Mamadou Coulibaly: «Je garde en tête que je ne dois ni me laisser aller, ni m’habituer au luxe»


Le milieu de l’AS Monaco, international Espoirs à tout juste 22 ans, s’est posé avec «Libé» pour évoquer la maturation d’un joueur de haut niveau, le passage de l’enfance à l’âge adulte et le rôle de son club formateur dans cette transmutation.

«En formation, on te prépare à des vestiaires de vingt-cinq joueurs
professionnels auxquels personne n’est tenu de donner des explications. 
Une équipe n’est pas une garderie.»

24 Apr 2026 - Libération
Recueilli par Grégory Schneider Envoyé spécial à La Turbie (Alpes-Maritimes)

Le centre de formation de l’AS Monaco a fêté le 19 avril ses cinquante ans : un demi-siècle à inonder le foot hexagonal de joueurs professionnels et internationaux, de Jean-Luc Ettori et Didier Christophe à Kylian Mbappé et Maghnes Akliouche en passant par Thierry Henry, le Tchèque Jaroslav Plasil ou son compère de chambrée sénégalais de l’époque Souleymane Camara. Un savoir-faire régulier, traversant les époques et les équilibres économiques changeants du foot. Alors que le club de la Principauté chassera samedi à Toulouse, lors de la 31e journée de championnat, une qualification pour la Ligue des champions, on s’est posé avec Mamadou Coulibaly (22 ans), Parisien de naissance mais Monégasque d’éducation footballistique. Un jeune footballeur, international Espoirs, qui s’est taillé cette saison un temps de jeu considérable au milieu de terrain après une grave blessure. Un thème unique : la construction du joueur, le passage de l’enfance à l’âge adulte et la manière dont le club l’y a accompagné. A la lumière de ses réponses, il s’agit là d’un sujet dépassant de beaucoup le foot, en tout cas le terrain. Même si le sport de haut niveau éclaire la construction du joueur et de l’homme avec une intensité sans pareille.Mamadou Coulibaly (au centre)

Quel joueur étiez-vous avant d’arriver en formation à Monaco ?

Lambda.

Quand même…

Je me voyais comme ça. J’avais des qualités, d’accord. Le pied gauche, l’endurance. Et je sentais le jeu offensif, je savais quand et comment y aller [vers le but adverse, ndlr]. Mais je n’avais pas le sentiment de me distinguer. Et défendre me plaisait moins (sourire).

Comme tous les enfants qui jouent au foot.

Oui, je pense aussi. On veut profiter du ballon, être celui qui «fait» l’action. J’ai amélioré ma façon de défendre. En étant proactif : si tu marches sur les trois premiers mètres et que tu dois en faire quinze derrière, ça veut aussi dire que si tu n’avais pas marché au départ, il n’y avait que douze mètres à faire. Et même moins car tu fermes l’espace. En grandissant, tu te sensibilises à l’aspect collectif. Et tu comprends que tu es une pièce du puzzle.

Comment s’ouvre-t-on les portes d’un centre de formation ?

Les clubs organisent souvent des tests en région parisienne [plus grande pourvoyeuse d’Europe de joueurs professionnels]. J’ai fait mes premiers essais à 10, 11 ans; une plaine de jeu et une trentaine de gamins qui tournent d’une équipe à l’autre, des sept contre sept, des onze contre onze… Si tu passes le cap, tu continues les tests dans les clubs où on ajoute des entraînements spécifiques, des exercices… J’ai été recalé au Stade Malherbe de Caen. Là, je me suis dit : le premier club qui me prend, j’y vais. Monaco est venu ensuite. Pour autant, je ne me suis pas mis une pression particulière, comme quoi je jouais ma carrière. Si j’étais là, c’est que j’avais des qualités, non ?

Comment vous êtes vous senti lors de ces tests ?

Pas supérieur. Mais au-dessus de la moyenne, un peu différent. Tu sens que tu as de l’influence sur le jeu. Et les autres joueurs te parlent, ce qui est un signe.

Alors qu’ils sont en concurrence avec vous ?

