LES MILLE ET UNE VIES DE MARJANE SATRAPI
Femme, vies, liberté
La dessinatrice et réalisatrice, symbole de la résistance iranienne, est morte à 56 ans. Après l’énorme succès de «Persepolis», elle aura su se diversifier et tracer sa voie, revendiquant toujours une grande indépendance d’esprit, ne cessant jamais de soutenir les mouvements de révolte dans son pays d’origine.
De la BD au cinéma, de l’Iran à la France, l’autrice de «Persepolis» était un symbole de liberté. Elle est morte à 56 ans.
5 Jun 2026 - Libération
Par Hamdam Mostafavi
Marjane Satrapi, c’est d’abord un profil. Ce visage dont les traits nous sont presque plus familiers quand ils sont dessinés de son trait noir et intense. Le sourcil arqué, l’oeil amande, ce grain de beauté sur le haut du nez, encadré par une épaisse masse de cheveux noir de jais… Et dans la vraie vie, une présence puissante, toujours vêtue de noir, perchée sur ses boots plateformes, un vrai côté «punk», une expression qui revient souvent dans la bouche de ceux qui l’ont connue de près ou de loin. La clope presque toujours au bec, elle faisait rire avec facilité, alignant les piques dans un langage toujours brut de décoffrage, assumant un humour sans filtre et un peu scato, dans une tradition persane assumée. Tous disent sa générosité «incandescente». Un profil devenu icône, icône d’un peuple, et au-delà de la lutte contre les dictatures. «Qu’elle s’exerce au Chili, en Chine, en Iran ou ailleurs, une dictature relève du même processus», pouvait-elle s’émouvoir.
Franc-parler et esprit libre
«Il n’y a pas plus universel que les histoires personnelles», disait-elle aussi, citant Pouchkine : «Si tu veux parler au monde, parle de ton petit village.» Alors, elle raconte la sienne, celle de son pays, l’Iran, où elle est née en 1969. La révolution islamique de 1979 vient percuter son enfance. Cela donnera Persepolis, raconté à hauteur de l’enfant et l’adolescente qu’elle était. Savaitelle à quel point l’oeuvre allait marquer un tournant ? Elle dira plus tard qu’elle pensait «faire quelque chose d’important», sans imaginer à quel point cette histoire pourrait toucher de manière si universelle : deux millions d’exemplaires de la bande dessinée, parue en quatre tomes de 2000 à 2004 puis un film, sorti en 2007, prix du jury à Cannes, césarisé et nommé aux oscars. Son monde, elle nous l’a transmis en noir et blanc. Un trait de crayon, simple et direct, qui va révolutionner l’univers de la BD et changer radicalement le regard du monde sur les Iraniens. Qui est-elle au-delà de l’oeuvre ? «Son oeuvre et Marjane, c’est la même chose», assure l’architecte franco-iranienne India Mahdavi, dont la mère donnait des cours de français à la jeune Marjane en Iran. «Elle était brute, sauvage, drôle, elle était à nu, faisant fi des partis et des avis divergents, une immense force de caractère», précise l’actrice Mina Kavani. Une «écorchée vive», ajoute la journaliste franco-iranienne Mariam Pirzadeh qui se souvient de ses phrases ponctuées de «azizam» («ma chérie») et d’une personnalité humble malgré le succès. «On le dit peu, mais Marjane était aussi extrêmement discrète en dépit même de son caractère extraverti, pointe Catherine Deneuve qui jouait la voix de sa mère dans Persepolis. Discrète aussi sur la quantité de travail qu’elle abattait pour faire aboutir un projet, film ou livres.»
