PICHON: « Je suis le dernier à avoir battu Van der Poel à Roubaix! »


Mathieu Van der Poel (en bleu, 9e de la course) a lancé le sprint sur le vélodrome avant d’être déséquilibré et de voir plusieurs coureurs le dépasser dont Jasper Stuyven (à gauche, 7e) 
et les Français Adrien Petit (6e) et Laurent Pichon (8e).

Le Breton pensait ne jamais refaire Paris-Roubaix après son abandon, en 2012, pour sa première participation. Dix ans plus tard, il y revenait pourtant pour prendre une 8e place improbable devant le Néerlandais, futur vainqueur des trois éditions suivantes.

9 Apr 2026 - L'Équipe
JULIEN CHESNAIS

Dimanche, Laurent Pichon, 39 ans, plongera pour la troisième fois seulement dans l’Enfer du Nord, sa première en tant que directeur sportif. «Apparemment, dans la voiture, c’est quelque chose aussi !», se languit le nouveau venu chez les Suisses de Pinarello-Q36.5. Revenir, pour la première fois, sur les lieux de la performance la plus inattendue de sa carrière – 8e de Paris-Roubaix – lui fait forcément quelque chose. C’était en 2022, un an avant la retraite.

« Cela a surpris tout le monde, et moi le premier, reconnaît sans effronterie celui qui compte, tout de même, trois victoires chez les pros. Vraiment, j’avais zéro ambition. Juste celle de terminer. Et, finalement, j’ai été cet inconnu que les gens ont découvert ce jour-là. » Car malgré son amour pour le « Paris-Roubaix Breton », le surnom du Tro Bro Leon, le Finistérien d’Arkéa-Samsic redoutait plus que tout la version originale, dans le Nord, après une première participation abordée « la fleur au fusil » et soldée par un abandon, en 2012, juste avant Arenberg.

« Je n’arrivais plus à tenir mon guidon, mes doigts étaient violets, se marre-t-il.

J’avais fait une erreur de débutant en mettant, sans jamais les avoir testés auparavant, une double guidoline et des straps sur mes doigts. Dans le bus, en regardant la fin de course, j’éprouvais un énorme respect pour les mecs qui étaient devant. Je n’avais jamais roulé sur les pavés et j’avais enfin vu ce que c’était. De là, je n’ai jamais redemandé à faire Paris-Roubaix. »

La suite de l’histoire, dix ans plus tard, il nous l’a narrée d’une traite, sans besoin de relance ou presque, comme si c’était hier.

Avant le départ

« J’ai vraiment fait une connerie d’avoir demandé à refaire cette course »

« En 2022, une semaine avant Roubaix, mon coéquipier Hugo Hofstetter se blesse sur la dernière étape du Circuit de la Sarthe. Je rentre de Bretagne avec mon véhicule personnel et des collègues. Thibault Guernalec tilte : “Mais du coup, il est forfait pour Roubaix !” J’appelle alors mon entraîneur pour lui dire que j’aimerais bien refaire Roubaix une dernière fois avant la fin de ma carrière. Quand tu es pro, ton rêve, c’est le Tour. Ça, c’était fait (en 2017, 2018 puis 2023). Et je me disais aussi que ce serait bien de finir, un jour, Paris-Roubaix. Plus les années passaient, plus l’envie revenait...

J’avais fait un bon début de saison. J’étais en forme. On me confirme alors que je suis pris. Je suis content... Mais aussi super inquiet par rapport à mes mains, vu mon abandon dix ans plus tôt! Je me renseigne auprès d’Olivier LeGac ( coureur de la Groupama-FDJ United), mon collègue d’entraînement, qui a fait la course énormément de fois. Il y avait eu pas mal de changements au niveau du matériel ces dernières années avec l’arrivée des tubeless, etc.

Moi, je voulais vraiment du confort. Je suis allé me fournir dans ma commune, à Landerneau (Finistère), aux Cycles Le Gall, et m’équiper pour pouvoir finir cette course. Lors de la reconnaissance, je suis le seul de l’équipe à rouler avec une section de pneus de 32 millimètres. On me dit que c’est trop gros, mais je m’en fous. On commence par Haveluy. Impeccable, c’est super confortable avec le gel sous ma guidoline et mes 32 mm. Puis arrive Arenberg. Là, je me dis que j’ai vraiment fait une connerie d’avoir demandé à refaire cette course!

Je m’arrête au milieu du secteur. On me charrie, je repars, la reco se termine plutôt bien. Mais, clairement, je suis traumatisé par Arenberg. Au briefing du samedi soir, notre directeur sportif Sébastien Hinault lâche : “De toute façon, il faut survivre dans Arenberg. Après, on voit où vous êtes.” C’est un peu glaçant! J’ai 35ans, je suis dans ma treizième année pro. Mais je suis hyper stressé. Comme un néo-pro. Au-delà de l’objectif collectif, j’ai un objectif intime: finir. »

Le début de course

« Tellement peur d’Arenberg que je m’échappe avant »

« Au bout d’une quarantaine de kilomètres, le peloton se tend. Je remonte progressivement et je suis un coup. Juste un seul. On part à trois. Il y a vent de côté. Derrière, le peloton se casse en deux. La première partie, 70 mecs, revient sur nous. Impeccable: j’ai deux ou trois coéquipiers dans le coup. J’essaie de les placer à l’approche des premiers secteurs. Il y a des chutes, je passe entre toutes les embûches, toutes les crevaisons. Je survis. On n’est plus que 30 ou 40.

