La légende du masseur aveugle de Coppi


Fausto Coppi massé par son soigneur aveugle, Biagio Cavanna, dans sa chambre d’hôtel, sur le Tour de France 1952, que le « Campionissimo » remportera cette année-là pour la seconde fois.

Le peloton arrive aujourd’hui à Novi Ligure, la ville de Biagio Cavanna, qui joua de multiples rôles, tous plus fous les uns que les autres, auprès de la légende piémontaise, Fausto Coppi.

«Cavanna était un visionnaire qui considérait le cyclisme 
comme une double extension des beauxarts et de l’art de la guerre»
   - FAUSTINO COPPI, LE DE'FAU'STO FILS COPPI 

«C’est aux muscles du cou et à ceux des reins 
que j’apprécie la force d’un coureur»
   - BIAGIO CAVANNA

21 May 2026 - L'Équipe
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL THOMAS PEROTTO

CHIAVARI (ITA) – Existe-t-il homme avec pareille liste de qualificatifs, tous aussi mystérieux les uns que les autres ? Existe-t-il homme avec pareille allure, suscitant à la fois méfiance et fascination? Né le 3 juillet 1893 et mort le 21 décembre 1961, à 68 ans, Biagio Cavanna, Giuseppe à la naissance, devenu Biagio, est devenu le « Sorcier de Novi Ligure », cette petite ville du Piémont où le peloton du Giro arrive aujourd’hui. Un sorcier, avec des lunettes noires et une canne blanche, qui a accompagné l’ascension du «Campionissmo», Fausto Coppi, au siècle dernier. Les mots qu’on lui accole racontent un mythe qui a traversé les âges. Il est le découvreur, le guide, le confident, devenu ensuite le masseur, l’entraîneur, le mentor, le tacticien, tout en étant soigneur, rebouteux, philosophe, poète…

« Le faiseur de miracles » ou « Le sorcier des muscles » sont devenus ses surnoms, raconte Jean-Paul Ollivier dans son livre Coppi (éditions Pac, 1985). « Un personnage typique de l’Italie d’après-guerre, aux manches retroussées sur des bras musculeux de masseur, un héros néo-réaliste digne d’un film de Vittorio DeSica ou de Roberto Rossellini », dépeint Faustino Coppi, le fils du grand Fausto, dans Coppi par Coppi, une autre histoire du campionissimo (Mareuil Éditions, 2017).

Enfant de la rude terre piémontaise, comme Coppi, le Sorcier de Novi Ligure a été d’abord boxeur et cycliste. Dans sa première carrière sportive, il avait la réputation d’être un combattant rusé, incapable d’encaisser les coups et prêt à faire le mort pour éviter un combat difficile, dépeint William Fotheringham dans son livre l’Ange déchu, la passion de Fausto Coppi. Ses premières attaques de cécité surviennent en 1936, sur la piste des Six Jours de Dortmund en Allemagne. Aveugle, il se consacre au vélo et ouvre une école de cyclisme à Novi Ligure, enfin juste à côté, à Pozzolo Formigaro, où ses amitiés avec un bandit notoire, Sante Pollastro, font jaser. Les lunettes noires, la canne blanche, apparaissent dans le décor, à mi-chemin entre l’accessoire et l’indispensable. « L’archétype de ces soigneursconseillers d’un autre temps dont le milieu des courses cyclistes d’avant-guerre était friand, écrit encore Faustino. Mais Cavanna avait quelque chose en plus. C’était un visionnaire qui considérait le cyclisme comme une double extension des beaux-arts et de l’art de la guerre. »

Fausto Coppi croise souvent Cavanna et ses 120 kg à la charcuterie de Domenico Merlani, où le futur double vainqueur du Tour de France (1949, 1952) et de cinq Giro (1940, 1947, 1949, 1952, 1953) travaille tous les jours comme garçon-boucher. Cavanna aurait alors dit avoir remarqué ce « jeune homme mince comme un roseau avec des quartiers de viande suspendus à son guidon. »

De la fréquentation entre les murs de cette charcuterie dès la fin 1937 à la collaboration professionnelle moins d’un an plus tard, la bascule n’est pas évidente à éclaircir. Mais au début de l’automne 1938, le premier essai, par l’entremise d’un cycliste du coin, Domenico Semenza, est un acte manqué. Ce jour-là, le soigneur était au lit, malade. Un peu plus tard, lors d’un entraînement sur les routes piémontaises, un autre coureur local, Isidoro Bergoglio, glisse à Coppi, 19 ans, que le grand Cavanna souhaite enfin le rencontrer. Le jeune coureur est stressé et impatient. Une relation unique en son genre se noue. « C’est là que j’ai appris la réalité du métier de cycliste, décrira Coppi, en 1952, dans la revue Oggi.

