«C’EST LÀ QUE JE ME SENS CHEZ MOI»
Dans un entretien croisé avec son premier entraîneur à Nanterre, Frédéric Donnadieu, Victor Wembanyama annonce à « L’Équipe » qu’il va s’investir, dans un premier temps comme actionnaire minoritaire, avec son club formateur, son club de coeur surtout, avec lequel il a évolué et tout appris de 10 à 17 ans.
"Dans un entretien à « L’Équipe », l’intérieur de San Antonio annonce qu’il va s’investir, personnellement et financièrement, avec Nanterre, son club de cœur. Un projet ambitieux."
"Dès la première séance, il y avait son sourire,
ce sentiment qu’il avait été avec nous depuis le début"
- FRÉDÉRIC DONNADIEU
3 Mar 2026 - L'Équipe
YANN OHNONA
Alors que ses Spurs, en NBA, visent la lune, Victor Wembanyama a décidé de redescendre un moment sur terre, le temps d’une escale du côté de Nanterre. L’intérieur vice-champion olympique de San Antonio (2,24 m, 22 ans) a choisi L’Équipe pour annoncer sa décision de s’investir – et donc d’investir – dans le club qui a changé sa vie. Depuis sa chambre étriquée du 2e étage de la résidence Chanzy où, au-dessus d’un lit sur mesure, un poster de Rick et Morty (série américaine d’animation) jouxtait une affiche figurant l’évolution des joueurs NBA époque par époque, jusqu’à ses premiers pas sur les parquets pros (2020-2021, lancé par Pascal Donnadieu), le club des Hauts-de-Seine l’a façonné, accompagnant le jeune prodige deses 10 ans jusqu’à l’aube del’âge adulte. Même après son départ pour l’Asvel puis les Mets de Boulogne, il n’était pas rare d’apercevoir Wembanyama un maillot nanterrien floqué no 32 sur les épaules en sortant de la muscu. Depuis son arrivée en NBA, le natif du Chesnay (Yvelines) ne perd pas une occasion de rappeler d’où il vient. Le soir de la draft, le 22 juin 2023, il avait opté pour un costume de teinte verte, et avait intimé au patron de la ligue, Adam Silver, d’associer son nom à celui de la ville oùsonrêve avait pris corps.
Un lien viscéral s’est tissé entre Nanterre 92 et « Wemby », particulièrement son président Frédéric Donnadieu (48 ans), qui fut son premier coach en U11 et le premier à voir en lui plus qu’un géant que beaucoup auraient cantonné sous les cercles. Même à 5 800 km de distance, l’un à New York, l’autre à Nanterre, c’est avec une émotion palpable que les deux hommes se sont retrouvés lors d’une visio, samedi, pour évoquer une collaboration qui, espère le joueur, premier actionnaire de l’histoire du club, permettra à terme de « construire quelque chose de grand » .
« Victor, un alien qui a du sang vert dans les veines, est-ce si surprenant?
Victor Wembanyama:( Il rit.) Ouais, c’est pas mal. J’aime bien. J’adore la couleur verte, notammentlefait quec’est une couleur assez rare dans les équipes sportives. C’est stylé, je trouve. Et Nanterre est unclub différent, uneperle rare, commelesgensquej’y ai rencontrés. Unecombinaison dehaut niveau sportif commerelationnel, d’expertise aussi. Un souvenir? C’est le premier entraînement. Je venais de Versailles, oùonn’avait pas l’habitude deserrer la mainauxcoaches. J’avais serré celle de Fred, mais pas celle de Michael Alard ( assistant). Il m’aeffrayé, m’amisungroscoupdepression (il s’esclaffe).
Frédéric, qu’est-ce que Victor a changé dans votre vie et pour Nanterre?
Frédéric Donnadieu: L’histoire deVictor et son implication àvenir ont montré quenotre club, qui avait déjà unelongue histoire, pouvait continuer às’élever. Cela nous apermis denousprouver qu’on enétait capables. Garder Victor autant d’années, c’était unexploit sportif et organisationnel. Ç’a amenédudéfi, et c’est venu avec unaffectif profond. Pouvoir se targuer d’avoir puaccompagnerunjeune devenu unestar dusport qui nous passionne, ce sont des émotions sans équivalent.
Pour moi, c’était le destin, j’avais quitté le staff pro pour coacher les U11 bénévolement, oùjouait monfils. Michael (Alard) m’avait signalé ce grand qu’il avait pris pour l’assistant-coach d’un adversaire (rires). Dèsla première séance, outre son potentiel – il mettait déjà des paniers avec des gestes àlui, originaux –, il y avait son sourire, ce sentiment, alors qu’il ne connaissait personne, qu’il avait été avec nous depuis le début. J’ai dit àmonpère (Jean Donnadieu, alors président du club) queje venais decoacher le meilleur joueur quej’aie vu demavie. Il arigolé. Legamin avait 10 ans.
