FÉROCE
Tadej Pogacar a brisé Mathieu Van der Poel au même endroit que l’an passé, dans le Vieux Quaremont, au prix d’une bataille brutale qui lui a permis de remporter son troisième Tour des Flandres.
Van der Poel veut pouvoir regarder Pogacar droit dans les yeux, plutôt qu’être relégué avec les autres, et mourir les armes à la main
6 Apr 2026 - L'Équipe
ALEXANDRE ROOS
Comme l’an passé, cet endroit où l’asphalte devient pavés dans le Vieux Quaremont était sa ligne d’arrivée, elle devait séparer Tadej Pogacar des autres, le propulser dans son monde, seul au Ronde, à 18km du terme, cimetière des ambitions de tous ses adversaires. Dernier soldat debout, Mathieu Van der Poel a alors senti les tremblements le saisir, des convulsions de douleur qui étaient moins le fait de la rugosité de la caillasse que du train d’enfer que le maillot arcen-ciel était en train de pousser devant lui. Le Néerlandais était asphyxié depuis qu’ils étaient entrés dans le mont, 700m plus tôt, mais il était en réalité au rupteur depuis le vieux Kruisberg, 8km en amont, où on avait vu le petit Poulidor commencer à dodeliner dans la roue de son rival, à se désarticuler, lui dont la ligne est d’ordinaire si parfaite.Dans le deuxième passage du Paterberg, Tadej Pogacar s’est envolé vers un troisième triomphe sur le Tour des Flandres, rejoignant la liste des six recordmen de l’épreuve, dont son grand rival, Mathieu Van der Poel.
Comme dans chacune de ses désormais trois victoires dans le Tour des Flandres, record égalé, Tadej Pogacar avait utilisé les ondulations du Vieux Quaremont comme rampe de lancement, mais c’est sa tactique d’usure qui lui a permis de s’envoler à ce moment-là.
Hier, le limage a commencé de très bonne heure, à plus de 100 km de l’arrivée, dans le Molenberg, où Nils Politt et Florian Vermeersch l’avaient placé sur orbite, avant qu’il ne se chargeât du reste. Des relais dans le groupe de seize cadors qui s’était détaché, suivis d’un premier gros coup de pression dans le Berg ten Houte, à 75km de l’arrivée, puis il a attaqué en tête quasiment tous les points clés, le deuxième Quaremont, le premier Paterberg, le Koppenberg, le Kruisberg, le troisième Quaremont bien sûr, un harcèlement permanent, un étranglement progressif, qui lui ont permis de siphonner le réservoir de tout le monde avant le final.
Et puis ce nouveau sacre doit beaucoup à son sens de la course et à ce moment, juste après le Koppenberg, à 40 km d’Audenarde, où beaucoup de choses se sont nouées.
Evenepoel a été d’une résistance exceptionnelle
Éjecté dans le premier passage du Paterberg, Remco Evenepoel s’était lancé dans une poursuite héroïque et il était revenu comme une balle sur cette grande route entre les monts. Il était là, à deux secondes de Pogacar et Van der Poel, mais le champion du monde le surveillait et le transperça de quelques relances pour qu’il ne rentre jamais. On pouvait y voir un jeu, de la cruauté, une manière de ramener le Belge à sa condition inférieure, de l’exclure de cette caste où il n’accueillait que son frère d’armes Mathieu Van der Poel. Après tout, Evenepoel, cabochard magnifique, rouleur de mécaniques, s’était approché pour chatouiller l’arc-en-ciel à deux reprises, dans le Berg ten Houte et dans le Paterberg, au coude-àcoude comme pour frimer un peu, avant de s’y brûler les doigts.
Mais Pogacar était en réalité en train de sceller son succès, chirurgical, plus que de régler des comptes. Il savait qu’il ne pouvait laisser rentrer ce rouleur incontrôlable, qui allait compliquer ses plans, rendre la réussite de son évasion plus aléatoire, car garder son avantage avec Van der Poel et le Belge en chasse derrière lui aurait été plus compliqué. Pogacar voyait davantage Evenepoel comme un ennemi que Van der Poel ne le considérait comme un potentiel allié, et le premier avait raison, car le Belge a été d’une résistance exceptionnelle, épatant, capable de rester sous la minute d’écart alors qu’il se battait seul. Et sa troisième place doit lui ouvrir de nouvelles perspectives, au Ronde et sur les classiques de manière générale.
