IGOR PAIXAO L’enfant qui a grandi au bord du fleuve Amazone
AUX ORIGINES DE...
L’attaquant de l’OM, qui a grandi dans une communauté de descendants d’esclaves au nord du Brésil, a dû faire preuve de caractère pour s’exiler, à 14 ans, à plus de 4 000 km de chez lui. Fin décembre, « L’Équipe » l’a retrouvé à Macapa, entouré de sa famille et de ses proches, pour retracer son étonnant parcours.
"Sans lui, Igor ne serait pas devenu
le grand joueur qu’il est désormais"
- FRANCISCO PAIXAO, ARAUJO DE GRAND-ONCLE D’IGOR,
À PROPOS DE RAIMUNDO, LE GRAND-PÈRE D’IGOR
"Marseille a une très belle histoire.
Je suis fier d’en faire partie.
Et je veux laisser ma trace"
- IGOR PAIXAO
4 Mar 2026 - L'Équipe
DE NOTRE CORRESPONDANT ÉRIC FROSIO
MACAPA (BRE) – La porte du garage est grande ouverte et elle invite aux visites surprises. Alors, guidé par l’esprit de Noël, deux connaissances de la famille, qui nous servent d’éclaireurs dans les rues de Macapa, n’hésitent pas à pénétrer joyeusement dans l’antre du footballeur le plus célèbre de la région. Accueilli avec un grand sourire et une tape dans le dos par José, alias « Nildo », 47 ans, on se détend aussi vite qu’une accélération balle au pied du fiston, Igor Paixao, la recrue la plus chère de l’histoire de l’Olympique de Marseille (35 M€ bonus compris).
« Y’a pas de soucis. Dans le nord du Brésil, ça se passe comme ça, la maison est toujours ouverte » , justifie le paternel, tout en s’excusant de ne pas avoir répondu à notre message WhatsApp. En bon papa poule, il voulait laisser son fils se reposer après un voyage éreintant depuis Marseille, via Lisbonne et Belém, suivi par l’inauguration d’un terrain synthétique et achevé par un concert de pagode, le long du fleuve Amazone.
Les jours de vacances du fils prodigue sont rares, mais même en ce 24 décembre, nous sommes les bienvenus pour bavarder avec cette famille formidable, rencontrée la veille dans le quilombo de Curiau. À 10 km de là, à Macapa (près de 500000 habitants), dans leur maison jaune bordée par une boulangerie et deux cocotiers, on joue à guichets fermés. Quatre générations sont réunies dans une ambiance où la bonne humeur brésilienne se mêle à une générosité africaine revendiquée.
Les cheveux à peine lissés, les femmes rigolent en rentrant du salon de coiffure, pendant qu’un livreur obtient un selfie avec l’attaquant de « l’Olympique », comme ils disent au Brésil. Dans cette cour aux allures de hall de gare, Raimunda, 77 ans, la grand-mère de l’attaquant marseillais, observe en silence. En attendant les cadeaux de Noël, une poignée de neveux et de nièces jonglent avec un ballon, quand ils ne sont pas devant leur écran de smartphone.
