GUS VAN SANT «Les histoires vraies sont plus surprenantes que celles qu’on invente»
Photo Stefania Rosini. ARP Selection
Bill Skarsgard et Dacre Montgomery dans la Corde au cou.
Le retour de Gus Van Sant et les autres sorties
Dans l’enthousiasmant et fiévreux «la Corde au cou», sur une prise d’otage dans l’Amérique des années 70, le cinéaste américain interroge de front la question de la violence politique.
15 Apr 2026 - Libération
Recueilli par SANDRA ONANA
De retour sept ans après son dernier long métrage, au cours desquels il s’est activé discrètement dans le domaine de la série et du théâtre, Gus Van Sant semblait avoir perdu la clé de son groove. C’est une joie : la Corde au cou est son film le plus enthousiasmant de longue date, fiévreux et délirant thriller tiré de l’authentique prise d’otage en 1977 du cadre d’une société de crédits, Meridian Mortgage, par un client saigné par les dettes, dans la lignée d’Un aprèsmidi de chien. De passage à Paris, le cinéaste de 73 ans a évoqué les échos très actuels de cette histoire d’Américain en colère.
Le projet initial du film devait être réalisé par Werner Herzog avec Nicolas Cage. Comment vous arrive-t-il ?
Je crois qu’ils avaient un désaccord sur le scénario – ils me tueraient s’ils savaient que j’ai dit ça. Chacun défendait une version différente, et Werner de son côté a lâché pour des histoires de budget. Quand j’ai rejoint l’équipe, l’argent avait été réuni, les financements de l’Etat où était prévu le tournage étaient sécurisés, il fallait tourner dans les deux mois.
Ce n’était donc pas votre idée de filmer à Louisville, au Kentucky, votre ville de naissance ?
Non ! D’ailleurs, j’y suis né mais ma famille vient d’une petite ville à l’ouest de Louisville, à trois heures de route. Il y avait même des gens sur le tournage qui les connaissaient. Il n’y a qu’un hôpital dans le coin où faire naître les bébés, vous savez. Mohamed Ali et moi sommes nés dans la même maternité.
Qu’est-ce qui a retenu votre intérêt dans ce fait divers, et que pouvait lui apporter la fiction?
Entrer dans le détail de ce que j’imagine être les relations et situations liées à cet événement… Ce qu’on peut bien sûr essayer de faire à travers le documentaire, mais différemment. La fiction peut réinterpréter les événements pour combler un manque d’informations.
Quelle marge de liberté vous êtes-vous donné ?
J’aime coller autant que possible à la réalité, car je trouve que les histoires vraies sont plus surprenantes que celles qu’on invente. L’homme que Tony Kiritsis a pris en otage, Richard Hall, a raconté dans un livre ce qui lui passait par la tête pendant ce temps passé avec l’arme dans la nuque. Mais il n’y avait pas moyen de savoir à quoi ressemblaient ses interactions avec Tony, il fallait inventer leur relation. Bill Skarsgard est plus jeune que le vrai Tony, je n’avais à l’esprit aucun acteur dans la quarantaine qui me paraissait convenir… Travailler avec lui m’intéressait, je l’avais vu jouer aussi bien des rôles comiques que dans des films d’horreur. J’aurais pu à l’inverse vieillir les personnages, mais on a déjà vu des types comme Sean Penn ou Nicolas Cage dans ce genre de rôles, alors que Dacre [Montgomery] et Bill, jamais. Bill a créé un personnage qui est vraiment sien, jusqu’à la voix. Le vrai Tony, sur les enregistrements, était un moulin à paroles, avec ce débit très rapide à la Martin Scorsese, qui passait de la blague à la colère à la compassion en un instant.
Comment l’assassinat d’un patron de UnitedHealthcare par Luigi Mangione en 2024 a-t-il percuté le tournage ?
