« Au sein de la FIFA, il y a une culture de cartel politique »
ENTRETIEN Parmi les réformes avancées, l’abolition du Ballon d’or. Ici, Lionel Messi avec son 8e
Rencontre avec Sébastien Thibault, codirecteur de l’ouvrage. Votre livre pointe aussi les méfaits des paris sportifs et suggère plus d’encadrement, voire leur interdiction…
GOUVERNANCE Avec Foot manifesto, un collectif de 15 auteurs avance autant de propositions pour réformer le sport le plus populaire au monde devenu en trois décennies une simple marchandise.
30 Mar 2026 - L'Humanité
Entretien réalisé par Nicolas Guillermin
Après avoir codirigé le Grand Footoir. Les dérives du football expliquées en 15 matches (Solar, 2022) et Tout n’est pas footu. 15 raisons d’aimer quand même le foot (Solar, 2024), Sébastien Thibault, docteur en science politique, et Mickaël Correia, journaliste, publient Foot manifesto. 15 propositions pour sauver le ballon rond (Divergences), qui vient clore cette trilogie. À l’instar des tomes précédents, 15 écrivains, journalistes et universitaires signent un chapitre et avancent cette fois des propositions concrètes pour démanteler l’industrie libérale du ballon rond. Le point avec Sébastien Thibault.
Dès l’entame, vous proposez l’abolition du Ballon d’or. En quoi cela peut-il changer le football ?
L’idée, c’est de dire que le foot n’a pas besoin d’un roi supplémentaire mais de davantage de justice sociale, de lutte, de solidarité… Je n’appelle pas à abolir l’admiration mais le podium qu’on construit autour du football et de la starification individuelle dans un sport collectif. C’est devenu un trophée avec plein de biais et beaucoup de lobbying qui ne célèbre principalement que des attaquants au détriment des autres postes, très eurocentré – le seul lauréat africain est George Weah et encore parce qu’il a fait carrière en Europe – et fabrique des idoles publicitaires. C’est aussi un totem du patriarcat sportif. Longtemps les femmes n’y ont pas eu accès et, depuis seulement 2025, il y a des trophées pour les gardiennes et les jeunes joueuses. En plus, c’est une machine qui dépolitise le football : pendant qu’on se focalise dessus, on ne parle pas des problèmes comme le racisme, le sexisme, la répartition des richesses ou les événements climaticides comme la Coupe du monde.
On a déjà réussi à chasser le tabac des stades, à restreindre la publicité pour l’alcool ou censurer les réclames sexistes, la même logique pourrait s’appliquer pour la pub pour les paris sportifs, qui cible principalement les jeunes hommes et provoque une forte addiction. On pourrait aussi imaginer l’interdiction des bonus et des promotions qui entretiennent l’illusion du gain, limiter les dépôts quotidiens et plafonner les pertes mensuelles. Les paris colonisent les stades, les télés, les réseaux sociaux, les maillots, les joueurs… Deux tiers des clubs européens ont un partenariat avec des opérateurs et Bet 365 est même devenu sponsor officiel de la Ligue des champions masculine, ça interroge quand même…
Pour permettre une réappropriation collective des clubs, vous prônez l’actionnariat populaire et proposez de légiférer en s’inspirant du modèle allemand du « 50 + 1 », qui interdit à un investisseur privé de détenir la majorité des droits de vote dans un club, même s’il détient la majorité du capital…
L’allemagne a un football où les associations sont prégnantes et qui s’est professionnalisé à travers des statuts associatifs. La règle du « 50 + 1 » permet de concilier un football respectueux des traditions et des institutions associatives avec le foot business. En France, l’actionnariat populaire ne concerne, en gros, que des clubs en faillite dans les divisions inférieures et les montants réunis par les socios sont modestes face aux investisseurs privés des équipes de Ligue 1 et Ligue 2. Si on ne fait rien, l’actionnariat populaire restera cantonné à un rôle symbolique. Il faut des leviers législatifs pour donner du poids à ces structures et faire passer le « modèle des socios » de curiosité sympathique à une alternative crédible.
À travers le texte de la chercheuse Carole Gomez, vous proposez la nécessaire réforme de la FIFA. Vaste projet…
Cette organisation est structurellement incapable de se réformer seule et le scandale de corruption du FIFAgate a d’ailleurs montré que les vrais coups d’arrêt sont venus de la justice américaine et suisse. Il y a une culture de cartel politique, une concentration du pouvoir et l’absence de contre-pouvoirs indépendants. La FIFA compte plus de membres que L’ONU, redistribue des millions aux fédérations, oriente des milliards d’investissements d’infrastructures et pèse sur tous les agendas diplomatiques de la planète. Elle possède un pouvoir normatif massif sur les politiques urbaines, sécuritaires et sur les États euxmêmes. Pourtant, c’est une superstructure qui n’a ni électeurs, ni responsabilité démocratique, ni transparence.
Face à cet ogre, il faut notamment inventer une agence supranationale dédiée à l’intégrité en termes de gouvernance, droits humains, finances, dotée de pouvoirs d’audit et de sanctions vis-à-vis de la Fifa et de toutes les grandes fédérations.
Alors que le Mondial 2026 s’annonce catastrophique pour le climat, vous préconisez une urgente décarbonation du football. Comment ?
Avec le passage de 32 à 48 équipes pour cette Coupe du monde aux États-unis, Mexique et Canada, l’empreinte carbone va croître avec l’augmentation du nombre de participants. Dans un monde qui n’a jamais été aussi chaud, la FIFA augmente la voilure avec plus de compétitions, des formats élargis, des pays hôtes très carbonés… Alors qu’il faut au contraire limiter le nombre de compétitions et de matchs, fixer des critères climatiques et de proximité géographique pour les tournois, sortir du sponsoring fossile, rénover les stades plutôt que d’en construire de nouveaux.
Justement, vous proposez que les stades deviennent des « équipements à mission », c’est-à-dire ?
Un stade, c’est nécessaire mais, financièrement, c’est toujours une injustice, car il est construit ou rénové avec beaucoup d’argent public pour des usages ponctuels profitant surtout à des acteurs privés. C’est la socialisation d’investissements et la privatisation des profits. Et, si c’est un gouffre financier, c’est la resocialisation des pertes… L’idée d’« équipement à mission », c’est de conditionner la gestion, les avantages à des obligations d’usage social, culturel, éducatif… Dès que la collectivité paie, le stade doit rendre des services concrets au territoire. Il faut imaginer le stade comme une maison commune. Les loges, les salons, les cuisines, les vestiaires, les salles de conférences, etc., peuvent servir à de la formation, de l’accompagnement social, de l’alphabétisation, des initiatives culturelles… Des conventions entre collectivités, clubs, acteurs de l’économie sociale et solidaire avec les associations pourraient être signées pour que les stades ne restent pas des arènes événementielles privatisées.
Foot Manifesto. 15 propositions pour sauver le ballon rond, ouvrage collectif, éditions Divergences, 170 pages, 16 euros.
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