Le sport le plus impitoyable qui soit, nous expliquait Cavanna. Celui qui n’avait pas l’esprit de sacrifice n’était pas invité à intégrer son clan. Le coureur qui veut réussir, nous expliquait-il, doit non seulement dominer son physique, c’est-à-dire vaincre la fatigue, la faim, la soif, la douleur, mais aussi résister aux coups du sport, s’habituer aux dangers, s’imposer des renoncements permanents. »

« Mes mains voient mieux que n’importe quel oeil humain et mes oreilles entendent des sons qui vous sont inconnus. Le pouls me révèle la qualité du coureur et la voix me dit les vertus ou les vices du caractère. C’est aux muscles du cou et à ceux des reins que j’apprécie la force d’un coureur », expliquera Cavanna. Une nuque fine chez un coureur ne vaut rien, disait-il. Gino Bartali, le grand adversaire de Coppi dans cette Italie de la première moitié du XXe siècle, mi-méfiant, mijaloux évoquera parfois « un pacte mystérieux avec l’au-delà », pour décrire le lien entre les deux hommes. Les muscles du bas du dos et des fesses révélaient, selon Cavanna, la capacité du coureur à changer de rythme. C’était selon lui sa « ceinture de cartouches » , rapporte William Fotheringham dans l’Ange déchu.

« Un mage détenant des secrets quasi extraterrestres », dont le Campionissimo écoutera sagement la parole, « comme on écoute et on respecte un prophète » , écrit son fils, Faustino, dans Coppi par Coppi. Mais de quels secrets et de quelles méthodes parlet-on vraiment? D’un entraînement jamais vu pour l’époque et d’une alimentation maîtrisée, ce qui est, à l’époque, inédit. Pris en main par Cavanna à l’automne précédent, Coppi décroche sa première vraie victoire le 7 mai 1939, au Championnat d’Italie des indépendants, sur le circuit de Varzi. Puis le 28 mai, lors de la Coupe de la ville à Pavie, course où il avait recommandé son poulain à l’organisateur, Giovanni Rossignoli, en ces termes: « Cher Giovanni, je t’envoie deux de mes poulains. L’un s’appelle Coppi et remportera le premier prix ; l’autre fera ce qu’il pourra. »

Sa troisième place lors du Tour du Piémont remporté par Gino Bartali, le 4 juin 1939, finit de solidifier les liens du duo. Cavanna l’attend au bout de la ligne droite. « Il était là, seul, immobile. Ses yeux sans lumière étaient chargés de larmes » , dira Coppi, dans une référence à la cécité de son mage.

Coppi est sommé de dormir comme s’il était sur son vélo : couché sur le côté droit avec le genou remonté Juste avant le Giro 1940, Cavanna lui recommande de prendre des bains d’eau tiède dans lesquels il faut verser quelques litres de vinaigre. Le Sorcier de Novi Ligure lui ordonne aussi un régime alimentaire strict. Au déjeuner, des hors-d’oeuvre composés de thon, sardine ou jambon cru, puis un potage avec de la viande ou de la salade. Le dîner doit se composer d’un potage avec beaucoup de verdure, d’un demi-poulet, de légumes et de fruits cuits. À 22 heures, extinction des feux. Coppi est sommé de dormir comme s’il était sur son vélo : couché sur le côté droit avec le genou remonté.

Parti servir son pays pendant la deuxième Guerre Mondiale, notamment en Afrique, Coppi revient chez lui, à Castellania, en mai 1945, et Cavanna s’inquiète de son état de délabrement physique.Mais il va le retaper soigneusement. Durant l’hiver, le Sorcier de Novi Ligure l’astreint à des séances d’entraînement d’une intensité folle. 5000 kilomètres sur pignon fixe, sur route ou sur piste. Quelques autres milliers de kilomètres par tous les temps, derrière une moto. Pour terminer, Coppi s’inflige des séances dans des montées sèches. Ce sont les fameuses tabelle de Cavanna, ces tableaux qui, du lundi au lundi suivant, au fil des compétitions disputées, permettent de réduire au maximum les aléas en traçant un chemin. Le mage pénètre le corps et l’esprit de ses élèves. Ainsi, pour renforcer le dos de Costante Girardengo, grand coureur des années 1920 et natif de Novi Ligure, Cavanna allait jusqu’à lui faire transporter des paniers de graviers dans une rivière durant tout un hiver. Il se faisait simplement payer par ses élèves en nourriture, huile d’olive et vin de pays.

« Depuis son antre mystérieux du vieux Novi Ligure, il a inventé à sa manière de rebouteux moyenâgeux un nouvel art de l’entraînement et de la préparation physique du cycliste » , écrit encore Faustino. Les résultats tombent comme des fruits mûrs, après une alimentation cette fois à base de flocons d’avoine et germes de blé. Coppi gagne Milan-San Remo, trois étapes du Giro (2e du général) et le Tour de Lombardie en 1946, puis le Giro (et trois étapes), le Tour de Vénétie, le Tour d’Emilie et le Tour de Lombardie l’année suivante, où il est aussi champion du monde de poursuite et champion d’Italie sur route. Des années fastes suivent, qui font de lui le meilleur coureur du monde. Cavanna est évidemment toujours là, dans l’ombre. Le décès de Coppi, le 2 janvier 1960, des suites de la malaria contractée en Haute-Volta (actuel Burkina Faso), lui sera impossible à surmonter. Le soigneur-sorcier laisse tomber toutes ses activités. Onze mois et dix-neuf jours plus tard, il rejoint Coppi. L’au-delà, leur dernier trait d’union.

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