Van Der Poel a donc collaboré avec Pogacar. N’aurait-il pas dû s’abstenir de rouler pour favoriser le retour d’Evenepoel? Peut-être, mais ce n’est pas comme cela qu’il conçoit la course ni se considère lui-même. Il ne veut pas avoir à compter sur les autres pour battre le double champion du monde. Il veut pouvoir le regarder droit dans les yeux, comme il l’a toujours fait, rester avec lui plutôt qu’être relégué avec les autres, et mourir les armes à la main. Cela dit tout de lui, de cette force mentale qu’on ne peut saisir et qui lui permet de repartir à chaque fois au combat. Il en faut du courage pour se prendre plein fer Pogacar comme cela et ce n’est pas un hasard s’il en est aujourd’hui le seul capable. De la confiance en soi aussi, car hier le Néerlandais a préféré croire en lui plutôt que d’user de stratagèmes avec d’autres pour renverser Pogacar. Il avait l’espoir de pouvoir résister, et comment le lui reprocher ? C’est la classe, voilà tout, et il y avait une beauté à le voir pétroler au côté de son meilleur ennemi, ses bouclettes blondes désuètes à la Rod Stewart, fouettées par le vent, dossard 1 pour son rival, 11 pour lui, qu’il fallait lire comme 1 et 2.
Van Aert et Pedersen partagent la même confrérie,
celle des champions malmenés
Un peu avant le dernier Vieux Quaremont, ultime supplice du Néerlandais, Tadej Pogacar avait retiré ses gants, comme s’il voulait finir son adversaire à mains nues, dans les règles de l’art et le respect qu’il lui porte, le seul en mesure d’embrumer ses desseins, celui dont l’opposition magnifie ses victoires. Le Slovène sait qu’il n’y a pas de succès facile contre Mathieu Van der Poel, lui-même a dû creuser profond pour y parvenir à nouveau et sa grimace de souffrance en haut du Paterberg montrait la dureté du bras de fer. Il n’y avait de toute manière que du clinquant dans ce final du Tour des Flandres, un défilé de généraux qui avaient astiqué leurs décorations, les liserés de champion du monde et les galons alignés, Pogacar, Van der Poel, Evenepoel, Wout VanAert et Mads Pedersen dans cet ordre à la sortie du deuxième Vieux Quaremont, et à l’arrivée d’ailleurs aussi.
Van Aert et Pedersen s’étaient alliés un temps pour survivre, alors que le Danois avait confié au Belge toute l’admiration qu’il lui portait après sa débâcle dans À Travers la Flandre, car les deux partagent eux aussi une même confrérie, mais à un étage inférieur, celle des champions malmenés, des pugnaces et cela nous a serré le coeur de les voir s’unir face aux vents contraires du destin. Van Aert s’était détaché dans le dernier Quaremont, cette quatrième place n’était pas celle des espérances, mais c’est la sienne et à l’arrivée, il souffla qu’il ne pouvait rien de plus. Pas à ce niveau-là, face à un champion qui a couru trois jours cette saison et gagné trois fois, les Strade Bianche, Milan-San Remo, le Tour des Flandres. Il a désormais ParisRoubaix sur son calendrier, mais hier, Mathieu Van der Poel a maintenu l’espoir d’une nouvelle bataille magnifique.
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LA NOTE DE LA COURSE - ***** (4/5)
Un groupe royal qui part à 100 km du but, le quatuor de rêve qui s'isole un instant dans le deuxième passage du Vieux Quaremont et finalement Tadej Pogačar qui s'envole comme l'an passé dans le dernier tour. Il à juste manqué en peu d'inattendu au scénario.
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CLASSEMENT
1. Pogacar (SLN, UAE Emirates XRG), les 278, 2Km en 6h20'7'' (moy.: 43, 913 km/h) ;
2. Van der Poel (HOL, AlpecinPremier Tech) à 34'' ;
3. Evenepoel (BEL, RedBull - Bora-Hansgrohe) à 1'11'' ;
4. Van Aert (BEL, Visma-Lease a bike) à 2'4'' ;
5. Mads Pedersen (DAN, Lidl-Trek) à 2'48'' ;
6. Stuyven (BEL, Soudal-Quick Step) à 4'28'' ;
7. F. Vermeersch (BEL, UAD) m.t. ;
8. Mohoric (SLN, Bahrain Victorious) à 4'30'' ;
9. Laporte (TVL) à 5'22'' ;
10. G. Vermeersch (BEL, RBH) m.t. ;
11. T. Van Dijke (HOL, RBH) à 5'26'' ; 12. De Gendt (BEL, PinarelloQ36.5) à 5'34'' ; 13. O. Naesen (BEL, Decathlon-CMA GGM) à 5'39'' ; 14. Pithie (NZL, RBH) ; 15. Segaert (BEL, TBV) ; 16. Madouas (Groupama-FDJ United) ; 17. Hagenes (NOR, TVL) ; 18. Valgren (DAN, EF Education-Easy Post) ; 19. Van Moer (BEL, Pinarello-Q36.5) t.m.t. ; 20. Hoole (HOL, DCT) à 5'43'' ; ... 22. Grégoire (GFC) à 6'24'' ; 25. Bettiol (ITA, XDS-Astana) à 6'44'' ; 27. Turgis (TotalEnergies) à 6'46'' ; 36. Magnier (Soudal - Quick Step) à 6'56''.
