KELLER L’hymne à l’esprit d’équipe
Marc Keller (à gauche) avec Alain Plet, directeur général adjoint, dans son bureau d’un
stade de la Meinau où on on peut voir sa première licence de joueur du Racing (en haut).
Chahuté depuis qu’il a vendu le club à la multipropriété, le président du Racing Club de Strasbourg maintient le cap en se révélant tout aussi effacé en public qu’omniprésent dans la coulisse.
“La réussite a toujours été une oeuvre collective et non une aventure solitaire"
- MARC KELLER, PRÉSIDENT DE STRASBOURG
“Le club avait atteint son plafond de verre
et devait s’adapter à une nouvelle donne"
- MARC KELLER, À PROPOS DE LA VENTE DE STRASBOURG
AU CONSORTIUM DE FOOTBALL AMÉRICAIN BLUECO
29 Mar 2026 - L'Équipe
TEXTE : BERNARD LIONS
PHOTOS : SÉBASTIEN BOUÉ
STRASBOURG – Marc Keller garde les yeux rivés sur l’horizon, derrière les baies vitrées de son bureau aux allures de salle de réunion. Niché dans un angle du quatrième étage de la nouvelle tribune sud de la Meinau, qui abrite les bureaux du Racing Club de Strasbourg Alsace, il offre une vue imprenable sur le centre d’entraînement des pros. Il s’agit de son prochain chantier. Après avoir engagé son nom, sa réputation et sa passion pour mener à bien la rénovation du stade – moyennant dix ans d’efforts et 185 M€ –, il continue à oeuvrer afin que le Racing rattrape tout le retard accumulé, au sortir de sa faillite qui l’a relégué en CFA2 en 2011. L’avoir vendu au consortium de football américain BlueCo, le 22 juin 2023, n’a rien changé à sa vision. Pour cet ancien footballeur-étudiant, qui préférait avant tout discuter avec ses dirigeants, un sou reste un sou.
Et « l’Intello du foot », son surnom de joueur après avoir décroché un bac+3 à la faculté de sciences économiques et sociales de Grenoble (il est aussi diplômé du centre de droit et d’économie du sport de Limoges), continue à les compter. Comme homme d’affaires ayant réussi dans l’immobilier en Alsace, tout autant que dans sa « mission de président à 360 degrés » , celui qui garde un oeil sur tous les services du club.
Savoir combien il conviendra d’investir dans le centre des pros constitue l’objet de sa première réunion de la semaine, dès lundi à 9 heures, dans son bureau. Il se situe à dix minutes en voiture de chez lui et tranche avec celui des autres présidents: une petite table ronde avec deux tabourets de bar posés à côté d’un frigo dans un coin, une autre cernée d’une banquette et de chaises, et au milieu une grande table surplombée d’un écran. Pour toute décoration, un tableau d’art contemporain. « Après être resté par terre pendant quinze ans, je viens de l’accrocher, comme quoi, je progresse, sourit le dirigeant de 58 ans, surpris de notre étonnement sur cet aménagement. C’est plus convivial et plus pratique qu’un bureau classique. Cela ne me convient pas de rester assis toute la journée derrière. »
Il préfère aller au contact de chaque composante du club pour les challenger et veiller à ce que toutes avancent en même temps et au même rythme. En courant, s’il le faut. « Mais tout droit » , plaisante celui qui se contente aujourd’hui de deux à trois footings hebdomadaires. Si son sens aigu du collectif l’a parfois desservi joueur, il représente désormais un atout dans sa fonction de président. Il en trouve un autre, hérité de son passé: « Jouer en public t’oblige à ne pas avoir peur et à assumer. Et quand tu as vécu vingt ans dans un vestiaire, tu connais les hommes et les mécaniques collectives. »
« plus dû à mon caractère qu’à mon éducation » , précise l’ancien international français (6 sélections entre 1995 et 1998), il sait s’organiser et très bien s’entourer, pour mieux déléguer. « La réussite a toujours été une oeuvre collective et non une aventure solitaire », dit-il. Sa garde rapprochée, dont il ne se sépare jamais, n’excède pas neuf personnes. Soit le pool de copains-actionnaires lors du rachat pour un euro symbolique du club, grâce auxquels il a pris la présidence en tant qu’actionnaire majoritaire (à hauteur de 40 %) le 21 juin 2012. Ils sont huit, aujourd’hui. Dont le Normand Alain Plet.
De nouveau au club comme chargé des opérations depuis 2018, il est l’un de ses trois directeurs généraux adjoints, avec le Colmarien Nicolas Arndt (revenus) – stagiaire au club en 2003, il a été rapatrié du PSG en octobre 2024 – et Matthieu Deroussent (administratif et financier), un expertcomptable mulhousien abonné au club, qu’il a intégré en 2015. La rénovation de la Meinau terminée en août, Plet pilote désormais celle du centre d’entraînement des pros.
Après un investissement de 6 M€ dans les terrains en 2020, l’enveloppe oscille entre 11 et 15 M€ (hors taxe) pour remplacer les Algeco par des bâtiments de deux étages en dur et passer de 1800 à 3000 m2. Une fois ce deuxième projet achevé, en juillet 2027, le troisième, étalé sur deux ou trois ans, concernera l’académie. « Gérer un club demande de la patience car il se construit sur la durée » , glisse Keller, qui se définit lui-même comme « un cartésien ayant plus l’âme d’un bâtisseur dans le temps long que celle d’un homme de coups » .
