DANS LES ARCANES DU SYSTÈME INFANTINO


« FIFA Connection » sort jeudi chez Flammarion.

Grand reporter à « L’Équipe », Simon Bolle signe chez Flammarion « FIFA Connection ». Une minutieuse investigation sur l’instance qui régit le football mondial et son président. Instructif.

"Un bras droit exemplaire, un homme d’appareil et de main qui, derrière son crâne chauve et ses apparences douces, ne pouvait pas se permettre de trahir son supérieur. Jamais, ou presque, le maître ne s’est méfié de l’élève. Grave erreur"
   - EXTRAIT DE FIFA CONNECTION

"« J’avais émis des doutes sérieux sur M. Infantino. Mais il ne voulait pas y croire », confirmera William Gaillard (le conseiller de Platini) devant les policiers français, le 6 mai 2018, dans le cadre de l’enquête sur le « FIFAgate »"
   - EXTRAIT DE FIFA CONNECTION

"Quoi qu’il en soit, pour Infantino, l’essentiel était assuré : exit Blatter et maintenant Platini"
   - EXTRAIT DE FIFA CONNECTION

5 May 2026 - L'Équipe
MARC LEPLONGEON

Simon Bolle est arrivé à la rédaction, un matin de septembre 2024, avec une drôle d’anecdote. Son enquête dans les pas de Gianni Infantino l’avait naturellement conduit en Suisse, à Zurich, où la FIFA possède son siège social. Il y avait rencontré un certain nombre de sources, recueilli leurs confidences consignées dans ses carnets qui, plus tard, deviendraient un document publié chez Flammarion ( FIFA Connection, à paraître demain, 21 €) dont L’Équipe publie les bonnes feuilles.

À peine de retour à Paris, un obscur site Internet détaillait l’objet du séjour de notre confrère (un livre), les personnes qu’il avait supposément rencontrées et où, ainsi que des citations imaginaires… Il était prévenu. Alors, Simon Bolle, 29 ans de flegme, n’est pas vraiment un naïf. On le devine entre ses lignes, il aurait aimé inviter son lecteur au bord des mains courantes, lui, le « passionné et supporter, le fils, petit-fils et arrière-petit-fils de joueurs et dirigeants amateurs ».

Son livre montre tout autre chose: le pouvoir et l’argent qui dénaturent tout, les intrigues au coeur du football mondial, à la veille d’une Coupe du monde (11 juin-19 juillet) très scrutée, coorganisée par les États-Unis, le Mexique et le Canada, dont les billets se vendent à des prix prohibitifs et où les pauses fraîcheur constitueront autant d’occasions d’insérer des pages de publicité supplémentaires en plein match.

À qui profite ce cynisme absolu ?

Les joueurs sont exténués par le rythme qu’on leur impose ? Gianni Infantino met sur pied une nouvelle compétition en 2025, la Coupe du monde des clubs, plus énergivore encore. Les tribunes sont clairsemées et l’ambiance affadie? La Coupe du monde des clubs a rapporté « deux milliards de dollars de revenus (…) Aucun autre tournoi ne s’en rapproche » , rétorque Gianni Infantino en conférence de presse, depuis son nouveau bureau newyorkais, au coeur de la… Trump Tower.

Dans sa quête de sens et d’informations, Simon Bolle a voyagé à Miami, au Qatar, en Suisse et ailleurs, rencontrer des sources qui acceptaient de lui parler dans un climat de paranoïa extrême. Il raconte l’ascension de Gianni Infantino, excellent numéro 2 de Platini à l’UEFA, démocrate, bosseur, fin technicien, polyglotte, mais déjà clivant et s’immisçant peu à peu sur la politique. Jusqu’à accéder, en 2016, aux fonctions suprêmes à la FIFA, blanchi par la justice après avoir été soupçonné d’avoir instrumentalisé des proches pour tuer ses concurrents autrefois mentors – Michel Platini, pour ne pas le nommer. Infantino s’est fondu dans son nouveau rôle, a oublié ses belles promesses d’une gouvernance transparente et neutre, n’hésitant pas à remettre un grotesque prix de la paix au président américain, en consolation d’un Nobel qu’il convoite mais qui lui échappe. Quelques semaines plus tard, Trump faisait enlever Nicolas Maduro au Venezuela, menaçait d’envahir le Groenland, bombardait l’Iran – avant qu’un de ses conseillers ne suggère de remplacer ce dernier pays par l’Italie à la Coupe du monde 2026.

