UN TOURBILLON


LA DOYENNE ATTEND LE MINOT

Déjà trois fois vainqueur de la Doyenne, Tadej Pogačar en sera encore le grand favori aujourd’hui, mais la résistance de Remco Evenepoel et l’envie de Paul Seixas de bousculer l’ordre établi à 19 ans placent le dernier Monument du printemps sous tension.

On peut compter sur Evenepoel pour ne jamais lâcher son os, 
le ronger jusqu’au bout

26 Apr 2026 - L'Équipe
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL ALEXANDRE ROOS

LIÈGE (BEL) – L’aube sera encore fraîche aujourd’hui au fond de l’Ardenne, dans les bois sombres qui enserrent la descente vers Bastogne, et avec elle se fera ressentir le frissonnement d’une nouvelle aventure, au bout de cette campagne printanière, ce dernier matin qui nous ballotte entre le pincement au coeur de la fin qui approche et une excitation nouvelle, d’un autre genre, dont les contours demeurent flous.Tadej Pogacar en reconnaissance vendredi du parcours de Liège-Bastogne-Liège, en compagnie de ses coéquipiers dont le Français Pavel Sivakov.

La semaine a bien sûr été agitée par les discussions autour de Paul Seixas, de Tadej Pogacar, des plans et contre-plans dans la côte de la Redoute, mais il y avait aussi encore dans l’air l’ivresse de Paris-Roubaix, les confettis du sacre de Wout Van Aert, dont on a l’impression qu’ils continueront de flotter autour de nous pour toujours, tant l’empreinte que cette course a laissée est profonde, tant le souvenir du vélodrome sera avec nous pour longtemps, et il n’y avait qu’à voir comment les conversations cette semaine en étaient encore emplies, comment les larmes remontaient facilement à l’évocation de ce bijou de journée.

On sent que Seixas, 
propulsé par une progression fulgurante, 
se rapproche

La dernière illustration qu’il ne faut pas toujours chercher à tout deviner, anticiper, calculer ou chronométrer, mais se laisser bercer par la beauté du cyclisme, en accepter les augures, les vicissitudes, avoir foi en son ordonnancement des choses. C’est ce sentiment qui nous enveloppe ce matin, alors que tout le monde se demande si Paul Seixas pourra suivre Tadej Pogačar dans la Redoute, mais laissons cela venir à nous, nos interrogations vont s’évaporer au fil de la journée en même temps que la brume va se lever des collines verdoyantes près de la côte de Wanne, là où le peloton attaquera la Trilogie et entrera dans le vif du sujet. Profitons de l’attente, de ce trépignement et de cette incertitude, ainsi que des premières heures de cette nouvelle histoire, entre le jeune Français et le double champion du monde. Une relation pour le moment majoritairement à distance, lointaine, mais qui est appelée à se resserrer, cette saison et les suivantes.

On sent que Seixas, propulsé par une progression fulgurante, se rapproche, mais il est difficile de jauger de combien, et la côte de la Redoute, tout à l’heure, permettra d’en donner une nouvelle indication. La dernière fois que la pépite s’était retrouvée dans l’orbite du Slovène, en mars aux Strade Bianche, elle s’y était brûlé les ailes et avait goûté au baiser empoisonné du patron, qui l’avait marabouté, lui avait fait croire qu’il pourrait recoller dans le Monte Sante Marie, un mirage, pour mieux l’éjecter.

Depuis, la cote du Français a grossi, mais l’orgueil de Pogačar ne s’est pas dégonflé pour autant, et il voudra lui infliger le même type de sortilège et de punition tout à l’heure. Car Liège est son terrain, il en sera encore le grand favori et y visera un quatrième succès pour achever une campagne quasi parfaite, quatre jours de course seulement jusqu’à présent, mais des sacres aux Strade Bianche, à Milan-San Remo et au Tour des Flandres, une deuxième place à Paris-Roubaix, pas exactement des « coursettes ».