Une bosseuse folle, une qualité transmise dans l’enfance par sa mère qui pensait que pour qu’elle s’en sorte, il fallait qu’elle ait le maximum de cordes à son arc. Avant que ne frappe la révolution de 1979, la jeune Marji, fille unique – ce qui était relativement rare à l’époque– est élevée dans une grande liberté par son père ingénieur et sa mère styliste, entre autres métiers. L’histoire familiale est déjà marquée par les événements qui ont secoué l’Iran : l’un des arrière-grands-pères est le dernier roi qadjar d’Iran, renversé en 1925, un autre, ambassadeur, sera assassiné au début du siècle, un grand-père se disait communiste. Et beaucoup de femmes libres, comme sa grandmère, dont elle est très proche, qui lui donne l’amour du cinéma. Dans l’enfance, Marjane est fan de Bruce Lee – elle pratique le karaté –, et découvre l’action politique avec Z de Costa-Gavras. De ses parents, elle dit à Libé en 2002 qu’ils sont «très courageux, très progressistes dans un pays qui ne l’est pas». Ils veulent un autre avenir pour elle, hors de cette république islamique où les perspectives sont bouchées et où le franc-parler et l’esprit libre de la jeune Marjane lui font courir un danger permanent. Ce sera l’Autriche – le visa s’obtient facilement et la meilleure amie de sa mère y vit. Bac obtenu au lycée français de Vienne, la jeune fille revient en Iran, où elle étudie les beaux-arts. Elle repart en 1994, cette fois-ci définitivement, comme l’en implorent ses parents. Ce sera Strasbourg, les Arts déco. Elle débarque ensuite à Paris, dans l’atelier de l’Association. A l’époque, ce sont une poignée d’auteurs-dessinateurs qui travaillent dans le même appartement place des Vosges à Paris. En colocataires : David B., Joann Sfar, Christophe Blain, Emile Bravo, Emmanuel Guibert… «Lassés de m’entendre parler de l’Iran, ils m’ont suggéré d’en faire une BD», raconte Marjane, qui à l’époque tentait plutôt de percer comme illustratrice de livres pour enfants. «On était tous plus ou moins inconnus, quand elle a explosé avec Persepolis, et on a trouvé ça naturel», se souvient Christophe Blain. Joann Sfar, ami de la même époque, avait «les mêmes amours et les mêmes détestations, dans le rapport à la bêtise humaine et à l’amour de l’humanité en même temps». Dans le monde de la BD, le constat est unanime : il y a un avant et un après Persepolis (lire page 5), un avant et un après Marjane. «Elle est arrivée dans nos vies de dessinateurs et dessinatrices comme un boulet de canon, avec son noir si dense et son trait si volontaire… un boulet de canon avec un rouge à lèvres pétard, confie Luz. Ça paraît solide, comme ça, un boulet de canon, on oublie juste que ça peut aussi couler…»
Carrière riche et prolixe
Dans Poulet aux prunes, l’un de ses récits les plus intimes, elle raconte l’histoire de son grand-oncle, un musicien qui va mourir d’amour. «Je voulais parler d’amour brisé sans retour, mais également de la mort, que je n’accepte pas», explique-t-elle dans les interviews de l’époque. Difficile, quinzeans plus tard, de ne pas entendre la résonance avec le présent, qui lui a arraché, le 8 avril 2025, l’amour de sa vie, Mattias Ripa, producteur, acteur, et scénariste suédois. Un peu plus d’un an plus tard, le 4 juin 2026, on apprenait sa disparition. Sa dernière année aura été marquée par cette tristesse infinie, une incapacité de sortir du lit. Aux amis, nombreux, qui s’inquiètent, elle affirme sans détour qu’il n’y a rien à faire pour la sortir de ce désespoir. «L’histoire de leur mariage renvoie au mythe de la parfaite moitié complémentaire. Elle disait qu’elle avait trouvé la sienne et qu’après lui le monde n’avait plus de sens», évoque Abbas Milani, historien irano-américain qui avait travaillé avec elle sur l’ouvrage collectif Femme vie liberté, paru en 2022. Le communiqué qui annonce sa mort le confirme, Marjane est «morte de tristesse». Sur son compte Instagram, une seule série de posts depuis la disparition de Mattias : «For I lost the love of my life» («Car j’ai perdu l’amour de ma vie»). Au Père-Lachaise, chemin des Anglais, division 43, son nom était déjà gravé sur la tombe de Mattias. Quelques mois avant sa mort, elle avait annoncé en janvier le lancement d’une fondation destinée à favoriser l’accueil de deux étudiants étrangers. «L’objet de cette fondation est à notre image : deux étrangers à Paris, qui se sont rencontrés, sont tombés amoureux, se sont mariés et ont construit leur vie dans cette incroyable ville, vibrante et inspirante qui ne laisse personne indifférent.» Lui, Mattias, était suédois venu étudier à Paris, elle, Marjane, jeune dessinatrice : un an jour pour jour après leur rencontre, ils se marient. Ses amis le confirment, Mattias, c’est sa colonne vertébrale, celui qui lui donnait la force d’affronter la vie. Ils vivaient dans un appartement du Marais, un quartier où elle avait posé ses valises il y a trente ans. On la voyait régulièrement aux Philosophes, une brasserie où elle avait sa table en terrasse, face à la rue, «à la parisienne» – et ses habitudes : «Filet de boeuf, double béarnaise.»