On retrouve aussi Patrick, le demi-frère, incapable de se déplacer ou de s’exprimer, mais qui « comprend tout » , dixit Irlane, la mère d’Igor, qui a éduqué le jeune homme comme son propre fils. La veille, dans son fauteuil roulant, le fils de José, issu d’une première union, semblait très ému quand son demi-frère lui a rendu hommage lors d’un discours bien ficelé face aux hommes politiques de la région. « Patrick est handicapé, mais il est mon modèle, a dit le buteur de l’OM. Grâce à Dieu, je donne du bonheur à ma famille et à mon frère que j’aime très fort. »
Il aime aussi profondément son grandpère, disparu il y a quelques années et dont il a le portrait tatoué sur son dos musclé. C’est aussi pour célébrer sa mémoire que la préfecture de Macapa lui a dédié une arène sportive toute neuve qui porte son nom : Raimundo Araujo de Paixao. Ancienne figure associative, le grandpère paternel d’Igor était le responsable religieux et le fondateur du club de foot du quilombo de Curiau. Ayant grandi dans cette communauté née de la résistance d’esclaves en fuite, Raimundo faisait office de référence. Son frère, Francisco, rencontré dans les rues de cette enclave aux airs de village africain, souligne fièrement son influence: « Sans lui, le foot n’aurait pas pris autant d’importance ici. Et sans lui, Igor ne serait pas devenu le grand joueur qu’il est désormais… »
Même s’il vivait avec ses parents à Macapa, dans la capitale de l’Amapa, l’ex-buteur de Feyenoord passait tous ses weekends à jouer sur le terrain cabossé de ce quilombo, fondé au XVIIIe siècle et où résident désormais 2 000 habitants. C’est là, dans cette communauté réservée aux descendants africains, qu’il puise une force ancestrale ( « Je suis fier de représenter un peuple qui a tant souffert ») et qu’il bénit ses souvenirs d’enfant. « Pendant les matches disputés par mon père, le ballon n’était jamais loin. J’avais 5 ou 6 ans et je m’amusais avec mes cousins, mes amis. C’était notre paradis, se souvient Igor. Le virus du foot, c’est lui, mais aussi mon grand-père maternel, mon père, mon oncle… C’est un truc de famille. Ils me l’ont transmis, et si Dieu le veut, je le transmettrai à mes futurs enfants. »
En attendant, il savoure ce « retour aux racines » pour recharger les batteries après une demi-saison intense à l’OM (10buts et 5 passes en 32 matches toutes compétitions confondues). Même s’il regrette de l’avoir entamée avec une blessure à une cuisse, il se félicite d’avoir rencontré « un public formidable qui partage mes valeurs et lutte contre le racisme » « Ça me donne encore plus envie de donner le meilleur de moi-même. Marseille a une très belle histoire. Je suis fier d’en faire partie. Et je veux laisser ma trace » , nous a-t-il confié avant d’annoncer ses objectifs : « Battre mon record de 18 buts (en 2024-2025). Avec du travail, je vais essayer d’atteindre les 20 cette saison. »
Son père y croit. Comme ses anciens entraîneurs qui pensent même que la porte de la Seleçao va bientôt s’ouvrir. « Il est dans la pré-liste. Quand il sera appelé par Ancelotti, il y restera un long moment », prédit Ronaldinho, l’entraîneur qui a dirigé le phénomène dans l’équipe de futsal de Sao José.
« Il avait 7 ans quand il a débarqué avec un t-shirt sur l’épaule, un short noir et une étoile au-dessus de la tête » , se souvient son premier coach, bluffé par le talent précoce de cette tornade qui deviendra la même année champion régional avec les U9 et les U11. « Igor a toujours été petit, mais son football était géant. Il faisait le show, il était magique » , résume Aleisson Alax, dirigeant du club fondé en 1946. Au bord du fleuve Amazone, il poursuivra sa progression au sein de l’école Zico 10 (2011-2013), avant de rejoindre à 13 ans Show de Bola et son duo d’entraîneur, Rodiclei et Pitopo. Douze ans plus tard, les deux hommes se souviennent de son audace, de ses dribbles et d’une personnalité déjà bien affirmée malgré sa timidité. « Je savais qu’il allait se faire un nom » , se félicite Rodiclei en observant le Zerao, théâtre des premiers exploits d’Igor sur ce terrain, où la ligne médiane est située sur celle de l’équateur. Soit très loin de Rio de Janeiro, Sao Paulo ou Belo Horizonte…
Isolé dans une région qui n’a jamais formé de grands joueurs et faute de contacts dans le milieu, son père a dû surfer sur les sites Web des principaux clubs brésiliens pour obtenir des tests à Santos, Corinthians et Flamengo. Sans succès. Mais, en 2014, l’attaquant issu de la terre du milieu a dribblé la concurrence de 400 gamins pour taper dans l’oeil du Coritiba FC, à 4000 km plus au sud. Son père a dû abandonner ses études de droit et son boulot alimentaire pour accompagner son fils sur la route du succès. Elle le mènera ensuite à Rotterdam puis à Marseille, où il célèbre parfois ses buts en dansant le marabaixo, une danse traditionnelle de Macapa, là où son talent a germé, entre la ligne de l’équateur et les rives du plus grand fleuve du monde.
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