Comment est né ce partenariat?
V. W.: Je nesais plus qui est venu vers l’autre enpremier, mais cela s’est fait naturellement, onavait tous les deux des projets, uneenvie. Avant tout, je suis né en France, j’y ai grandi. J’ai envie d’avoir un impact sur le basket français et à Nanterre parce quec’est là queje mesenschezmoi, tout simplement. Je veux grandir avec Nanterre, faire grandir le club. Après, auniveau projet, Fred aunemeilleure visibilité, il est là depuis des générations.
F. D.: Lapremière discussion, c’était l’été dernier, tu t’entraînais ici et tu m’asdit quetu voulais parler. Tuavais ton cahier, tu prenais des notes. C’était nouveau, onparlait concrètement duclub. Après, ça s’est inscrit dans la continuité denotre relation, onapuenreparler quandje me suis rendu à SanAntonio. Plus quel’aspect financier, ça peut être structurant pour le club sur la durée. Grâce àcequ’il est, àses relations. Il nes’agit pas delui voler du temps, mais nous échangerons quand il le souhaitera. Cette nouvelle étape va renforcer le lien, l’officialiser.
Pour moisi quelqu’un devait unjour devenir actionnaire duclub, il était évident que Victor devait être le premier. Et voir qu’une personne commelui, alors quepersonne nevit ce qu’il vit, se souvient d’où il vient, et s’engage aussi tôt, aussi naturellement, est émouvant.
V. W.: Monamouretmonimplication pour le club n’ont rien denouveau. Cequi est nouveau, ce sont les moyens, les connexions, les leviers.
Justement, Victor, à quelle hauteur allez-vous vous investir? Quelle est votre ambition?
V. W.: Je serai actionnaire, évidemment. Mais la question n’est pas financière pour l’instant. Laréalité, c’est queni la vie duclub, ni la miennenevont changer du jour aulendemain avec cette implication. Enrevanche, ce n’est pas artificiel, même pas business. C’est avant tout affectif. Quelque chose qui abeaucoup desens.
À terme, voulez-vous faire quelque chose de similaire à Tony Parker avec l’Asvel?
(Il prend le temps.) Non. Non.
Avec votre notoriété, vous auriez pu aller n’importe où. On parle de NBAEurope, de PSG. Alors pourquoi Nanterre, et sont-ce des choses qui vous intéressent?
V. W.: J’aime qu’il y ait unegrosse margede progression. Mais aubout dubout, la raison principale reste quec’est monclubde coeur. J’ai d’énormes projets àlong terme, beaucoup d’ambitions. Mais ça se construit sur des années. Je préfère commencerpar avoir uneinfluence sur unclub, sur une ville. Sansparler concrètement deNBA Europe, d’Euroligue, pour moi, les projets sont àNanterre. Je nesais pas àquoi ressemblera la sphère dubasket européen, mêmedanscinqans. Oui, j’ai envie queNanterre soit auplus haut niveau. Mais ça passe par plein depetites étapes, pour construire quelque chose degrand àlong terme.
Frédéric, l’un des moments marquants au début de l’aventure est le tournoi de Bourbourg, Mondial informel U11, en 2014, qui semble avoir marqué Victor et où il finira par faire la chenille dans le dortoir…
F. D.: Il est dur dechoisir unmoment. Bourbourg ( Nord) ascellé, pour moi,le fait qu’il ait voulu s’installer àNanterre. LeFinal Four U15àTain-l’Hermitage ( Drôme) oùonfinit la saison invaincus,je réalise que l’histoire va être hors norme. Sondernier matchcontre Nanterre,avec Boulogne (le 9 mai 2023), je m’ensouviendrai àvie. Il adeuxlancers àla fin et je le vois ému aux larmes. Puis, il y aeula draft, le nom deNanterre cité par Silver… C’était presque trop. C’est aussi commeçaquej’ai pris conscience decelien inaltérable entre lui et le club.
V. W.: Lachenille àBourbourg?
Je nesais pas si ç’a scellé cette alliance, mais ç’a montré àquel point j’étais àl’aise avec tous ces gars. Je crois que je nel’ai pas refait depuis, et je nesais pas si je saurais y arriver aujourd’hui ( il rit).
Voyez-vous Frédéric comme une figure paternelle?
