Paul Seixas, le coureur qui tombe à pic
Paul Seixas, de l’équipe Decathlon CMA CGM,
célèbre sa victoire à la Flèche wallonne, en Belgique, le 22 avril.
Étincelant, le prodige français bat des records de précocité, relance la curiosité pour les courses et sera, ce dimanche, l’un des principaux rivaux de Tadej Pogacar sur Liège-bastogne-liège.
« Des limites, tout le monde en a,
mais s’il continue à progresser comme ça,
il peut gagner plusieurs Tours de France »
- Bernard Thévenet double
vainqueur du Tour, en 1975 et 1977
« Il est capable de résister sur de longues distances,
style championnat du monde à Kigali avec 270 bornes.
Il ne manque pas grand-chose »
- Bernard Hinault dernier vainqueur
français du Tour de France, en 1985
25 Apr 2026 - Le Figaro
Jean-Julien Ezvan
À 19 ans, loin du Tour de France, Fausto Coppi fréquentait encore les rangs amateurs, Jacques Anquetil s’illustrait sur le Grand Prix des nations, Eddy Merckx décrochait le titre de champion du monde amateurs mais ratait ses JO, Bernard Hinault remportait le Premier Pas Dunlop (ancêtre du championnat de France juniors) et Tadej Pogacar terminait 20e du championnat du monde espoirs (remporté par Benoît Cosnefroy). À 19 ans, Paul Seixas s’offre des records de précocité et de vitesse. Il y a quelques semaines, le monde du cyclisme s’interrogeait pour savoir si Tadej Pogacar, intouchable, était (déjà) le plus grand coureur de tous les temps. Une question chassée par une autre, Paul Seixas le nouveau phénomène peut-il battre le démiurge slovène ?
Sur Liège-bastogne-liège, l’un des terrains favoris du leader de l’équipe UAE Team Emirates (lauréat en 2021, 2024 et 2025) ce dimanche. Et plus loin.
« Cette question est folle. On parle peutêtre du meilleur coureur de tous les temps. Pour le moment, je n’ai pas le niveau, je pense, pour le battre. Bien sûr, j’essaie d’être le meilleur ou l’un des meilleurs, mais il faut travailler et ensuite le prouver en course. Et après, on peut parler », pose le jeune prodige que les équipes les plus prestigieuses aimeraient engager (il est sous contrat jusqu’en 2027 avec Decathlon CMA CGM).
« On n’a pas vu ça en France depuis cinquante ans», s’est récemment enthousiasmé Christian Prudhomme, le directeur du Tour de France, au sujet de Paul Seixas. « Il répond présent face aux attentes. Ce gamin va devenir un monstre sur le vélo, on va entendre parler de lui dans le futur », annonçait Tadej Pogacar en mars après avoir vu débouler un double ambitieux. Radioscopie d’un phénomène. Visage de craie, tignasse bouclée indisciplinée, regard doux, Paul Seixas laisse parler des jambes de feu, avale les obstacles, se hisse à la hauteur des défis en observant avec détachement l’attention qui bout autour de lui.
« La pression, il n’en a pas ou il la gère très bien. Je l’ai entendu à l’arrivée de la Flèche wallonne. Quand il parle de sa victoire, on a l’impression qu’il parle de quelqu’un d’autre. Il prend les courses les unes après les autres, ne cherche pas à être devant pour paraître, on dirait presque une vision désintéressée, assez rare, finalement », résume Bernard Thévenet.
« Il est surprenant, mais ça ne date pas d’aujourd’hui, c’était déjà le cas l’an dernier. Il confirme ce qu’on pensait de lui. Ce qui me plaît, en lui, c’est que c’est un coureur qui a du tempérament, qui ne se pose pas de questions, qui est là pour faire la course et qui s’amuse. Lui seul sait où sont ses limites», souligne Bernard Hinault, quand Bernard Thévenet livre : «Il n’a pas l’expérience et pourtant il arrive à gagner facilement, il ne se loupe pas. Je ne suis pas tellement surpris mais épaté, oui. On savait de quoi il était capable mais la façon de le faire, c’est vraiment la marque d’un grand, d’un très grand. Avant, il était un outsider à surveiller. Maintenant, c’est lui, l’homme à battre. Ses adversaires vont le suivre de près, ce sera une petite difficulté supplémentaire par rapport à ce qu’il a connu jusqu’à présent. »
Paul Seixas, le longiligne (1,86 m; 64 kg) leader de l’équipe Decathlon CMA CGM, est entré comme un courant d’air frais dans le printemps. En multipliant les coups d’éclat, il relance l’attrait pour les courses que Pogacar domine outrageusement (seuls Jonas Vingegaard sur le Tour, Mathieu Van der Poel sur les classiques et Wout van Aert sur le dernier Paris-roubaix ont pu, par moments, lui faire un peu d’ombre ces dernières années). On avait coutume de dire qu’en cyclisme, sport d’endurance, certaines courses (classiques, grands tours) réclamaient de l’expérience avant d’espérer les apprivoiser. Il fallait avoir le cuir tanné, être épaulé, équipé du disque dur, connaître les aspérités, les dangers de l’événement pour pouvoir tel un skieur avant une descente ou un pilote de F1 avant un Grand Prix répéter le tracé les yeux fermés. Paul Seixas, comme Tadej Pogacar avant lui, balaie ces vieilles croyances.
