Où sont ses héritiers ?


En 2022, presque tous les coureurs de l’équipe Visma avaient attaqué le Maillot 
Jaune Tadej Pogacar dans l’étape du Granon afin de le désarçonner et de l’isoler.

Se demander si la stratégie existe encore dans le cyclisme d’aujourd’hui relève de l’acte masochiste probablement né de la frustration de ces scénarios rompus aux codes « modernes » du cyclisme d’élite. On y déplore la systématisation monomaniaque des « trains » au pied des cols, les échappées condamnées avant même d’être parties ou les raids despotiques de quelques individualités. L’inspiration tactique est-elle en train de se dissoudre dans ce bouillon de datas et de technologie ? Dans l’encadrement pléthorique des équipes où se bousculent directeurs sportifs, entraîneurs, experts du « pôle performance », y a-t-il encore une place pour les stratèges ? 

COUP D'ÉCLAT POSSIBLE

« Question pertinente », nous a répondu Thomas Voeckler, stratège assermenté, mais hésitant avant de se mêler au débat car guidé par une diplomatie imposée par sa double casquette de sélectionneur et consultant télé. Mais poser cette question était-ce déjà un peu y répondre ? Autrement dit, nous ne sommes pas près de revoir en course de grandes manoeuvres machiavéliques du type « sprint Panda » du Giro 1980 (voir article Guimard 76). « D’abord, parce que, à l’unanimité, on doit reconnaître que Guimard reste le plus grand tacticien d’une époque, et qu’il faut être lucide, j’ai peur qu’on ne puisse plus faire de miracles… » Le réalisme – tendance pessimiste – de Thomas Voeckler rejoint la tonalité générale du milieu. De Guimard à nos jours, Marc Madiot est un trait d’union d’un demi-siècle entre deux conceptions de la course. Intégrer les Renault-gitane en 1980 fut comme un rite initiatique dans l’apprentissage de la tactique, ce qui l’autorise à identifier les causes de ce qui a rendu son sport trop prévisible. En bon connaisseur du football, le désormais président de la FDJ fait l’analogie avec l’avantage du « match à domicile » qui existait autrefois en cyclisme, c’était le cas pour un Français sur le Tour entre autres : « La connaissance du terrain permettait de monter des coups de Trafalgar. Il y avait une part de pifomètre certes, mais aussi travail en amont sur la carte en fonction des chevrons Sinon, si nous partions courir en Belgique, au Tour des Flandres, Cyrille nous disait de pister les locaux, Planckaert ou Van den Haute qui savaient où étaient les pièges, comment soufflait le vent, sinon tu étais perdu au bout de trois monts ! Aujourd’hui, de n’importe quel pays, tu as la capacité, avec les outils à ta disposition, de connaître le terrain au mètre près. Le moindre virage, les gars l’ont sous le nez avec le GPS en temps réel. »

Entre une banque de données chiffrées et visuelles et les reconnaissances désormais budgétées sur les grandes courses, l’expertise du terrain n’est donc plus un paramètre décisif. L’effet de surprise se trouve laminé par la réactivité instantanée que permettent les oreillettes qui ont éradiqué cet instant crucial qu’est la formation d’une échappée : « Les gens ne se rendent pas compte de l’impact que peut avoir le moment où se compose l’échappée, explique Thomas Voeckler. Moi-même, en tant que coureur, il m’est arrivé un paquet de fois de devoir apprendre par coeur la liste des vingt-cinq premiers du général et les écarts pour pouvoir être réactif. Ce n’est plus utile aujourd’hui. Donc, oui, il y a de moins en moins de place pour la tactique. J’ai même l’impression que parfois, des coureurs qui voudraient mettre en place des coups n’en ont pas l’autorisation. » Le système ne serait pourtant pas complètement verrouillé malgré le téléguidage des coureurs par les ondes. Pour sa deuxième saison chez Decathlon CMA CGM, désormais intronisé directeur de la stratégie, Sébastien Joly trouve des raisons d’espérer, sous conditions : « Quand vous avez les “Trois Fantastiques’’ (Tadej Pogacar, Jonas Vingegaard, Remco Evenepoel), au départ, c’est délicat de mettre une stratégie en place. Disons que, pour un classement général, c’est moins possible que sur une étape. » Et de citer le joli coup de culot réussi par sa formation le 25 avril dernier sur le Tour des Alpes où, avec seulement quatre coureurs rescapés, ils avaient lancé deux d’entre eux dans l’échappée du dernier jour pour aller cueillir un doublé avec Nicolas Prodhomme et Paul Seixas.