On peut vivre ces moments-là de bien des façons. Il y a un enjeu, c’est sûr. Mais j’ai vu de tout. Des joueurs qui y mettaient de l’ego, d’autres en mission, d’autres encore qui, comme moi, profitaient du moment J’avais des parents très investis et c’est nécessaire, il faut t’emmener aux entraînements, y passer les week-ends, te conduire aux matchs… Pour autant, j’ai toujours senti qu’ils me laissaient du contrôle. C’est mon coach de club à Epinay-sur-Seine [en Seine-SaintDenis] qui a appelé mon père pour lui dire que j’étais pris par l’ASM : «Bon, là, on va devoir parler de choses sérieuses.» Pour autant, je n’ai pas réalisé. Je n’allais pas imaginer ce que je n’avais pas vécu. A Monaco, quand j’étais venu pour les tests, le club organisait des animations pour nous occuper le soir et c’était tombé sur un match des pros, au stade Louis-II. Les voir jouer après une après-midi d’essais dans le même club, forcément, ça te donne des idées mais pas plus. Tu te projettes par petites touches. Ça vient doucement.

«Les choses sérieuses», c’était quoi ?

On m’a montré les infrastructures, expliqué comment on voyait mon évolution de joueur. Et parlé stratégie : deux ans en pré-formation à Reims [entre 11 et 13 ans] pour commencer, à une heure de train de Paris. Je pouvais ainsi revenir chez moi tous les week-ends. Ensuite, quand j’ai intégré le centre de l’ASM, je ne pouvais revenir que pour les vacances scolaires et ça fait une différence énorme. Au Creps [le centre de ressources, d’expertise et de performance sportive] de Reims, tu changes de vie : la manière dont tes journées sont rythmées, les entraînements quotidiens, la nutrition, les codes que tu dois adopter… Quand je suis parti à Monaco derrière, je n’ai rien découvert. En revanche, on te demande de monter encore un pallier. Protège-tibias et chaussettes longues à chaque entraînement, ni cache-col, ni gants. Derrière, il y a un message de rigueur. Tu dois te faire violence. Il fait froid? C’est dur? Tu t’accroches.

Un moment difficile à passer ?

Non, car il n’y a pas de retour en arrière. On met le joueur aux normes de ce qui l’attend dans le monde professionnel. Si tu lâches un peu, d’autres joueurs te dépassent et c’est deux fois plus difficile de leur repasser devant. A la limite, tu peux en mettre moins après un match, parce que tu es fatigué, pour X raisons… Mais ça ne doit ni durer ni se reproduire.

Comment avez-vous vécu la concurrence entre les apprentis joueurs ?

A titre personnel, j’ai reçu des signaux positifs, j’étais surclassé de temps en temps [dans la catégorie d’âge supérieure]. Ça aide. Même si je fais abstraction de ça, j’ai adoré ces années-là. La concurrence est là mais tu vis en groupe, tu tisses des liens, tu fais des petites conneries – on avait trouvé des portes donnant sur la pelouse de Louis-II qui nous permettaient de voir les matchs de Ligue 1 en douce, par exemple (sourire). Une situation est saine à partir du moment où on admet que celui qui joue à ta place le mérite. Sinon, en formation, tous les joueurs ont le même contrat, ce qui n’est plus le cas dès que tu passes professionnel. Ainsi, il y a un côté égalitaire, seul le terrain fait une différence entre les joueurs. Sur cette base-là, il n’y a plus que du plaisir, de l’amusement. Le moindre geste qui te permet de gratter un point lors d’un exercice à l’entraînement te fait ta soirée. Ces sentiments-là ont d’ailleurs été exacerbés pendant la période de Covid.

Pourquoi ?

Il n’y avait plus de match organisé avec les autres équipes. On ne jouait qu’entre nous. Battre à l’entraînement les mecs avec qui tu vivais devenait le seul moyen d’aller à la victoire. Et comme on se connaissait par coeur, untel part à droite après son contrôle, untel rentre pied gauche… il fallait toujours inventer, surprendre.

Y a-t-il eu un déclic ou un épisode fondateur dans votre évolution ?

J’ai dû travailler la nonchalance. 

C’est-à-dire la concentration ?

