« Il n’y a pas une version unique du drame de Munich »
Culture « Munichs », le dernier roman de l’écrivain anglais, est une grande fresque sur le tragique accident d’avion qui, en 1958, a décimé l’équipe de Manchester United et bouleversé l’Angleterre.
"Ce livre, c’est une façon de continuer la conversation avec mon père.
Une sorte de mémorial"
"Bobby Charlton a joué avec Duncan Edwards et avec George Best.
Et il a toujours raconté que le meilleur joueur qu’il ait côtoyé,
c’était Edwards. Il pouvait tout faire"
"Je n’aime pas la hype autour de la Premier League,
l’espèce de vacuité qui y règne"
29 Mar 2026 - L'Équipe
VINCENT HUBÉ
Après Brian Clough dans 44 Jours (éd. Rivages, 2008) puis Bill Shankly dans Rouge ou mort (2014), le romancier anglais David Peace s’attache à un troisième manager mythique du football britannique, Matt Busby, dans Munichs, toujours chez Rivages, en librairie depuis début mars. Enfin, plus qu’à l’historique coach écossais de Manchester United (1945-1969), l’écrivain consacre son livre à la tragédie qui a frappé son équipe en 1958. Le 6 février, en escale à Munich de retour d’un match de Coupe des clubs champions à Belgrade, l’avion qui transporte les « Busby Babes » s’écrase au décollage. Bilan, 23 morts, dont 8 joueurs. Dans son passionnant roman fleuve de près de 600 pages, Peace suit le destin des différents protagonistes du drame et raconte comment les Red Devils, en plein deuil, ont tenté de se relever dès les jours qui ont suivi. En visio depuis Tokyo où il s’est installé en 1994, et où il continue de suivre presque quotidiennement le football, l’auteur de polars est revenu en détail sur l’écriture de Munichs. Une histoire très intime pour celui qui est néneuf ans après le drame.« Munichs », le dernier ouvrage de David Peace, est en librairie depuis début mars, aux éditions Rivages. Le 6 février 1958, l’avion qui transporte l’équipe de Manchester United, en escale à Munich, s’écrase au décollage dans de rudes conditions hivernales. Bilan : 23 morts, dont 8 joueurs.
Est-il vrai que vous avez écrit “Munichs” pour honorer votre père, mort en 2022, et qui était un fan des Busby Babes?
Oui. Enréalité, commemoi, mongrandpère et monpèreétaient supporters de Huddersfield Town (dans le Yorkshire). Ils ont été champions d’Angleterre ( 1924, 1925, 1926), ont gagné la Cup( 1922). Vous nele savez peut-être pas mais c’était une grande équipe. Ado, mon père était abonné et un des premiers matches auxquels il aassisté àHuddersfield, c’était contre Manchester United, quand Matt Busby afait jouer ses jeunes ( d’où le surnom de “Busby Babes”). Monpèrea été très impressionné. À l’époque, lui-mêmejouait aufoot et aucricket. Et quandil avu Duncan Edwards, quasiment le mêmeâgequelui, 15-16 ans, il adécidé d’arrêter le foot. Edwardsétait trop fort… Et dès que Manchester revenait à Huddersfield, il allait les voir. Étudiant à Londres, il les a aussi vus jouer à Arsenal (le 1er février 1958) pour leur dernier matchavant leur départ pour Belgrade. Il agardé toute sa vie le programmedela rencontre.
Vous vous souvenez de la première fois où il vous a parlé du crash ?
C’était unmatin, je devais avoir 7, 8ans. Je commençaisàm’intéresser aufoot. Et il m’aparlé ducrash aérien, des footballeurs tués mais aussi beaucoup des journalistes (8 morts). C’étaient eux les vedettes àl’époque. En 1958, la très grande majorité des gens nepouvaient pas voir les matches, tout ce qu’ils ensavaient, c’était grâce àla presse. Les funérailles de Henry Rose (du Daily Express) ont été plus imposantes que celles des joueurs.
Il a continué à vous parler de'l’' accident ensuite ?