V. W.: J’ai la chance d’avoir untrès bonpère (Félix Wembanyama), qui atoujours été très présent, donc je n’ai jamais été enmanque (il rit). Mais effectivement, si j’ai côtoyé des bons coaches, Fred aété unplus. Il m’aentraîné la première année, puis m’aaccompagnétoutes ces années. Je nedirais pas unefigure paternelle, mais unmentor, assurément.
Le FC Barcelone a essayé, en février 2018, de débaucher Victor lors d’une invitation à la Mini Copa Endesa. Il n’a pas mordu. Cela dit-il quelque chose de sa personnalité, de sa loyauté?
F. D.: LamamandeVictor( Élodie de Fautereau) m’avait prévenu. J’avais ditque je m’inquiétais et nem’inquiétais pas enmêmetemps, qu’ils verraient peut-être des trucs incroyables, quesi Victor avait envie, il fallait qu’il y aille, queje neleur dirais jamais quoi faire. Mais ils nem’ont jamais misenstress. Félix m’avait faitun retour, m’avait dit queVictor n’avait pas senti le truc.
V. W.: Surlemoment,mêmesanspenser àsigner là-bas, c’était uneexpérience, une compétition dehaut niveau pour monâge, dans unmilieu différent, donc enrichissante. J’y allais enélève dujeu, enenfant qui cherchait às’amuser. J’ai pris duplaisir, mais niveau basket, coaching, philosophie, je nem’ysuis pas retrouvé autant qu’à Nanterre, pas dutout, même. Cen’était pas négatif ensoi, mais ce n’était pas unenvironnement aussi sain et qui meressemblait. Cette histoire illustre pourquoi ce club est si important pour moi. Il aurait été si facile demettre unveto aufait quej’aille àBarcelone, d’avoir uncomportementunpeutoxique. Cesont des choses dont j’ai puêtre témoin ailleurs, directement ouindirectement. Jamais à Nanterre.
En 2021, vous quittez le club pour l’Asvel. Rétrospectivement, auriez-vous aimé aller jusqu’au bout à Nanterre?
V. W.: Non, je n’ai aucun regret. Mais ce fut unejournée spéciale, difficile. J’avais pris la décision la veille. J’étais àunmoment - la fin dulycée, unevie toujours proche de mesparents – oùj’avais envie denouvelles expériences. J’avais plusieurs propositions. Mais concernant Nanterre, il fallait trancher. J’ai fini mamuscu, je l’ai annoncé àVincent ( Dziagwa, préparateur physique), qui avait sacrifié beaucoup pour moi.
Ensuite, j’ai appelé Fred pour lui demander unrendez-vous. Je l’ai rejoint dans son bureau. Je nesais pas si je te l’ai déjà dit, Fred, mais ç’a été vraiment dur dedevoir te l’annoncer. Untexto, ç’aurait été tellement plus facile. Mais, ce n’est pas monstyle. Je vous devais, je te devais d’être transparent. J’avais les jambes et le coeurlourds enme dirigeant vers le siège. C’était unesorte de déchirement. Mais aufinal, ça m’apermis detraverser des épreuves queje n’avais pas vécues àNanterre.
F. D.: Moi, je croyais encore quetu pourrais rester, j’étais sûr qu’on pouvait te faire progresser. Je l’ai d’abord vécu commeunedéfaite. J’avais énormément apprécié quetu viennes seul, sans agent, sans parents. Il faut se rappeler qu’il n’avait que17ans! Tuétais très ému, demanière compréhensible. Et je nete l’ai jamais dit, mais j’ai dûme retenir denepaspleurer, moiaussi, ce jour-là. Mais la tristesse n’a duré qu’un temps. Cequi m’afait dubien, c’est quandons’est revus. Tuétais avec l’Asvel, blessé, et onavait discuté longuement, avec durecul.
Victor, vous avez annoncé vouloir finir votre carrière à Nanterre. Est-ce réellement possible?
V. W.: C’était unpeusurle ton dela rigolade. J’aimerais, dans unmondeidéal, oùj’ai toutes les bagues dont j’ai envie enNBA, oùj’ai accompli tout ce queje veux. Mais pour l’heure, je n’ai aucune idée ducontexte dans le futur. »
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Le premier actionnaire de l’histoire du club
Jusqu’en 2013, année où la Jeunesse Sportive des Fontenelles de Nanterre (JSFN) avait décroché l’un des titres les plus inattendus de l’histoire du Championnat de France, le club porté par la famille Donnadieu (le père Jean, les fils Pascal et Frédéric, notamment) avait toujours évolué sous le statut d’association 1901, fondée en 1989. Le sacre avait poussé l’organisation à créer une SAS,
Nanterre 92. Jusqu’à aujourd’hui, l’association JSFN détenait l’intégralité des actions de cette Société à actions simplifiée. Victor Wembanyama va donc devenir, via une inédite ouverture de capital, la première personne physique actionnaire de l’histoire du club. Le montant de son investissement reste confidentiel.