À qui profite ce cynisme absolu? Fut un temps, avant d’être élu, où Infantino insistait sur l’existence d’indispensables contre-pouvoirs à la FIFA et sur la nécessité de « veiller à ce qu’il n’y ait pas d’influences politiques impropres lorsqu’il s’agit de l’exécution de décisions commerciales ou de la distribution de subventions » . Il a décliné toutes les demandes d’interview en vue de la réalisation de ce livre, le service communication et une poignée de dirigeants s’exprimant à sa place lorsqu’il s’est agi d’interroger le système de redistribution des milliards de la FIFA, qui se vante de subventionner fédérations, associations, fondations, et projets caritatifs, sans toujours contrôler rigoureusement l’utilisation des fonds.

« Des ballons, on en a envoyé des centaines de milliers. Mais la FIFA sera incapable de dire s’ils ont atterri dans des écoles, s’ils ont été vendus au marché du coin ou s’ils sont encore dans un container en train de prendre la poussière », confiera à l’auteur un ancien salarié au fait de ces programmes. La FIFA, elle, répond officiellement: « Cette augmentation des investissements est le résultat d’une nouvelle FIFA plus efficace, mieux gouvernée et mieux adaptée à ses objectifs. »

***


Sepp Blatter le 25 mars 2025, après son acquittement en appel 
dans l’affaire des 2 millions de francs suisses payés à Michel Platini.

Spéciales investigations

Trahison, pouvoir et sommes faramineuses sont au menu des extraits du livre qui met en lumière les pratiques de Gianni Infantino, le successeur de Sepp Blatter à la tête de la FIFA.

5 May 2026 - L'Équipe

SOUPÇONS DE TRAHISON À LA UEFA

Sepp Blatter enfin mis sur la touche à l’été 2015, « Platoche » (président de l’UEFA) a un boulevard pour reprendre les rênes de la FIFA et redorer son blason. (…) À l’UEFA, à Platini la politique sportive, l’incarnation de l’instance, le feu des projecteurs et les dîners de gala, au secrétaire général adjoint grec Theodore Theodoridis la touche diplomatique, et à Gianni Infantino, le secrétaire général dès 2009, la gestion des dossiers techniques, les mains dans le cambouis, sans compter ses heures. Un bras droit exemplaire, un homme d’appareil et de main qui, derrière son crâne chauve et ses apparences douces, ne pouvait pas se permettre de trahir son supérieur. Jamais, ou presque, le maître ne s’est méfié de l’élève. Grave erreur. (…) Ce que le big boss se refuse encore à croire. « J’avais émis des doutes sérieux sur M. Infantino. Mais il ne voulait pas y croire » , confirmera son conseiller William Gaillard devant les policiers français, le 6 mars 2018, dans le cadre de l’enquête sur le « FIFAgate ».

(...) Quand les policiers suisses et américains amorcent leurs investigations sur la FIFA en 2015, ils collectent rapidement une masse de données phénoménale. Des échanges de courriels, des tableaux financiers, des rapports confidentiels… Parmi les informations sensibles, on retrouve, rangée dans un classeur bleu annoté « EXCO 2009-2011 », la trace du paiement supposé « déloyal » entre Blatter et Platini, devenu un secret de polichinelle à Zurich ( Michel Platini a été accusé d’avoir indûment touché 2 millions de francs suisses, il a été acquitté définitivement). Mais qui a bien pu orienter la justice sur cette piste?