Oui, beaucoup. Je vis àl’étranger depuis très longtemps (1994). Avec monpère, on se parlait tous les dimanches, par Skype généralement. Et le plus souvent, le sujet de discussion, c’était le football. Celivre, c’est une façon decontinuer la conversation avec lui. Une sorte de mémorial. On imagine que la mort de Duncan Edwardsl’a particulièrement marqué…
Oui, pour lui, et pour beaucoup degens. DuncanEdwardsn’était pas seulement le grand espoir deManchester United mais aussi celui de toute l’Angleterre. Il était si jeune ( 21 ans). C’était unjoueur fantastique. Enplus, il atout d’abord survécu aucrash ( il est mort deux semaines après, des suites de ses blessures). L’évolution desonétat de santé occupait les journaux toute la journée, des éditions dumatin àcelles du soir. Les gens pensaient mêmequ’il se rétablirait. Mon père me parlait souvent delui. Et commeiln’y apastant d’images queçadelui sur YouTube, je lui demandais quel joueur c’était. Un jour où j’étais rentré en Angleterre, onest allés voir Liverpool jouer àLeeds. Monpère pensait que Steven Gerrard avait quelque chose d’Edwards et il voulait le constater devisu, pas devant la télé. Après le match, il m’adit queGerrard était fort… mais que Duncan Edwards était meilleur.
Meilleur que Bobby Charlton, survivant du crash lui, futur vainqueur de la Coupe du monde et du Ballon d’Or en 1966 ?
Oui, je pense. BobbyCharlton ajoué avec DuncanEdwardset avec George Best. Et il atoujours raconté quele meilleur joueur qu’il ait côtoyé, c’était Edwards. Il pouvait tout faire.
Ultra-documenté, “Munichs” est toutefois un roman, pas un livre d’enquête. Quelle est la part de fiction dedans ?
Je n’ai rien truqué. Tous les événements dulivre se sont réellement déroulés. J’ai ajouté unpeudemiseenscène, unpeu d’émotion. Çavapeut-être paraître prétentieux mais c’est comme la différence entre une peinture et une photographie. Là, j’ai essayé depeindre…
Avez-vous cherché à rencontrer des témoins, ou les familles des victimes ?
Non. Généralement, j’écris sur des choses qui sont vraiment arrivées. Et la plupart dutemps, je nerencontre pas les gens, ça rendrait le romanencore plus compliqué àécrire.
Après “44 Jours” (“TheDamned United” en VO, 2008), vous vous étiez pourtant juré deneplusécrire sur le foot…
Àla sortie dulivre ( sur la courte expérience de Brian Clough comme manager de Leeds United), plusieurs joueurs n’étaient pas très contents. Comme Johnny Giles (qui avait attaqué, avec succès, David Peace pour diffamation… Àl’époque ducrash de Munich, Giles jouait pour Manchester United ! Mais monéditeur m’a demandé de ne pas m’étendre sur lui dans le livre.
The Damned United, c’était une drôle d’expérience. J’avais écrit auparavant sur la corruption dans la police, sur la grève des mineurs, l’Irlande du Nord… que dessujets à controverse. Et il ne m’était jamais rien arrivé… Et là, j’écris sur Leeds United et Brian Clough et je meretrouve au tribunal. C’était dérangeant. J’ai fini par écrire sur Bill Shankly (le manager historique de Liverpool, dans Rougeoumort, en 2014).
Une fois le livre fini, je l’ai envoyé àsa famille (Shankly est mort en 1981). Je leur ai dit : “Si vous n’aimez pas, je ne le publie pas, aucun problème.” Ils ont été très, très gentils. Aujourd’hui, je suis encore en contact avec eux. Cette fois, ç’a été une expérience très positive.
Et pour “Munichs”, àqui avez-vous envoyé le livre avant sa sortie ?
Au club, Manchester United. Ils n’ont pas aiméle titre…
Pourquoi ?