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Les trois défis de Wembanyama
3 Mar 2026 - L'Équipe
YANN OHNONA
D’ici à la fin d’une saison qui a déjà dépassé prédictions et espérances, le Français a encore des objectifs en ligne de mire. Sur tous les tableaux, le phénomène tricolore est dans les temps de passage.
Pas de temps pour le spleen. Après une défaite douloureuse à New York dimanche (89-114), qui a mis fin à onze succès de rang, les Spurs seront dans l’arène dans la nuit de mardi à mercredi, à Philadelphie. Avec 13 matches à domicile sur les 22 restants en saison régulière, San Antonio, 2e à l’Ouest (47-13), a toujours une chance d’accrocher le leader Oklahoma City (49-15).
Et pour Victor Wembanyama, les objectifs n’ont pas bougé. En marge de l’entretien accordé samedi à L’Équipe pour annoncer son entrée dans l’actionnariat de Nanterre, l’intérieur a accepté de répondre à trois questions d’actualité.
LE TITRE NBA ? « CE SERAIT IDIOT DE VISER AUTRE CHOSE »
Si en début de saison, les Spurs ne faisaient pas pour les observateurs figures de candidats au titre – trop inexpérimentés, 13es à l’Ouest en 2025 –, l’affaire a bien changé au fil d’une saison rêvée. L’inexpérience est toujours avancée comme principal point noir. The Athletic souligne que seules six équipes ont été sacrées après une saison sans play-offs, les plus récents lauréats (Celtics 2008, Lakers 2020, Warriors 2022) étant le fait d’équipes blindées en vétérans et All-Stars. Seul contre-exemple ? Portland en 1977 avec Bill Walton. Les Spurs, qui ont dominé le tenant du titre Oklahoma City quatre fois en cinq matches cette saison, ne s’arrêteront pas à ça.
Wembanyama, qui a récemment affirmé que ses Spurs ambitionnaient la victoire finale, en remet une couche: « Évidemment que je le confirme ( qu’on vise le titre). Ce serait idiot de viser autre chose, de se limiter soi-même. Pour être honnête, il n’y a qu’en interviews qu’on parle de titre autour de moi. Nous, on est focus sur le moment présent. Le match du jour, le prochain… On analyse la saison par périodes. On ne va pas se limiter dans nos ambitions. »
LE MVP ? « QUELQUE CHOSE DE VIBRANT »
Régulièrement interrogé sur la course à la distinction individuelle suprême, le natif du Chesnay (Yvelines) ne cache pas son ambition, même si Nikola Jokic (Denver) et Shai Gilgeous-Alexander (Oklahoma City) gardent une longueur d’avance sur le plan statistique. Le Français (23,7 points, 11,2 rebonds, 2,9 contres) devra atteindre le seuil des 65 matches pour être éligible (46 à ce jour). Et admettait dans L’Équipe qu’il devrait «mettre un peu plus les gaz ». «Bien sûr que j’y pense, ajoutait-il samedi. Ça m’excite énormément. C’est sur la liste des choses que j’ai envie de gagner, d’accumuler au cours de ma carrière. Pour moi, c’est quelque chose de vibrant. »
LES BLEUS ? « ON NE VA PAS TOUT INVENTER EN 2028 »
Toujours bloqué à 15 sélections, on devrait revoir Victor Wembanyama sous le maillot bleu cet été, comme annoncé à be IN Sports avant le All-Star Game. Lors de la dernière fenêtre internationale, le meneur Sylvain Francisco avait exhorté tous les joueurs souhaitant s’inscrire dans un projet Mondial 2027-JO 2028 à être présents l’été prochain pour marquer le coup autant que pour commencer à bâtir une alchimie.
« Je suis d’accord avec Sylvain. On n’a pas de temps à perdre. Il y a une génération sur le départ. Il faut qu’on prouve certaines choses, et qu’on s’habitue à jouer les uns avec les autres. Sans mettre la charrue avant les boeufs, évidemment, parce que je n’ai encore jamais été coaché par Freddy Fauthoux en équipe de France . Mais c’est quelque chose dont j’ai envie de faire partie, et pas quelq u e chose qui va s’inventer en 2028. »

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