Il se montre pourtant pressé, au sortir de sa première réunion de la journée. Une autre l’attend, par visioconférence, avec la Ligue de football professionnel (LFP), à 15 heures. Le comité directeur hebdomadaire se déroule dès lors autour d’un plateau-repas pris dans sa loge avec ses trois adjoints. L’ambiance se veut sereine. Le chiffre d’affaires de la Meinau, « pour laquelle le naming n’est pas une option », bondira de 25 à 45 M€ cette saison. Pas loin des 50 M€ chiffrés. Les jours de match, Keller descend déguster une saucisse à une buvette. Il en profite pour prendre le pouls et jauger de sa popularité. Il la sait écornée depuis le passage du club à l’ère de la multipropriété.
La frange dure des supporters l’accuse d’avoir vendu leur club au diable. Il s’en défend, tout en assumant: « Comme moi, ils aiment le club. Le céder n’était pas un choix contraint mais voulu, car le club était sain. Mais il avait atteint son plafond de verre et devait s’adapter à une nouvelle donne, avec la crise du Covid et des droits télé tombés de 25 à 6 M€. On a cherché un repreneur en Alsace, en France, puis à l’étranger. Notre nouveau partenaire nous donne des moyens et une ambition, la Coupe d’Europe, vers laquelle l’argent est aujourd’hui fléché. Le changement fait peur, mais des régulations vont se mettre en place. »
Afin de calmer les inquiétudes, BlueCo l’a maintenu en place. Convaincus par l’expérience à l’international de ce trilingue – il a joué en Allemagne, terminé sa carrière en Angleterre et connu une reconversion comme directeur général de l’AS Monaco (2006-2011) –, les Américains lui ont même proposé une clause d’accompagnement de très longue durée. Keller l’a refusée, préférant garder la liberté de partir quand il lui plaît: « Je ne suis pas carriériste et la discrétion alsacienne ne signifie pas manquer de caractère. » Il l’érige en mode de gestion, là où certains de ses confrères cultivent leur ego. Bien que désormais placé sous tutelle, l’ancien actionnaireprésident-manager devenu simple président a obtenu de garder la main sur l’opérationnel. Moins sur le sportif, un domaine dans lequel il se retrouve parfois mis devant le fait accompli. Lors des mouvements tous azimuts de joueurs entre les Blues de Londres et les Bleus d’Alsace, comme lors de la fuite de son entraîneur Liam Rosenior à Chelsea le 6 janvier. Keller assure conserver un droit de veto. Notamment lors du choix de son successeur, Gary O’Neil, retenu parmi trois finalistes.
Cet exercice d’équilibriste l’oblige à jongler entre cette nouvelle réalité et son rôle de garant de l’identité et du passé. De caution régionale, aussi, pour BlueCo, qui est aussitôt sorti de son mutisme quand Keller a été visé par des banderoles. Deuxième des quatre enfants d’un père agriculteur et d’une mère au foyer à Balgau, dans le Haut-Rhin, il garde l’Alsace chevillée au corps: « J’entretiens un lien très fort avec ma région, avec la Meinau, que j’ai découverte avec mon père et l’un de mes deux frères à 11 ans, et avec le public alsacien. Il m’a toujours suivi en tant que joueur (1991-1996), manager et directeur sportif (2001-2006), puis président du Racing, qui est bien plus qu’un club, ici. »
Lui en est bien plus que son président. C’est l’enfant du pays, qui a réussi chez lui.
Élevé au rang de chevalier de la Légion d’honneur par Arsène Wenger, un autre Alsacien qui compte, le 12 novembre 2024, il maîtrise le tissu socio politico économique de sa région. Cela se vérifie à son arrivée au siège d’ÉS (Électricité de Strasbourg), sponsor maillot principal depuis 2006, en fin d’après-midi. Il claque la bise à son directeur général, Marc Kugler. Ils sont allés dans la même école.
Il pourrait viser la présidence de la FFF, un jour
La réunion ne s’éternise pas. Keller doit prendre le dernier train pour Paris, où une réunion du comité exécutif de la Fédération française (FFF) l’attend le lendemain à 9 heures. Depuis dix ans qu’il y siège, il en est devenu l’un de ses membres bénévoles les plus influents. Au point d’en devenir le président ? « Je ne dis pas que cela ne peut pas être mon ambition, mais il m’était impossible de quitter le Racing, qui est plus important que tout », répond-il, après avoir troqué jean et blazer contre un costard parisien.
Au moment de la démission de Noël Le Graët (28 février 2023), le chantier de la Meinau n’était pas terminé, et la vente pas encore actée. « Les événements sont nos maîtres » , résume-t-il. Il se console en siégeant au bureau de la LFP (sept membres), et en multipliant depuis un an les réunions pour la création d’une L3 professionnelle, tout en ayant pris du recul avec sa charge de représentant de la 3F auprès des sélections de jeunes. Faute de temps. « Quand tu es président de Strasbourg, tu as une responsabilité 365 jours par an. Le rêve n’est pas mathématique. Et au regard de l’aventure humaine vécue, j’ai beaucoup de chance de l’être. »
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