Je voulais quele livre s’appelle Munichs, aupluriel, parce que cette histoire a touché plein degensd’une manière différente. Lafaçon dont l’a vécue Bobby Charlton neressemble pas dutout à celle qu’a connue la famille de Duncan Edwards. Pareil pour Matt Busby comparéàl’expérience de Jimmy Murphy (son adjoint, absent du déplacement à Belgrade). Oupourles supporters, pour monpère, etc. Il n’y a pas uneversion unique dudramede Munich. Et, là encore, c’est unpeuprétentieux, j’ai aussi pensé à James Joyce et à Dubliners (Les Gens de Dublin en français)…
Mais “Munichs” aunautre sens aussi…
Certains supporters, notammentà Leeds, traitaient de“Munichs” leurs homologues deManchester parce qu’ils trouvaient quele club exploitait la tragédie, qu’ils enfaisaient trop autour, etc. “Munichs”est devenu une sorte d’insulte. Les gens duclub m’ont écrit unelettre très gentille, c’était avant l’arrivée de Jim Ratcliffe, où ils medisaient quele livre était très bien, très émouvant, mais qu’ils craignaient quele titre soit malinterprété.
Pour tout clarifier, je leur ai répondu, et je l’ai ajouté ennote àla fin dulivre (pas dans la traduction française), queje n’utilisais pas ce terme dans unsens péjoratif. Ils m’ont alors juste souhaité “bonne chance “. Je ne recherchais ni leur permission ni leur approbation mais je voulais qu’ils soient aucourant dela sortie dulivre.
Est-il vrai quelors decertains matches, les fans de Sunderland criaient à Bobby Charlton: “T’aurais dûmourir à Munich!” ?
Oui… Cette histoire m’achoqué. Lors d’un événement à Durham, près de Newcastle et de Sunderland, quelqu’un m’adonné une explication. Même si c’était horrible, les gens insultaient Charlton parce qu’il était originaire de Newcastle (le rival historique de Sunderland) et quele cousin desamère, Jackie Milburn, avait aussi joué pour le club. Si les supporters de Sunderland détestaient Charlton, c’est àcause de ses liens avec Newcastle.
Vous avez fini de travailler sur Manchester United ?
Non. J’écris encemomentunlivre sur ce qui s’est passé dix ans après le drame, quandils ont gagné la Couped’Europe. J’en suis à la moitié. Et j’en prépare un troisième sur la période suivante, jusqu’à leur relégation en Deuxième Division, en1974. Àtravers le destin de Manchester United entre 1958 et 1974, je veux raconter l’histoire dunord de l’Angleterre et enparticulier celle dela classe ouvrière. C’est une période de grands changements.
Vous aimez le football d’aujourd’hui ?
Je n’aime pas la hype autour dela Premier League, l’espèce devacuité qui y règne. Je regarde beaucoup les Championnats turcs et allemands, je préfère. Oule Championship, en Angleterre. Onest plus dans la vraie vie. Il manquequelquechoseàla Premier League, sa magieest unpeupartie. »
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L’accident de 1958 et ses polémiques
Le 5 février 1958, à Belgrade, Manchester United élimine l’Étoile Rouge en quarts de finale de la Coupe des clubs champions (3-3, 2-1 à l’aller). Pour leur retour en avion en Angleterre, le 6 février, ils font escale à l’aéroport de Munich. En Bavière, dans des conditions météo hivernales, l’avion affrété par le club, un Elizabethan de la British European Airways, rate deux fois son décollage. La troisième tentative est fatale : le bimoteur se crashe au-delà de la piste sur une maison voisine.
À côté, un hangar rempli de fûts d’essence explose.
Sur les 44 personnes à bord, 23 sont tuées, dont 8 joueurs, et parmi eux la star annoncée du foot anglais, Duncan Edwards, 21 ans. Huit journalistes meurent également. Parmi les survivants, Matt Busby, l’emblématique entraîneur du club, et Bobby Charlton, 20 ans, futur vainqueur de la Coupe du monde 1966, année où il remportera aussi le Ballon d’Or.
Dans son roman, David Peace évoque les débats qui ont surgi dès les premiers jours sur la responsabilité du pilote, le commandant Jim Thain, accusé par les enquêteurs ouest-allemands de ne pas avoir fait dégivrer les ailes de l’avion. « Pour moi, il a été accusé à tort, estime l’écrivain. Ils voulaient un bouc émissaire. La piste n’avait pas été nettoyée correctement, il restait de la neige fondue dessus. Il y a aussi cette maison et ce hangar plein d’essence. S’ils n’avaient pas été là, l’avion aurait fini sa course dans l’herbe, sans gros dommages. »

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