L’ambition n’a pas de limite. Liègebastogne-liège, son histoire, son parcours (259,5 km hérissés de 11 difficultés) composant l’une des courses les plus éprouvantes de la saison (4 395 m de dénivelé positif), l’attend avec curiosité. Quatre Français seulement ont remporté « la Doyenne » : André Trousselier en 1908, Camille Danguillaume en 1949, Jacques Anquetil en 1966, Bernard Hinault en 1977 et en 1980. Le dernier succès du Breton est resté dans les mémoires. Les conditions météorologiques avaient transformé l’épreuve en odyssée. La course (21 coureurs seulement avaient rallié l’arrivée), domptée par un homme transi, avait été rebaptisée « Neige-bastogne-neige ».
Paul Seixas se mesure à cette histoire, au trou dans le palmarès. Avec l’impatience d’un impétrant, même face à Tadej Pogacar : « Sur une course de 250 bornes, il peut se passer beaucoup de choses. Je ne pars jamais dans une idée défaitiste de me dire que je vais jouer la deuxième place. Il est très fort, on va se battre jusqu’au bout. Je ne baisse pas les yeux. Je ne peux pas me permettre de baisser les yeux au départ. Ce n’est pas possible, ce n’est pas dans mon esprit et ce n’est pas dans l’esprit de beaucoup de coureurs. J’ai hâte, c’est toujours une belle expérience de courir contre lui. Pouvoir courir contre un gars aussi fort, c’est un honneur et ça tire vers le haut. » Le ton n’est jamais menaçant, juste ferme. L’ambition assumée, assurée.
Le verdict quant à sa participation au Tour de France (du 4 au 26 juillet) ne devrait pas tarder. Si tout (son envie, celle de son équipe) semble le diriger vers une première participation à la Grande Boucle, certains freinent. «Àsa place, je ne le ferais pas cette année », tranche Bernard Hinault. Bernard Thévenet avance : « Il ne faut pas qu’il vienne sur le Tour pour apprendre. Il vaudrait mieux qu’il patiente un an, il a tout le temps. S’il veut apprendre une course de trois semaines, il faut qu’il aille sur le Tour d’italie ou le Tour d’espagne. Cela dit, son équipe a des moyens d’explorations physiologiques qui permettent de savoir pratiquement ce qu’il va faire dans le Tour. Donc si son équipe l’inscrit, c’est qu’elle a estimé qu’il avait les capacités de le faire», avance Bernard Thévenet avant de détailler : « Des limites, tout le monde en a, mais s’il continue à progresser comme ça, il peut gagner plusieurs Tours de France. Pogacar va commencer à baisser un peu, Paul, lui, va monter. C’est un futur vainqueur du Tour. Ce qu’on ne connaît pas, c’est sa capacité de récupération sur trois semaines. Pour le reste, il grimpe bien, il est bon contre la montre, il descend bien, il ne se comporte pas mal aussi quand il y a du vent de côté, il n’est jamais énervé. Il n’y a pas beaucoup de coureurs dans le passé qui avaient toutes ces qualités ensemble. Il me fait penser à… Pogacar. »
Bernard Hinault, le dernier Français vainqueur du Tour (en 1985), partage le même enthousiasme : « Il a été champion du monde junior de contre-la-montre. Il a prouvé qu’il était capable de grimper parce qu’il a gagné le Tour de l’avenir avec des cols. Sur des efforts violents et courts, sur la Flèche wallonne, il le fait. Il est capable de résister sur de longues distances, style championnat du monde à Kigali avec 270 bornes. Il ne manque pas grand-chose. Est-ce que c’est le coureur que la France attendait pour me succéder au palmarès du Tour? C’est l’espoir qu’on a. » Le Tour de France n’est jamais aussi suivi que lorsque l’intrigue se tisse autour d’un duel. Et si un Français est dans le coup, l’enthousiasme se diffuse comme une traînée de poudre…
Comme pour Victor Wembanyama (22 ans), Léon Marchand (23 ans), Louis Bielle-biarrey (22 ans) ou Michael Olise (24 ans), pour Paul Seixas, l’âge n’est ni un frein ni une excuse ou un obstacle. Nul besoin d’attendre. Il y a une urgence à vivre. Vite. Fort. Le présent est un défi. Le futur, un rendez-vous. Il n’y a pas de place pour la peur, juste des envies. Et une certitude, celle d’être à sa place.