(...) Au tribunal, le magistrat Olivier Thormann, qui a mené la perquisition du 27 mai au siège, a maintenu que le tuyau est venu de Markus Kattner, ex-directeur financier. Ce que l’intéressé a vigoureusement nié à la barre. Mais un autre homme a toujours attiré les soupçons : Marco Villiger. Villiger, c’est le soldat de l’ombre par excellence. Il a intégré la FIFA en 2004, avant d’en devenir le directeur juridique. Le même poste que celui longtemps occupé en parallèle par Infantino à l’UEFA. Dès le début de l’année 2015, Villiger, sans doute la personne la mieux informée du microcosme, faisait le lien entre la FIFA, le parquet suisse et le département d’État de la Justice américaine. C’est lui qui a apposé sa signature sur la saisie des documents.

(...) Par la suite, Villiger coordonnera le système de justice interne à l’origine des sanctions contre Blatter et Platini. Infantino en fera son secrétaire général adjoint une fois en poste. Il demeurera, jusqu’en 2018, le seul survivant du système Blatter parmi les managers. « Villiger, c’est un noble menteur, vitupère Sepp Blatter. C’était l’interlocuteur des Américains, il était avec le chauve [ Infantino], parce qu’il voulait rester à la FIFA, où il avait une bonne position. Il m’a regardé droit dans les yeux et m’a juré sur la tête de ses enfants que ce n’était pas lui… » Il ne l’a donc pas cru. Ironie de l’histoire, j’ai croisé par hasard Marco Villiger dans un café de Zurich, quelques heures avant de rencontrer Blatter. L’occasion de le relancer, puisqu’il avait déjà repoussé mes sollicitations. « Le chapitre est clos, m’a-t-il répété, car je ne suis pas autorisé à parler des secrets d’affaires. »

Quoi qu’il en soit, pour Infantino, l’essentiel était assuré: exit Blatter et maintenant Platini. Ou comment se retrouver débarrassé de deux monstres sacrés en un claquement de doigts. Beau boulot, quasi-incognito. « Si j’étais un tel génie, j’aurais probablement fait autre chose que président de la FIFA » , affirmait Infantino fin 2023 au quotidien valaisan 24 Heures. Comme quoi? « OEuvrer pour la paix dans le monde ou un truc du genre. » [La FIFA, elle, répond] : « Ceux qui estiment que la candidature était préméditée spéculent et sont dans l’erreur. Ils font partie des trop nombreux complotistes qui existent dans le monde d’aujourd’hui.

 »

Le siège de la FIFA, à Zurich (Suisse).

… JUSQU’À PRENDRE LA TÊTE DU 
« GOUVERNEMENT DU FOOTBALL MONDIAL »

Infantino est aujourd’hui le chef de file d’une discipline à la croissance exponentielle. Sur le cycle 2023-2026, la FIFA, financée par les droits télé, le marketing, la billetterie et arrosée par de généreux sponsors (le pétrolier saoudien Aramco, Adidas, Coca-Cola, Hyundai, Visa, Qatar Airways…), tablait sur pas moins de 13 milliards de dollars de revenus et 12,9 milliards de dépenses (…) D’après l’OMC, l’organisation successive de la Coupe du monde des clubs, en 2025, et du Mondial, en 2026, aux États-Unis fera accroître le PIB mondial de 62 milliards de dollars. L’équivalent du PIB de la Slovénie ou de la République démocratique du Congo.

(...) Au-delà de son appétence pour le pouvoir, Infantino a une certaine fascination pour les puissants, et pas toujours les plus recommandables. Le cliché le plus célèbre le montre en tribunes, en 2018, à la Coupe du monde en Russie, coincé entre le président russe Vladimir Poutine, à sa gauche, et le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane, à sa droite. Deux dirigeants parmi les plus influents et les plus sulfureux du globe. Il avait déjà rencontré Poutine, en prenant la pose sur le perron du Kremlin, sans prévenir son service communication, pendant la campagne électorale et alors que la Russie bombardait la Syrie. Mais Infantino, invité au G7, au G20 ou à la COP21, sait manier les susceptibilités sur la scène internatio-nale puisqu’il est devenu un des complices privilégiés du président américain Donald Trump.

