« Faut croire que j’étais vraiment doué, non? »


Jean Forestier a débuté sa carrière sous 
les couleurs de l’équipe Follis-Dunlop.

Plus ancien vainqueur du Tour des Flandres et de Paris-Roubaix, Jean Forestier (95 ans) revisite son succès au Ronde il y a soixante-dix ans. Pendant les fêtes de Pâques, comme souvent.

“Je n’avais pas de voiture derrière moi. 
S’il fallait changer un boyau, 
je perdais dix minutes et c’était terminé ''
   - JEAN FORESTIER, VAINQUEUR 
     DU TOUR DES FLANDRES EN 1956

3 Apr 2026 - L'Équipe
THOMAS PEROTTO

VERNAISON (RHÔNE) – Le voile qui s’est progressivement mis à camper devant ses yeux, ces derniers mois, n’empêche pas sa mémoire de mouliner. Sur son fauteuil à assistance électrique, Jean Forestier, 95 ans, fouille dans tous les recoins de son cerveau pour parler de ce jour béni qui l’a vu triompher lors de sa première participation au Tour des Flandres le lundi 2 avril 1956. « Faut croire que j’étais vraiment doué, non? Je suis un Monument à moi tout seul en fait, je fais encore la une des journaux soixante-dix ans après » , démarre le Lyonnais, un petit sourire espiègle au coin des lèvres, dans la maison de retraite où il a pris ses quartiers depuis presque un an.

L’évocation des fêtes pascales qui arrivent rallume une étincelle. Forestier était « l’Homme de Pâques » selon les journaux de l’époque. Victorieux du Grand Prix de Vals en 1953 et en 1954, il avait remporté Paris-Roubaix en 1955 et le Ronde en 1956, lors du week-end de Pâques. « C’était toujours un moment de l’année où je me sentais bien, je ne saurais pas dire pourquoi… J’étais l’homme du mois d’avril. Je m’étais fait la réflexion que j’avais les moyens de faire quelque chose » , croit se rappeler Forestier. Il découvrait pourtant les « berg » et les pavés situés de l’autre côté de la frontière.

« Ça me parle encore un peu, même si ce sont souvent les gens qui me racontent ce qu’il s’est vraiment passé, glisset-il, taquin. Les Belges ne me regardaient pas vraiment, je ne sais pas s’ils me connaissaient. C’étaient les rois làbas, (Stan) Ockers, (Rik) Van Steenbergen, (Alfred) De Bruyne. Moi, je n’étais personne… Je ne sais pas s’ils ont bien pris ma venue, finalement… » La mémoire globale a un peu disparu, mais les instantanés sont nombreux. « Je leur ai foutu une patate, je suis parti, j’ai pris 50 mètres et ils ne m’ont plus revu. »

Les jantes en bois, la pluie et les trottoirs à sauter

La patate avait surgi à 400 m de la ligne droite. Trois secondes d’avance sur Ockers, Leon Van Daele et Van Steenbergen. Un triomphe, un autre après Paris-Roubaix, où il avait triomphé un an plus tôt. « Je ne sais même pas à quel âge j’ai appris que mon papa avait gagné d’aussi gr andes courses, confi e Jean-Jacques, l’un des trois enfants de Jean Forestier. Parfois, il nous surprend, le nom de coureurs lui revient comme ça, avec des moments, des anecdotes différentes. » Celle-ci, par exemple, à propos du Ronde 1956 : « J’étais allé voir un journaliste belge à Audenarde pour lui demander de me prêter un peu d’argent. Je voulais acheter une tartelette dans un magasin à côté de l’église, mais je n’avais rien sur moi… » Ou celle-là, encore plus précise, alors que la pluie s’abat sur les carreaux de la fenêtre de sa chambre, à la Maison Saint-Joseph de Vernaison: « J’avais la chance d’avoir un vélo formidable fait par les cycles Follis, avec le cadre Reynolds. Quelques jours avant la course, j’étais allé rue Danton, à Lyon, on avait monté une paire de jantes en bois. J’avais appris par un copain que sur les routes accidentées, une jante en bois était plus souple que l’acier. » Efficace.

« Sauf qu’ils avaient oublié de traiter le bois, donc sous la pluie, à la fin, ça ne tournait plus très, très rond… » Forestier sourit de son effet. Il avait choisi des boyaux de 300 grammes et non 280, comme à Roubaix un an plus tôt, perdu 2,5 kg pour l’occasion et ajouté une heure à son sommeil, chaque nuit, les semaines précédentes. Novice sur les routes belges, Forestier avait répété ses gammes en bas de chez lui, route de Crémieu, et à Villeurbanne, où il s’était entraîné à sauter les trottoirs de la ville pour être le plus au point possible sur la fin du parcours. « Et j’aimais bien aller faire les petits cols autour de chez moi, la Luère et la côte de Duerne. Il y avait un peu de relief… » , narre-t-il. Son ami Angelo Colinelli l’avait accompagné à l’entraînement. Les deux Lyonnais avaient fait 500 km de préparation pour le Ronde, dont 260 le mercredi entre Lyon et Lamastre (Ardèche). Seul, Forestier arpentait également les pavés de Vénissieux et de Saint-Fons dans l’idée d’acquérir quelques réflexes. « Je n’avais pas de voiture derrière moi. S’il fallait changer un boyau, je perdais dix minutes et c’était terminé! » , ajoute celui qui était le seul représentant Follis-Dunlop, sans voiture suiveuse ni soigneur.

C’est lui, malgré tout, qui s’était présenté à l’arrivée « le visage noir de poussière, strié de larges raies de sueur », décrira L’Équipe, au lendemain de sa victoire. Un succès « comme dans Paris-Roubaix l’an dernier, avec moins de panache, sans doute, mais avec une décision, une opportunité et un courage admirables » . « Il y a encore un an et demi, il faisait du vélo d’appartement chez lui trois fois par semaine, il montait dessus avec son cuissard Follis, il faisait au moins une demi-heure » , admire son fils en regardant les photos au mur, montrant son père au Tour des Flandres ou avec un autre Lyonnais de renom, Antonin Rolland, plus vieux porteur du maillot jaune sur le Tour.

« Tonin, il a 101 ans, il est encore tout jeune… » , plaisante Jean Forestier en interceptant la conversation. Il tient à glisser une dernière anecdote, avant de rebasculer son fauteuil en position arrière : « J’ai été Maillot Jaune moi aussi, deux jours ( en 1957). Et je l’ai perdu après avoir bu du champagne. J’avais demandé à mon beau-frère de me faire un bidon de champagne avec de l’eau fraîche, mais il n’y avait que du champagne dedans. J’étais rond ! Dans la descente, j’ai dû perdre quatre minutes, je n’y voyais plus clair. Il fautêtre con quand même! »

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3 - Jean Forestier fait partie des trois Français à avoir inscrit leur nom au palmarès du Tour des Flandres. Louison Bobet l’avait précédé (1955), Jacky Durand lui a succédé (1992).


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