121 classés. 54 abandons dont : Cosnefroy (UAD) et Trentin (ITA, Tudor).
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4 - TADEJ POGACAR EST LE PREMIER À REMPORTÉR 4 MONUMENTS D'AFFILÉE
(Liège-Bastogne-Liège 2025, Tour de Lombardie 2025, Milan-San Remo 2026 et Tour des Flandres 2026). Il fait mieux qu’Eddy Merckx qui en avait, au mieux, enchaîné 3.
11 - POGACAR EN EST À 11 PODIUMS CONSÉCUTIFS SUR LES MONUMENTS
(1er, 3e, 1er, 1er, 3e, 1er, 2e, 1er, 1er, 1er, 1er). Une série entamée par sa victoire au Tour de Lombardie en 2023.
12 - AVEC 12 MONUMENTS REMPORTÉS, TADEJ POGACAR EST DÉSORMAIS SEUL À LA POURSUITE DU RECORDMAN EDDY MERCKX (19).
Le Slovène partageait jusqu’ici la 2e place avec Roger De Vlaeminck (11).
55 - LE POURCENTAGE DE VICTOIRES DE TADEJ POGACAR SUR LES MONUMENTS
(12 en 22 participations). Un ratio qui culmine à 73% depuis sa victoire au Tour de Lombardie 2023 (8 sur 11).
2 - TADEJ POGACAR EST LE DEUXIÈME COUREUR À RÉUSSIR LE DOUBLÉ MILAN-SAN REMO - TOUR DES FLANDRES après Eddy Merckx (1969, 1975).
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Il les a brisés un par un
Le double champion du monde s’est employé, dans les 100 derniers kilomètres à faire sauter ses adversaires progressivement et méthodiquement.
- 102 KM DE L’ARRIVÉE
- 51 KM DE L’ARRIVÉE
- 55 KM DE L’ARRIVÉE
- 18 KM DE L’ARRIVÉE
Nils Politt prépare le terrain pour Tadej Pogacar à l’approche du Molenberg. Dans le mont, Florian Vermeersch prend le relais de l’Allemand et assure un gros tempo qui va permettre au groupe de la gagne de se détacher. Ils y sont 16, parmi lesquels Pogacar avec Vermeersch, Wout Van Aert – loin avant le mont et qui a dû produire un gros effort pour remonter – avec son lieutenant Christophe Laporte, Remco Evenepoel avec Tim van Dijke et Gianni Vermeersch, Mads Pedersen seul, et Mathieu Van der Poel, lui aussi isolé mais qui compte Silvan Dillier à l’avant. La jonction avec l’échappée du matin s’opère à 78 km d’Audenarde.
Le trio enchaîne rapidement avec le Paterberg, où Pogacar entre en tête. Mais Evenepoel veut le doubler et joue un temps au coude-à-coude avec le leader d’UAE-XRG. Le Belge va le regretter, Pogacar reprend le manche et accélère dans le raidard. Le rookie des Flandres perd pied au fur et à mesure, alors que Van der Poel parvient à suivre le Slovène. Il n’y a qu’une poignée de secondes au sommet à l’avantage du duo, mais Evenepoel, lui non plus, ne reviendra pas.
Le double champion du monde produit une grosse accélération dans le deuxième passage du Vieux Quaremont. Van Aert est le premier à boucher le trou. Juste derrière le Belge, Pedersen s’accroche aussi, mais il plafonne, et Van der Poel, mal placé au pied du mont, remonte et déboîte le Danois. Evenepoel fait de même. Le quatuor royal est aux avant-postes, mais dans la dernière partie du Quaremont, Pogacar réappuie et fait exploser Van Aert. Le chouchou des Flamands sort du pavé avec 4 secondes de retard. Il ne reviendra plus.
Après une bataille à distance pour ne pas laisser revenir Evenepoel, notamment après le Koppenberg, Pogacar et Van der Poel se présentent ensemble au pied du troisième passage dans le Vieux Quaremont. Comme l’an passé, le premier appuie fort sur la partie asphaltée au pied du mont et à l’entrée des pavés, il dépose son rival néerlandais. Van der Poel résiste, il n’est qu’à six secondes à la sortie du mont, mais il ne bouchera jamais le trou. Il n’a que 15 secondes de débours en haut du deuxième passage dans le Paterberg, mais Pogacar l’achève dans le faux plat qui suit la dernière ascension. C’est fini.
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