(…) Le format de la Coupe du monde des clubs pourrait rapidement être élargi et sa temporalité devenir plus récurrente. Aussi, après la Coupe du monde à quarante-huit, la FIFA réfléchit officiellement à un Mondial à soixante-quatre équipes, dès 2030. Toujours plus loin. L’Égypte, de son côté, espère récupérer des matches de l’édition 2034, attribuée à l’Arabie saoudite. Comme si tout était à la carte. N’est-ce pas le prix à payer d’une telle gouvernance? Il en va de même quand Donald Trump déclare, à la mi-octobre 2025, qu’il est « possible qu’on retire à Boston les matches de la Coupe du monde » car sa maire (Michelle Wu, démocrate) « n’est pas bonne » . « Si quiconque faisait du mauvais boulot, a lancé Trump depuis Washington, j’appellerais Gianni et je lui dirais: “Déplaçons les rencontres à un autre endroit.” Et il le ferait. Il n’aimerait sûrement pas beaucoup, mais il le ferait très facilement. »

(...) Face à ce flot d’actualités, quelques Fédérations européennes, à commencer par l’Allemagne, ont brandi la menace d’un boycott du Mondial américain, avant de faire machine arrière, comme souvent. « Ce sont toujours ceux qui boycottent qui, au final, sont les perdants, estime David Lappartient. Et puis, là, je voudrais bien voir ce qu’en penserait le peuple du pays en question, de ne pas aller jouer la Coupe du monde. Je pense que le dirigeant qui ferait ça se ferait pendre haut et court. » Pas échaudé par ce début d’année 2026 sous tension sur la scène géopolitique, Infantino a ensuite proposé de lever la suspension de la Russie, car « il faut bien que quelqu’un conserve les liens ouverts » avec le pays de Vladimir Poutine, dont il reste proche. Pendant ce temps, les menaces de grève des plus grands joueurs et les alertes incessantes des associations humanitaires restent, elles, lettre morte auprès du « fantôme Infantino ». « C’est le problème de la mauvaise gouvernance dans le sport en général, et à la FIFA en particulier: vous êtes assis sur la meilleure propriété sportive du monde. La Coupe du monde 2026 sera un succès, quoi qu’il advienne » , résume une de mes précieuses sources. Avec cette formule finale cynique: « Le football réussit malgré ses administrateurs, et non grâce à eux. »

(...) Pour la prochaine édition, comme si le casse-tête logistique ne suffisait pas, la FIFA a choisi de rehausser très largement le seul tarif qu’elle maîtrisait, celui de la billetterie (…) L’inflation est immense en trois ans et demi (+ 370 % en moyenne), avec une tarification dynamique, qui répond à l’offre et – surtout – à la demande, à partir de 191 euros le match de poule et jusqu’à 7 466 euros la finale (…) Dans le dossier de candidature américain, les places les moins chères étaient promises à 21 dollars. Des promesses envolées, là encore… Autres nouveautés et mauvaises surprises: les fan-zones des villes seront payantes, les tickets pour les personnes en situation de handicap seront au même tarif et les accompagnateurs devront régler un droit d’entrée. Infantino ne se sentirait plus « handicapé » , comme à Doha en 2022 ( « Je me sens gay, handicapé, travailleur immigré » , avait-il dit en ouverture de la Coupe du monde au Qatar)? Un débat? Quel débat? « En quinze jours, nous avons reçu 150 millions de demandes de billets, soit 10 millions par jour, a balayé le président depuis Dubaï fin décembre 2025. On aurait pu remplir l’équivalent de 300 ans de Coupes du monde. » Tout va bien, alors. Qui sont ces 150, et même 500 millions finalement, de demandeurs? Des revendeurs ou des supporters authentiques? Peu importe pour la FIFA.

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