En jonglant puisqu’il suit en parallèle ses études à L’EM Lyon, une école supérieure de commerce. Paul Seixas, sur le chemin tordu d’une carrière, connaîtra des déconvenues, des contretemps, des blessures, il vivra la lassitude, l’usure, les doutes, les vents contraires, les questions qui se jettent sous les roues des meilleurs, mais il réveille avec fougue et placidité une ambition bleu-blanc-rouge sur le Tour. Pauline Ferrand-prévot avait été le tube de l’été l’an dernier en remportant le Tour femmes. Paul Seixas, dans une équipe française, pourrait inviter la France sur le bord de ses routes en juillet, proposer des danses de joie, en attendant les matchs des Bleus à la Coupe du monde de football.
La presse européenne s’est vite emparée du prodige. Après le Tour du Pays basque dominé de la tête et des épaules début avril, la presse espagnole était dithyrambique : «Une étoile est née», assurait Marca ; « Seixas, le nouveau Pogacar, est déjà là. Le joyau du cyclisme français fait forte impression », écrivait AS. Après sa démonstration sur la Flèche wallonne, ce mercredi, avec notamment la dernière ascension du Mur de Huy plus rapide que Pogacar lors de ses succès en 2023 et 2025 (mais à deux secondes du record détenu par Alejandro Valverde et Julian Alaphilippe, lauréats en 2014 et 2021), Stéphane Thirion a écrit dans Le Soir : «Paul Seixas ressemble à un oiseau. Sa prestance, sa dominance, comme s’il voyait du ciel ses proies d’en bas, lui confinent une image d’aigle omnipotent, surveillant tout, des niches cachées du Vercors à celles plus compliquées à trouver dans notre Ardenne ». La Dernière Heure a insisté : « Paul Seixas semble de plus en plus être désigné comme le successeur de Tadej Pogacar en tant que phénomène intergénérationnel. » La RTBF a ajouté : « L’emballement médiatique autour du coureur français de 19 ans n’est pas près de se calmer. »
Durant l’intersaison, Sébastien Joly, directeur de la compétition de l’équipe Decathlon CMA CGM, observait avec satisfaction la mue tranquille : « Paul a franchi beaucoup de paliers mais il garde la tête froide. Il ne fait pas du vélo pour être une star, il fait du vélo pour performer. C’est ce qui me rend confiant pour lui et pour l’avenir. Je n’aime pas parler de pression, le mot “attente” me semble plus pondéré, plus objectif. Thomas Voeckler a dit une chose très juste, que s’il n’est pas capable de gérer tout cela, ce ne sera pas le champion qu’on imagine. Mais Paul apprend jour après jour, avec son jeune âge, son insouciance, et cela me fait dire qu’il peut être ce coureur d’exception. »
Une locomotive. Le Lyonnais qui vit et s’entraîne à Nice tire dans son sillage des Français ambitieux au sein des équipes hexagonales (Jordan Jegat chez Totalenergies; Romain Grégoire chez Groupama-fdj United) et ailleurs. Ils garnissent et animent les équipes internationales : Ineos Grenadiers (Kévin Vauquelin, Dorian Godon, Axel Laurance), UAE (Benoît Cosnefroy, Pavel Sivakov), Soudal-quick Step (Paul Magnier, Valentin Paret-peintre), Visma Lease a Bike (Christophe Laporte, Louis Barré, Bruno Armirail, Axel Zingler), Lidl-trek (Julien Bernard)… Quand, malade, dépassé, régulièrement contraint à l’abandon, Julian Alaphilippe (33 ans, Tudor) n’est plus que l’ombre de celui qui fut double champion du monde. Il n’est pourtant pas loin le temps où il s’amusait à mettre le printemps sens dessus dessous, avant de mettre le nez à la fenêtre partout ailleurs. Généreux, joueur, imprévisible, infatigable. Tout va terriblement vite au plus haut niveau…
Commenti
Posta un commento