Le rêve américain des Calédoniens


Photo Grant Down. AFP 
L’équipe de Nouvelle-Calédonie à Wellington (Nouvelle-Zélande), 
lors de la demi-finale des qualifications face à Tahiti, en mars 2025.

Mondial de foot 

Pour sa toute première participation aux barrages de la Coupe du monde, la modeste sélection, qui affronte vendredi matin la Jamaïque, rêve moins d’un exploit que de retombées positives pour les clubs locaux.

26 Mar 2026 - Libération
PAR BAPTISTE GOURET CORRESPONDANT À NOUMÉA

Les noms des 26 joueurs défilent sur le téléphone de Johann Sidaner. Celui de Jekob Jeno attire son attention. A en croire les graphiques générés par l’application, le milieu défensif de l’Hapoël Rishon LeZion, club de D2 israélienne, frise le surmenage. «Il force un peu en ce moment», observe le coach, dans son bureau du centreville de Nouméa (Nouvelle-Calédonie). Loin de son effectif, engagé pour la plupart dans des clubs de métropole ou d’Asie, le sélectionneur calédonien ne lâche plus son logiciel, seul moyen de garder un oeil sur la condition physique de ses joueurs depuis l’archipel du Pacifique Sud. «On a mis en place cet outil de suivi numérique il y a trois ans et c’est devenu une condition pour rester dans l’équipe. C’est logique, tu veux être sélectionnable, tu dois être en forme.» Plus encore à l’approche de l’échéance la plus importante d’une carrière. Vendredi à 4 heures (heure française), la Nouvelle-Calédonie affrontera la Jamaïque en barrage qualificatif pour la prochaine Coupe du monde de football. La rencontre se déroulera à Guadalajara, au Mexique, pays organisateur avec les Etats-Unis et le Canada, de la compétition internationale (11 juin-19 juillet). L’expérience sera inédite pour les Cagous, le surnom qu’ont emprunté les joueurs à l’oiseau emblématique du pays. «C’est fantastique», lâche Johann Sidaner dans un grand sourire. Cinq ans après son arrivée à la tête de la sélection calédonienne, le technicien est conscient d’avoir répondu aux attentes de ses dirigeants. «On est venu me chercher pour ça.» C’était en 2021. Un saut dans l’inconnu pour celui qui venait de passer dix ans au centre de formation du FC Nantes, et prenait la tête d’une équipe de joueurs amateurs avec laquelle il devait décrocher, en quatre ans, la première qualification de son histoire aux barrages du Mondial. Rien d’évident, dans une zone Océanie largement dominée par la Nouvelle-Zélande, qui s’est approprié de longue date la seule place qualificative accordée à la région. Mais pour l’édition 2026, la compétition a été ouverte à 48 nations, offrant ainsi une place de barragiste au finaliste de la zone. La Nouvelle-Calédonie, affiliée à la Fifa depuis 2004, a arraché son billet vers le Mexique au terme d’une victoire obtenue en demi-finale des qualifications face aux Tahitiens, en mars 2025. La défaite 0-3 en finale contre la Nouvelle-Zélande n’y a, cette fois, rien changé.

«Immense fierté»

Les inexpérimentés Calédoniens devront toutefois déjouer tous les pronostics pour s’arroger une place dans le groupe K de la Coupe du monde, promise au vainqueur de leur partie de tableau. Dans sa quête d’une participation historique au Mondial, la 150e nation au classement Fifa aura la lourde tâche d’écarter la Jamaïque puis, en cas de victoire, les léopards de la république démocratique du Congo, le 31 mars. «On sait que ça va être dur, mais en quatre-vingt-dix minutes, tout peut arriver», s’encourage le défenseur central Morgan Mathelon. Professeur d’EPS à Koné, située à 250 km au nord de Nouméa, il réalise le trajet tous les vendredis jusqu’à la capitale pour s’entraîner avec son club, Tiga Sports. Pour le match de barrage, il devra justifier son absence auprès de son établissement, «et prévoir un planning de rattrapage» de ses cours. «C’est assez fatigant», admet le sportif de 34 ans, qui a prévu de raccrocher les crampons de la sélection «après les prochains Jeux du Pacifique», prévus à Tahiti en 2027. En attendant, l’international kanak savoure. «C’est une immense fierté, d’autant que personne ne nous voyait aller jusque-là.»

Car le foot calédonien sort de deux années chaotiques, à l’image de l’archipel tout entier. Les émeutes survenues en mai 2024 ont mis un coup d’arrêt au championnat local, la Super Ligue. Sa reprise, un an plus tard, s’est opérée dans un format remodelé, sans montée ni descente. Face aux difficultés rencontrées par certains clubs pour se déplacer, le nombre de matchs a été réduit. A l’époque, près de la moitié des joueurs de la sélection évoluaient en Super Ligue. «C’était dur de se maintenir en forme, raconte Morgan Mathelon. Tu as beau courir toutes les semaines, ça ne vaut pas le rythme de la compétition.»

«On s’est entraîné trois fois par semaine, on a essayé de combler le manque, mais sans championnat stable, c’est forcément plus compliqué», constate Johann Sidaner. Le sélectionneur a dû s’adapter, et s’est reposé davantage sur ses joueurs évoluant en métropole. «Le coach a fait des choix, c’est logique, le temps de jeu prime», conçoit Morgan Mathelon. Le gros des titulaires provient désormais des clubs de l’Hexagone. L’absence de compétition locale, additionnée à de multiples conflits internes au sein des instances du football calédonien, a également accéléré l’effondrement du nombre de licenciés. Le sport numéro 1 en Nouvelle-Calédonie plafonne désormais à 4 000 pratiquants, contre 12000 en 2019, limitant le vivier de talents déjà restreint de cet archipel de 270000 habitants. Résultat: un affaiblissement du niveau général. «En Super Ligue, ça s’était homogénéisé ces dernières années, mais depuis 2024, l’écart s’est creusé» entre les meilleurs clubs et le bas de tableau, analyse Morgan Mathelon.