PERTE DES BASIQUES

À un échelon supérieur, le plan de bataille des Visma pour la conquête du Granon dans le Tour de France 2022 demeure un cas d’école. Entre le départ d’albertville et l’arrivée, quasiment tous les coureurs de l’équipe avaient attaqué à tour de rôle pour désarçonner Tadej Pogacar et ce, dès le Km 0 avec Van Aert sans attendre les premières pentes du Télégraphe, un harcèlement collectif de 150 km qui avait abouti à la spectaculaire défaillance de Pogacar dans le Granon et la prise de pouvoir de Vingegaard. La démonstration qu’une bonne séance de tableau noir serait donc encore payante ? « On fait une fixation sur le rôle des oreillettes, justifie Sébastien Joly, mais si le travail est bien fait au briefing du matin, il n'y a plus grand-chose à dire à l’oreillette. Chez nous, on met en place un discours de vingt minutes maxi pour garder les gars concentrés en s’appuyant sur les visuels de Veloviewer ou Google Maps. En course, le directeur sportif doit s’atteler essentiellement à communiquer du calme et de la motivation. » Certes, mais la fonction même de DS en course n’estelle pas diluée dans ce maelstrom de données sur lesquelles se reposent les coureurs ? Bien loin des conciliabules à la portière de la voiture de Guimard il y a cinquante ans, Bernard Hinault avoue se perdre un peu dans la hiérarchie des donneurs d’ordre : « Il y a tellement de strates dans l’organigramme des équipes qu’on ne sait plus qui commande en course ! » Marc Madiot avoue que le rôle de ses directeurs sportifs a radicalement évolué : « Ils sont là pour optimiser les données au briefing du matin. Dans le passé, sans datas, le briefing avait quand même davantage d’importance. Aujourd’hui, tu peux tout rectifier en temps réel. Dans le peloton, neuf dixièmes de la tactique est lisible avant de commencer. Il n’y a plus d’inconnues dans la journée, il n’y a même plus de fringale ! »

Si ce mode de fonctionnement questionne sur le rôle effectif des DS, il interpelle sur le libre arbitre des coureurs comme le déplorait récemment le retraité britannique Adam Blythe au site Rouleur : « Je dirais que seulement 10 % des pros savent vraiment courir (…), ils ne travaillent pas assez la tactique. Tout est tellement axé sur les chiffres et l’aérodynamique que beaucoup de coureurs ont du mal à lire une course. » Un effet pervers validé par Thomas Voeckler : « Ce qui m’inquiète, c’est que, autant on progresse sur le plan de l’entraînement de plus en plus scientifique, autant cette avancée technologique a un effet néfaste sur les principes de base. Je vois des scènes qui me choquent dans certaines échappées où certains coureurs semblent ne plus savoir manoeuvrer d’eux-mêmes sur des points basiques tels que le placement, la trajectoire, le braquet ou le lancement d’un sprint. » Dans le même esprit, Marc Madiot en tire cette synthèse sans concessions : « C’est une sale période pour les coureurs et les DS intelligents. Pour ressusciter la tactique, il n’y a pas d’autres solutions que de supprimer tous ces artifices. »

LE SOUCI DE L'HÉGÉMONIE

Il faudra pourtant bien s’en accommoder car ce modèle de cyclisme devrait perdurer, dicté par une certaine économie. « On ne parle pas de tactique si on n’a pas de budget », sanctionne Cyrille Guimard, rejoint dans son diagnostic par une majorité de ses confrères. Les écuries à plus de 50 millions d’euros de budget n’ont aucun intérêt à changer de mode opératoire. « Les gens qui investissent autant d’argent veulent réduire la part d’aléatoire, explique Thomas Voeckler, donc ils veulent maîtriser un maximum de paramètres. Tu as beau avoir de la motivation, si tu as en face une équipe forte et un parcours dur… » L’hégémonie des équipes et de leur leader impulse donc la stratégie, parfois basique, qui consiste à décomposer un peloton par l’avant comme la formation UAE l’avait démontré insolemment au dernier Grand Prix de Montréal, en septembre, à 96 kilomètres de la ligne d’arrivée, faisant dire au commentateur d’eurosport qu’il fallait « oublier tout ce que vous pouvez connaître sur les stratégies en cyclisme », avant de s’incliner devant le doublé Brandon Mcnulty-tadej Pogacar. « C’est drôle parce que nous, malgré la supériorité de notre équipe, nous courions à l’envers d’aujourd’hui, rappelle Marc Madiot en référence à son époque Renault. On faisait en sorte de ralentir la course pour garder du monde autour de notre leader, la consigne était l’économie d’énergie. » Oui vraiment, l’ère Guimard 76 est définitivement à ranger dansllall salle des archives.

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