Mais le deuxième groupe, celui des favoris, est en train de revenir, juste avant Arenberg. Je me dis que ce n’est pas possible, je ne peux pas passer Arenberg dans le peloton, ça va être une boucherie. J’en ai tellement peur que je décide de m’échapper. Je suis un coup, on part à 6 ou 7 coureurs ( 5 en fait). On passe Haveluy. Ensuite, vous pouvez le voir sur les images : j’aborde Arenberg en dernière position du groupe. Parce que j’ai peur. J’ai peur que mon vélo casse. C’est hyper brutal, il faut l’avoir fait une fois pour s’en rendre compte.

Dans Arenberg, je ne veux pas porter le regard trop loin. J’ai peur que ça me décourage, que la fin me paraisse trop loin. On sort d’Arenberg. On n’est plus que trois: Matej Mohoric, Tom Devriendt et moi. Mohoric venait de gagner Milan-San Remo, il était super fort. Clairement, il fait le scooter, il nous tracte. Et le peloton, lui, commence à se regarder. 1’30’’, 1’40’’, 2’30’’, 2’40’’... Les kilomètres descendent! On arrive rapidement à 60-50 km de l’arrivée. Là, je me dis que ça peut aller loin. »

Le final

« Les champions se demandent ce que je fous là »

« Je coince dans Mons-en-Pévèle. Mais quand les grands leaders reviennent, j’ai eu le temps de récupérer un peu. Je me rends compte que ça ne va pas si vite que ça, en fait. Je sens que les champions se demandent ce que je fous là. Ils me doublent dans chaque secteur, mais j’arrive à survivre. Dans le carrefour de l’Arbre, le public s’ouvre devant nous. J’ai l’impression que défilent sous mes yeux les images que je voyais à la télé tous les ans. En sortie de secteur, Adrien Petit est devant moi. On parvient à se regrouper avec (Mathieu) Van der Poel et ( Jasper) Stuyven. Sébastien Hinault me dit : “Tu vas rentrer sur le vélodrome avec Van der Poel pour la place de 6!”

C’était incroyable, même lui était en folie. Van der Poel lance le sprint. Il est trop sur le bas de la piste. Sa pédale touche. Ça le déséquilibre, il monte dans le virage, on passe en dessous. Voilà, je termine 8e de Paris-Roubaix. Alors que je voulais juste finir la course. Van der Poel est 9e. Ça m’amuse de le dire: je suis le dernier coureur à l’avoir battu à Roubaix !»

***

Trois autres inconnus du top 10

SILVAN DILLIER (SUI), 2e EN 2018
« J’étais au bord des larmes »

« Quand je mesuis cassé le doigt aux Strade Bianche, je pensais que macampagne de classiques était terminée. J’ai vite guéri, j’ai gagné la Route Adélie. Une hécatombe touchait l’équipe ( AG2R La Mondiale). On m’a sondé. Au Circuit de la Sarthe, un soir, j’ai testé madouleur sur des pavés autour d’une église. C’était OK. J’ai donc été pris, trois jours avant. La suite, tout le monde la connaît : j’ai pris l’échappée, on est arrivés à deux avec ( Peter) Sagan ! J’ai toujours roulé sans gants. Mais comme je n’avais fait aucune classique, j’ai eu des ampoules et elles ont explosé. J’étais au bord des larmes. Quand Sagan m’a repris, je n’étais pas focalisé sur la victoire, mais sur comment j’allais pouvoir finir. J’ai essayé de faire un bon sprint. Mais bon, en face, c’était Sagan à son apogée !»

***

TOM DEVDRINDT (BEL), 4e EN 2023
« J’ai des regrets sur le sprint »

« J’ai toujours aimé Roubaix. Mais, en tant qu’équipier ( chez Intermarché-Wanty-Gobert Matériaux), aller faire un résultat n’a jamais été possible. Sauf ce jour-là. Je devais rouler pour Alexander Kristoff. Mais après 40 km, Ineos a créé des bordures. J’étais dans le premier groupe, pas lui. S’il avait été avec moi, je n’aurais jamais fini 4e ! Juste avant la jonction entre les deux pelotons, j’ai attaqué avec ( Matej) Mohoric. Quand il a crevé ( à 37,5 km du but), j’étais seul en tête ! Mais avec 30’’ d’avance sur les favoris, je n’ai jamais pensé pouvoir gagner ( victoire finale de Dylan Van Baarle en solitaire). J’ai des regrets sur le sprint ( pour la 2e place, raflée par Wout Van Aert). J’aurais pu finir 3e. Quand ( Stefan) Küng a lancé, j’ai préféré attendre. À tort car il merestait des forces sur la ligne. S’il y a une course où un équipier peut tenter un truc, c’est à Roubaix ! »

***

EUGÉNIE DUVAL, 4e EN 2023
« L’écart est monté si haut que j’ai pensé que le peloton s’était trompé de route ! »

« Je ne devais pas aller dans l’échappée. Mais quand le coup est sorti, mon équipe (FDJ-Suez) n’était pas représentée. Alors, j’y suis allée. L’écart est monté si haut ( 5’40’’) que j’ai pensé que le peloton s’était trompé de route ! Comme je n’étais pas protégée, mavoiture n’est jamais trop montée à mahauteur. Je n’avais pas beaucoup d’infos. Je ne devais pas trop collaborer, juste le minimum. Mon objectif a toujours été d’aller le plus loin possible pour épauler ensuite maleader Grace Brown. C’est seulement à mon entrée dans le vélodrome que j’ai compris que ça pouvait être mon jour ! Ça a été dur de switcher d’un coup. Mes réflexes de pistarde m’ont desservie lors du sprint (victoire de la Canadienne Alison Jackson).

Je n’ai pas voulu doubler par l’intérieur, ça m’a peut-être coûté la 3e place ! »


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