«Ce n’est pas en sélection qu’on fait progresser les joueurs, c’est dans les clubs, quand ils jouent moins, ça se ressent», confirme Steeve Laigle. Président du club de Houaïlou, sur la côte est de la Grande Terre, il a repris en décembre les rênes de la Fédération calédonienne de football (FCF), six ans après un premier mandat. L’homme de 52 ans à la carrure de rugbyman hérite d’une situation sportive et financière désastreuse. La faute à une gestion hasardeuse de la précédente mandature, accuse-t-il. «La Fifa nous a toujours financés, que ce soit pendant le Covid ou les émeutes, et pourtant aujourd’hui, on constate qu’il n’y a plus rien dans les caisses pour tenir un championnat ou préparer nos sélections.» De quoi provoquer l’ire de l’instance du football mondial, qui a posé deux conditions à la FCF fin 2025, sous peine de l’exclure du rang des nations membres: la tenue de nouvelles élections et l’élaboration d’un plan visant à assainir les finances «d’ici 2028», révèle Steeve Laigle. «Un gros chantier nous attend, on va devoir faire des choix», prévoit le nouveau président, qui dispose de 270 000 euros pour faire vivre le football calédonien en 2026, loin des 4 millions d’euros habituels.

La sélection fait partie des premières victimes de cette disette. Joueurs, membres du staff et dirigeants s’accordent à dire que la préparation a été laborieuse. Le rendez-vous historique est connu depuis un an, pourtant les Cagous n’ont jamais eu l’occasion de se mesurer à une autre nation. «Quand on voit la tournée réalisée par la Nouvelle-Zélande en Europe et aux Etats-Unis, on se dit qu’on n’est pas suffisamment préparés», juge Steeve Laigle. «On imaginait au moins avoir un ou deux matchs d’ici les barrages, finalement il n’y a rien eu depuis les qualifications», s’inquiète Morgan Mathelon. Johann Sidaner est malgré tout parvenu à rassembler une partie des joueurs lors d’un stage en Loire-Atlantique, début janvier, pour affronter l’US Sainte-Anne de Vertou, équipe de National 3 alors coachée par son frère, Yvonnick Sidaner, et où évoluent pas moins de cinq internationaux calédoniens. Ces derniers ont troqué le maillot de leur club contre l’uniforme des Cagous, avec lesquels ils se sont imposés 3-1 lors de cet ultime regroupement avant le jour J. «C’est loin d’être un niveau de Coupe du monde, mais c’était ça ou rien», note Johann Sidaner.

Mission de réconciliation

Le sélectionneur s’en remet désormais à l’état d’esprit de ses joueurs, devenu un des principaux atouts de l’équipe. Dans l’adversité, «on sent que quelque chose est né», perçoit l’entraîneur. En découle un sens du collectif particulier, au sein d’un groupe composé quasi exclusivement de joueurs kanaks. «J’ai passé vingt-cinq ans à entraîner en métropole, c’est la première fois que je n’ai pas à gérer de problèmes d’ego», s’étonne encore Johann Sidaner. «On le sent, cette mentalité, c’est une force quand on est sur le terrain», assure Germain Haewegene. L’attaquant de 29 ans, passé pro en début d’année après avoir rejoint Tahiti United à l’occasion de la toute première saison de l’OFC Pro League, sorte de ligue des champions d’Océanie, voit dans cette «cohésion» le moyen de compenser l’impréparation de la sélection. «On s’est construit là-dessus, c’est clairement ce qui nous a portés durant les qualifs», alors que la moitié de l’effectif manquait de temps de jeu.

Cette volonté des Cagous de faire bloc s’est renforcée à mesure que le territoire du Pacifique Sud s’enfonçait dans la crise et les divisions nées des violences de 2024. «Le pays traverse des moments difficiles, on doit montrer que le sport réunit et qu’on peut avancer ensemble, poursuit l’international calédonien. On joue pour toute la population, c’est une grande fierté.» «Le contexte est important, abonde Morgan Matehlon. Cet événement, la Calédonie en a vraiment besoin en ce moment.» Une mission de réconciliation parfois lourde à assumer. «J’ai vu toute la charge émotionnelle que les garçons étaient capables de placer dans un seul match, raconte Johann Sidaner. Il a fallu atténuer un peu tout ça, mettre de l’eau sur les flammes pour dédramatiser les défaites et leur rappeler que ça n’est que du football.»

D’autant que, localement, les attentes se révèlent modestes, tant chez les dirigeants, pour qui les objectifs ont été remplis, qu’au sein de la population, dont l’engouement pour cette aventure sportive reste très mesuré. «Je pense qu’il y a une vraie passion du football, mais elle se traduit différemment, on n’est pas dans l’exubérance, tente de justifier Johann Sidaner. Il n’y aura jamais une foule de supporteurs qui nous attend à la sortie de l’avion, on en est conscients et ça nous va.» Dans les travées du stade Numa-Daly de Nouméa, cette retenue s’observe rapidement. L’enceinte du football calédonien accueille chaque week-end les grandes affiches de Super Ligue, devant des tribunes régulièrement clairsemées et inanimées. L’aventure mexicaine que s’apprêtent à vivre les 26 internationaux calédoniens peut-elle y changer quelque chose ? «C’est une réelle opportunité de redorer l’image de notre football», pense Steeve Laigle. Un coup de projecteur sans précédent pour l’une des plus petites nations du football mondial. •

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