C’était un mois avant le début, l’assistant d’un de nos producteurs, d’une vingtaine d’années, me conduisait dans le Kentucky. Il me dit : «Ce Luigi Mangione a fait ce qu’il fallait, ils devraient lui édifier une statue dans Central Park !» J’étais là : «Mec, il vient d’exécuter quelqu’un en lui tirant dans le dos…» On a débattu. Pas moyen de le faire changer d’avis. Pour moi, c’est représentatif de sa classe d’âge, j’y vois une même intransigeance que celle qu’a la génération Y en matière de cancel culture… Cette immédiateté du jugement d’un seul bloc, on y adhère quasiment avec la rapidité d’un like sur les réseaux sociaux. Bien sûr, toutes les formes de radicalité peuvent connaître une sorte d’instantanéité. Ce n’est pas comme si ma génération avait mis du temps à décider si la guerre au Vietnam était une bonne ou une mauvaise chose. Mais dans les années 60, le rythme épousait forcément celui des journaux, de la radio, ou même de la télé, qu’on considérait quand même comme l’ennemie.
L’affaire Mangione donne l’impression que l’histoire se répète ?
Que des multinationales abusent de leur pouvoir est le lien le plus évident. La manière illégale et violente dont Tony résiste est similaire mais Luigi Mangione n’avait aucune revendication. Tony essaye de négocier. Ce qui l’a sans doute sauvé, c’est que la police était encore locale à l’époque, recrutée dans la ville où elle travaille. De nos jours, elle est plus militarisée. Je ne suis pas sûr que Tony aurait pu franchir la porte avant de se faire descendre.
Le film cherche un point d’équilibre dans l’empathie pour un homme qui est aussi bien un criminel qu’une victime du système, célébré en héros.
Dans tous mes films, je tiens à ce que tout le monde ait ses raisons. Les méchants sont bons. Les bons gars sont méchants. Les degrés d’intentions morales de chacun varient. J’étais sensible au fait que Richard a été kidnappé à tort, parce qu’il était au mauvais endroit au mauvais moment. Ce que nous ignorions surtout, c’est que Meridian Mortgage avait connu un scandale des années plus tôt, en surfacturant les logements des vétérans de guerre. C’est la raison pour laquelle les gens se réjouissaient de voir quelqu’un les traiter de voleurs et d’escrocs. Je regrette aussi de ne pas avoir intégré le fait qu’une embrouille d’argent avait déjà dégénéré avec le frère de Tony… Il avait kidnappé la fille de son frère, déjà sous la menace d’une arme!
Vous avez revu Un après-midi de chien pour l’occasion ?
Moi non. Mais l’auteur, Austin Kolodney, le regardait en écrivant le scénario. Il avait entendu parler de ce fait divers en regardant un documentaire pendant le Covid. Si nous avons fait appel à Al [Pacino] pour jouer dans le film, c’est que nous voulions un acteur plus connu que Bill et Dacre, que le public pourrait reconnaître. Al est souvent partant pour les petits rôles : il vient de sortir un livre où il explique avoir perdu sa fortune parce qu’il ne tenait pas ses comptes, ça lui fait des entrées d’argent…
Pourquoi un tel revival des années 70 dans le cinéma américain ? The Mastermind de Kelly Reichardt montre aussi l’acte antisystème d’un individu qui commet un crime… Cette période offre une comparaison probante avec la violence politique actuelle ?
Oui, je dirais que c’est lié à l’ébullition de la situation politique, qui rend les parallèles intéressants.
Paul Thomas Anderson et vous faites appel à la chanson de Gil Scott-Heron, The Revolution Will Not Be Televised…
C’est une chanson qui en réalité, ne parle pas du Vietnam ou de la contre-culture, mais du mouvement de libération des noirs. C’est donc Paul Thomas Anderson qui en fait bon usage, et nous qui en faisons un emploi détourné, car notre film parle bien davantage de la révolution télévisée… Il faut préciser que le «DJ» qui a communiqué avec Tony pendant la prise d’otage s’appelle Fred Hackman et n’était pas noir, il s’agissait d’un journaliste d’information conservateur… Comme Colman Domingo était d’accord pour jouer le rôle, j’ai réinventé le personnage avec ma sensibilité musicale de l’époque. Mon inspiration était Emperor Rosko, qui était blanc mais jouait du Isaac Hayes, du Deodato, lisait de la poésie sur la guerre au Vietnam… C’était presque dixans plus tôt, mais il était toujours DJ dans les années 70 et j’ai voulu donner une place à ce moment formidable pour la musique.