Non, rien à voir. On parle du temps de réaction et de l’anticipation. On en revient toujours à la même chose : un pas tout de suite, c’est dix mètres de gagnés deux à trois secondes plus tard. Ensuite, il me fallait trouver une régularité, être à 100 % sur chaque exercice, tous les jours. Quand j’étais dans ma deuxième année U17, on m’a surclassé dans la catégorie du dessus, en U19. J’ai marqué, été décisif… Je me sentais fort. Après un entraînement, mon entraîneur référent, Frédéric Barilaro, m’a expliqué que depuis cinq, six jours, il me voyait moins bien. Gentiment: «Ecoute, reste concentré et fais les choses simples.»

Il avait attendu un peu avant de me prendre à part parce qu’on ne sait jamais ce qu’il y a dans la tête d’un joueur, s’il a des problèmes perso, etc. Il s’était donné du temps. Pour moi, il se trompait. Je ne le lui ai pas dit : à aucun moment tu ne contredis un éducateur. Simplement, je n’étais pas de son avis. Ensuite, assez vite, j’ai été rétrogradé en U17. Puis j’ai senti que je n’étais pas loin de descendre encore d’un cran, avec l’équipe de l’association [du club monégasque]. Frédéric Barilaro avait raison. J’avais perdu en simplicité et j’étais moins lucide là-dessus. Il m’a averti une fois, pas deux. A moi de faire la démarche. En formation, on te prépare à des vestiaires de vingt-cinq joueurs professionnels auxquels personne n’est tenu de donner des explications. Une équipe n’est pas une garderie. Dans le même ordre d’idée, Damien Perrinelle me mettait parfois sur le banc lorsqu’il dirigeait le groupe Elite des moins de 21 ans [antichambre des pros]. Peut-être qu’il exagérait un peu. Sauf à se dire que parfois, je ne fais pas les choses si on ne me pousse pas.

Technique, physique, mental : quel est, pour vous, l’aspect qui a été privilégié lors de vos années de formation à l’AS Monaco ?

Beaucoup de joueurs formés à Monaco sortent du lot sur l’aspect technique. Il y a une volonté claire du club, puisque les joueurs sont pris en formation sur ce critère. Une fois au centre, on ne travaille la technique que sur des choses simples. Tu dois comprendre que tu ne parviendras à réaliser les choses les plus difficiles qu’à travers l’exécution, répétée encore et encore et encore, de ces exercices simples. Prenons le contrôle: à force, tu ne regardes même plus le ballon pour savoir où il est. Ton instinct rentre en jeu, la confiance aussi et tu peux enfin faire ce qui est compliqué.

Mais qu’est-ce qui est compliqué dans le foot ?

Démarquer les autres. La passe qui change la donne. Je ne parle pas de dribbles spectaculaires ou rares. Ça, à la limite, tu l’as ou tu ne l’as pas.

L’aspect mental ?

On voyait une psychologue deux fois par an, plus si on le désirait. Je ne généralise surtout pas mais dans mon cas, les étapes ou épreuves que j’ai traversées m’ont donné des repères. J’ai grandi en Seine-SaintDenis. Je garde donc en tête que je ne dois ni me laisser aller, ni m’habituer au luxe. J’ai été gravement blessé [une rupture des ligaments croisés en mai 2024 devant Nantes, pour sa première titularisation]. J’ai senti… un frein, comme si on m’avait repris quelque chose. Mais pas une seconde j’ai pensé que c’était fini pour moi. J’étais devant une nouvelle étape de ma vie, que je voulais même utiliser pour travailler physiquement et devenir plus costaud puisque j’avais du temps devant moi.

N’avez-vous pas alors eu peur de disparaître puisque vous n’aviez pas eu le temps d’installer une réputation, contrairement à un joueur qui a déjà fait son trou et qui est forcément attendu ?

J’ai raisonné à l’inverse. Je me sens mieux dans l’idée d’aller chercher quelque chose plutôt que de le retrouver.

Quatre mois plus tard, vous découvriez la Ligue des champions…

… et ce n’est pas ce qu’on croit (sourire). OK, c’était Manchester City [2-2 le 1er octobre] mais c’est d’abord un match où tu peux performer. Un match comme un autre où tu es là comme les autres, au même niveau. Je n’ai jamais été rattrapé par le contexte et je ne vois pas pourquoi je serais sorti de ma bulle. J’ai même essayé de rajouter mon truc en poussant les actions vers l’avant (sourire). Après le match, mes amis m’ont taquiné, «ouh là, c’était City, Pep Guardiola…» Moi, j’ai juste disputé un match de foot.

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