol ?

C’est une star unique parce qu’elle réunit deux aspects antagonistes : elle est objet du désir masculin, avec sa beauté et son physique exceptionnellement sexy, et en même temps, elle exprime, de façon inédite, son désir à elle. Les autres stars de l’époque, Marilyn Monroe ou Martine Carol en France, ne sont pas dans ce registre. Dès les années 1960, Simone de Beauvoir, dans un texte très célèbre (1), voit ce paradoxe. «Au jeu de l’amour, dit Beauvoir, Bardot est autant le chasseur que la proie.» C’est cela qui la rend exceptionnelle. Affirmer cette liberté sexuelle dans la société encore patriarcale de la France des années 50, avec pour modèle féminin l’épouse et la mère, est une véritable transgression. D’ailleurs, les réactions à son égard sont clivées. On l’adore ou on la déteste.

Cette liberté sexuelle dans le film, elle la vit aussi en privé…

Dans la vie comme dans les films, Bardot était, ou en tout cas se présentait comme «elle-même». Quand Et Dieu… créa la femme sort en décembre 1956, tout le monde sait que son comportement jugé «scandaleux» dans le film était similaire dans la réalité. Durant l’été, elle avait tourné avec Roger Vadim, alors que leur couple périclitait, et elle avait entamé une nouvelle histoire avec Jean-Louis Trintignant, qui devient son mari dans le film. Les journaux à scandale, comme France Dimanche, se délectent de ce «feuilleton». Elle incarne une nouvelle forme de vedettariat, ancêtre de la culture people d’aujourd’hui. On dénigrait son talent d’actrice en disant qu’elle ne savait pas jouer, mais sa nouveauté était justement que son «non-jeu» exprimait une sexualité naturelle qui la différenciait des autres stars.

Mais cette image de la féminité était fabriquée pour le désir des hommes ?

Elle incarnait le «rêve impossible des hommes mariés», disait Vadim. Elle était filmée, poitrine de pin-up mise en valeur, selon les angles du male gaze. Dans le premier plan de Et Dieu… créa la femme, elle apparaît nue lors d’un bain de soleil. Mais elle plaît aussi aux femmes, justement parce qu’elle représente ce modèle d’émancipation impossible dans une société où il n’y a pas de contraception et où l’avortement est illégal. Etre libre sexuellement pour une femme de cette époque était très difficile. Bardot incarne ce modèle, en avance sur son temps. De nombreuses jeunes femmes souhaitent l’imiter, reprennent sa façon de s’habiller, simple, libre et sexy. Elles achètent les patrons de sa robe de mariée à carreaux vichy rose portée lors de la cérémonie avec l’acteur Jacques Charrier. Bardot, c’est aussi une forme de rébellion insolente, qui passe par sa façon de s’exprimer nonchalante et «je-m’en-foutiste», dans les films comme dans la vie.

Sa coiffure est aussi un écheveau de liberté ?

Elle s’était teint les cheveux en blond au printemps 1956, pour ressembler à Marylin Monroe qu’elle admirait. Les coiffures de Marylin comme toutes les stars de l’époque, étaient construites, laquées, permanentées, le cheveu court aussi. La chevelure de Brigitte Bardot est longue, abondante, laissée souvent libre, bougeant au gré de ses mouvements. Cela lui donne une jeunesse aux allures de femme-enfant, construite pour le désir masculin. Cette juvénilité la distingue des autres actrices. Elle devient phénomène de société. On la compare à James Dean. Aux Etats-Unis, la figure rebelle est un jeune homme, en France, c’est une jeune femme. Ceux qui la critiquent, surtout parmi les générations plus âgées, voient d’un mauvais oeil l’émancipation et la conduite de cette femme.

Une femme qui aurait trop de pouvoir ?

De 1956 au milieu des années 60, elle est une femme puissante. De nombreux films sont montés autour de son seul nom. Indépendante financièrement, elle gagne beaucoup d’argent. Et contrairement à la vision misogyne de femmes rivales, elle s’entoure dans le travail de femmes, productrice, impresario, maquilleuse. Dans les comédies ou les films grand public, elle conserve cette liberté alors que dans les classiques comme la Vérité de Clouzot, En cas de malheur d’Autant-Lara ou le Mépris de Godard, elle meurt à chaque fois. Comme une espèce de punition envers cette femme qui avait trop de pouvoir.

Elle fut aussi une grande figure du refus de la maternité…

Dès les années 60, elle se prononce pour le droit à l’avortement et le dit très clairement. Elle-même est allée avorter en Suisse, comme les jeunes femmes de son milieu aisé. Lorsqu’elle tombe enceinte et qu’elle épouse pour cela Jacques Charrier, les deux familles bourgeoises insistent pour qu’elle garde l’enfant alors qu’elle souhaite interrompre cette grossesse. C’est un drame pour elle, elle n’avait pas de désir d’enfant, elle s’est sentie forcée. Du fait de son immense célébrité, elle a accouché chez elle, assiégée par les paparazzis. Rapidement, l’enfant est confié à Jacques Charrier, présenté comme un père exemplaire, contrairement à elle, «mauvaise mère» qui ne s’est pas occupée de son fils. Une autre transgression.

Que retenir de son héritage, elle qui critiquait violemment les féministes et #MeToo ?

En ne jouant ni à l’épouse ni à la mère, elle a apporté comme une révolution, mais qui n’a pas été suivie immédiatement par un mouvement collectif. Son émancipation est individuelle, résultat de sa personnalité, de la liberté et de la confiance acquises durant son éducation privilégiée. Elle ne se considérait pas comme féministe, le mot ayant encore peu cours dans le langage courant des années 50, et deviendra même antiféministe, avec des propos qui peuvent choquer mais n’enlèvent rien de sa modernité. Dans le cinéma, elle annonce la Nouvelle Vague, avec une représentation plus libre des femmes et de leur sexualité, qui «ringardise» les stéréotypes tels que la maman et de la putain. Dans tous ces domaines, Brigitte Bardot aura été une pionnière.

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