«Je suis arrivée dans un pays où j’ai réussi ma vie. Ma souffrance ne regarde que moi.» Marjane Satrapi aura connu une carrière riche et prolixe, affichant dans les années 2010, l’envie de mener à bien des projets qui ne soient pas liés à l’Iran, comme le film la Bande des Jotas. Elle fait aussi une exposition de peintures en 2013, un art qu’elle pratique depuis l’enfance. Mais l’Iran finit par la rattraper: le 16 septembre 2022, une jeune Iranienne, Mahsa Amini, meurt. Naît alors «Femme, vie, liberté», vaste mouvement de contestation contre le régime iranien. Evénements, participations télévisées, dessins… Marjane Satrapi ne ménage pas sa peine pour faire parler de la révolte en Iran ou du prix Nobel de la paix Narges Mohammadi, pour laquelle elle s’inquiétait beaucoup. «Elle a réuni très vite autour d’elle des dessinateurs français et iraniens, des gens de différentes sensibilités politiques, raconte Farid Vahid, qui a participé à ses côtés à la conception de l’ouvrage collectif Femme, vie, liberté. C’était un projet magnifique qui a été possible uniquement parce que c’était elle.»
Une voix sans concession
De nombreux membres de la diaspora iranienne en France louent sa capacité à rassembler au-delà des clivages qui pèsent parfois sur la communauté. «C’était avant la guerre, un moment d’espoir et d’unité. Je me souviens que cela la rendait joyeuse et confiante pour l’avenir de l’Iran», se rappelle Farid Vahid. Mais elle est déçue par l’essoufflement du mouvement et le manque de soutien de la communauté internationale. «La démocratie, c’est une culture, une culture qui doit d’abord être intégrée», disaitelle en 2023, déplorant que certains veuillent l’imposer en «lançant une bombe et en ouvrant un McDo», sans permettre aux Iraniens de se saisir de leur destin. Un engagement qui ne souffrait pas la contradiction : malgré son amour infini pour son pays d’accueil, elle qui se considérait comme profondément française refuse en janvier 2025 la Légion d’honneur, en raison de l’«attitude hypocrite de la France vis-à-vis de l’Iran».
Une voix sans concession, profondément politique dans son art comme dans sa vie. «Ce qu’elle a réussi à incarner, c’est qu’elle a mis des visages sur des histoires iraniennes. Elle est la première voix iranienne qui a parlé de l’Iran de manière intime», salue la cinéaste franco-iranienne Sepideh Farsi. «Elle a été la première femme iranienne depuis la révolution qui a osé raconter son histoire sans aucune censure», dit Mina Kavani. Les Iraniens d’Iran lui sont reconnaissants d’avoir donné une autre image du pays : à l’époque de Persepolis, les BD sont interdites dans le pays, mais des copies circuleront clandestinement. C’est surtout les DVD du film, artisanalement sous-titrés en persan, qui feront connaître son oeuvre dans le pays. «La vie est un soupir, un soupir dont tu dois t’emparer», écrit-elle dans Poulet aux prunes. Marjane Satrapi s’est emparée de cette vie avec toute sa force. Elle est partie mais nous reste pour toujours la petite fille effrontée de Persepolis: punk is not de(a)d.
***
EDITORIAL
Trait puissant
5 Jun 2026 - Libération
Par Coco
Marjane Satrapi est morte de chagrin. Elle a dit merde à cette vie qui lui a arraché son grand amour. Elle a tiré un trait. Ce même trait puissant qui a fait sa renommée, son talent, Persepolis, son engagement et son combat contre le régime des mollahs. Toute sa vie elle n’aura eu de cesse de défendre la liberté du peuple iranien, la liberté des femmes face à l’oppression religieuse, la liberté de créer. La liberté tout court.
Elle était rire et gravité, caractère et sensibilité, force et fragilité. Elle m’a fait aimer le noir et blanc, à l’instar de Cabu et Willem. Elle a compté pour des générations de dessinateurs, mais surtout de dessinatrices. Elle a montré que c’était possible, qu’il suffisait d’avoir des choses à dire et de ne rien céder. En femme libre et engagée, clope au bec, elle a envoyé bouler cette breloque dorée de Légion d’honneur dans un souffle de fumée, avec cette élégance indomptable qui fait le peuple d’Iran. Satrapi, un style chic et choc, sans concession, si brut de décoffrage, comme les écrase-merdes qu’elle avait aux pieds, et avec lesquels elle aurait rêvé de botter le cul du Guide suprême. On aurait aimé être une mouche pour lui murmurer de continuer. Punk is not dead : Marjane restera. Eternelle et rebelle.


Commenti
Posta un commento