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«La Corde au cou» et l’arme à l’oeil
Mêlant empathie et sentiment politique, Gus Van Sant dresse le portrait jubilatoire d’un preneur d’otage en rupture de ban sans jamais ignorer la violence de ses actes.
15 Apr 2026 - Libération
OLIVIER LAMM
On accueille cette vitalité politique, cette électricité avec enthousiasme d’autant que Gus Van Sant n’avait pas tourné de film de cinéma depuis sept ans.
On sera inspiré, pour cerner de quoi traite ce néo-politicothriller en costumes des seventies, de ne pas passer trop vite sur le dispositif dont use son protagoniste pour mener son action : un fusil scié surmonté d’une boucle en fil de fer ainsi agencé pour se déclencher, et donc tuer instantanément à la moindre tentative de neutralisation, l’homme qu’il a pris en otage pour arriver à ses fins.
Ambiguïté. A l’instar de la voiture piégée inventée par l’anarchiste italien Mario Buda en 1920, c’est un appareillage astucieux et bon marché, une «poor man’s weapon» symbolisant à la fois la nécessité de l’ingéniosité, dans la lutte disproportionnée des faibles contre les puissants, et l’ultraviolence. Pas une arme à proprement parler, le «dead man’s wire» (titre original de la Corde au cou) exploite pour son efficacité la possibilité de la létalité ; aussi l’ambiguïté de cette violence qu’il renferme résume l’ambiguïté de son propos, selon l’endroit politique d’où on le regarde – action politique ou coup de force terroriste ?
Gus Van Sant, qui adapte pour le producteur britannique Cassian Elwes un fait divers s’étant déroulé en 1977 à Indianapolis et resté dans l’histoire étasunienne après une intense médiatisation, dit dans le dossier de presse de l’histoire de Tony Kiritsis qu’elle l’a «touché». Un mix d’empathie et de sentiment politique qui se ressentent sans équivoque dans le portrait qu’il dresse d’un naïf tenté par l’aventure capitaliste puis acculé par la dégueulasserie politique, qui vrille parce qu’il ne voit plus d’issue pacifique à sa demande de justice et d’équité, voire simplement à ce que soient respectées les règles les plus élémentaires de la décence, du droit, de l’intégrité.
Le 8 février 1977, Tony Kiritsis, ruiné par ce qu’il jugeait être une arnaque de l’entreprise de crédit qui l’avait aidé à financer un projet immobilier, a donc pris en otage le fils du patron, attaché autour de son cou un fusil à pompe, dans le seul but d’exposer médiatiquement leurs pratiques et faire annuler sa dette. A l’issue d’une guerre des nerfs de soixante-trois heures filmée et commentée en direct par les télévisions du pays tout entier, une conférence de presse retransmise en direct aura permis à Kiritsis de justifier ses actes et de s’autoproclamer «héros national» ; un héros du peuple, semble abonder Van Sant avec son acteur Bill Skarsgard, qui sans jamais ignorer ni refuser d’exposer la violence des actes, des gestes de la prise d’otage, ni la mélancolie à l’oeuvre dans une action essentiellement désespérée, l’accompagne avec bonheur, presque jubilation, jusqu’à sa quasi-victoire devant les institutions.
Vitalité. Ce n’est pas la moindre des qualités de ce film gorgé d’astuces, d’entourloupes (vraies archives cousues de reconstitutions), de musique (Roberta Flack, Gil Scott-Heron) et d’effets de déjà-vu. Car le Tony de la Corde au cou, en plus de se référer au vrai Kiritsis, s’en réfère autant au Sonny d’Un après-midi de chien qu’au Kowalski de Point limite zéro – «dernier héros américain» aux yeux du DJ aveugle Super Soul, ancêtre du plus lucide Fred Temple (Colman Domingo) que Kiritsis appelle pour s’épancher à son antenne. On accueille toute cette vitalité politique, toute cette électricité avec d’autant plus d’enthousiasme que Gus Van Sant n’avait pas tourné de film de cinéma depuis sept ans et que la Corde au cou déboule sur les charbons ardents des passions suscitées par Luigi Mangione et son meurtre politique du PDG d’une compagnie d’assurances de santé.
LA CORDE AU COU DE GUS VAN SANT
avec Bill Skarsgard, Dacre Montgomery, Colman Domingo…
1 h 44.

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