Pour achever sa campagne avant de basculer dès mardi et le Tour de Romandie dans les courses par étapes, il retrouve une épreuve avec laquelle il entretient des rapports intimes et mêlés, avec la blessure de la disparition de sa belle-mère juste avant l’édition 2022 et celle de sa chute l’année suivante qui avait ruiné, pour ses standards, sa saison 2023.

Pogacar sait aussi qu’il va être amené à recroiser Seixas dans les semaines à venir, probablement dans le Tour de France, puis au Mondial et en Lombardie, alors autant ne pas le laisser prendre trop de confiance trop tôt. Mais il doit sentir que ce nouveau rival appartient à sa caste, qu’il court comme lui, de façon agressive, sans crainte des risques ou de la défaite, qu’il est un des premiers « baby Pogi », plus précoce mais habité de la même mentalité.

Pogacar assomme la concurrence depuis deux ans

Peut-être devine-t-il aussi dans ces traits juvéniles, sous ces sourcils de vieux sage et dans ce regard déterminé et intense le visage de celui qui perturbera son règne, qui pourrait l’achever, dans un futur plus ou moins proche. Nous n’en sommes pas là, bien sûr, mais tout de même, tout le monde s’enflamme de la sorte autour de Seixas, et surtout à l’étranger, parce que son éclosion spectaculaire a fait naître cette idée, a projeté cette possibilité, alors qu’en dehors de Mathieu van der Poel sur des terrains spécifiques, Pogačar assomme depuis plus de deux ans la concurrence et que son hégémonie a eu tendance à annihiler le suspense et l’intérêt des courses.

Le chemin est encore long pour le Français, et il passe d’abord par la Redoute, où il faudra donc voir s’il peut répondre à l’attaque du Slovène et pour combien de temps, ce que personne n’est parvenu à réaliser lors des deux précédentes éditions. Ce sera le premier combat, le premier point de passage, le moyen d’instiller une petite dose de doute pour essayer déjà de sortir son adversaire de son usinage traditionnel, de ses schémas et modes opératoires habituels, ce qui ne garantit en rien qu’il parviendra à le renverser plus loin.

Le vent de face annoncé sur une grande partie du retour vers Liège pourrait un peu l’y aider, ainsi que Remco Evenepoel, un allié parfait pour assurer une éventuelle poursuite derrière Pogačar. Le Belge a étalé beaucoup de confiance à l’Amstel Gold Race, une sérénité qu’on ne lui a pas toujours connue au moment de déposer Mattias Skjelmose dans le sprint, il a déjà gagné deux fois ici (2022 et 2023) et réalisé un grand Tour des Flandres ce printemps (3e), mais il sait aussi qu’il n’a pas battu Pogacar depuis des années, depuis le Mondial de Wollongong en 2022.

Malgré cela, on peut compter sur lui pour ne jamais lâcher son os, le ronger jusqu’au bout, jusqu’à, il l’espère, ce sprint particulier, dur à appréhender, sur le quai des Ardennes, où les repères visuels sont souvent troublés et où les cartes pourraient être redistribuées. C’est un des rares scénarios favorables auxquels il peut se raccrocher. Un mince espoir, dont il faudra maintenir la flamme pendant près de 260 km et face à la furie du maillot arc-en-ciel. La Doyenne va lever ses mystères, dissiper les illusions. L’heure est venue de savoir.

***


La Redoute selon Pogacar

Lors des deux dernières éditions, le champion du monde s’est envolé vers la victoire au même endroit, à 900 mètres du sommet de la Redoute, après le train d’enfer imposé par son équipe. Décryptage.

"Je pense qu’il est tellement une jambe audessus 
qu’il s’en fiche d’attaquer au pied, 
au milieu ou en haut"
- ROMAIN GRÉGOIRE (GROUPAMA-FDJ UNITED)

26 Apr 2026 - L'Équipe
JULIEN CHESNAIS

LIÈGE – Des trois succès de Tadej Pogacar à Liège, le premier, vieux de cinq ans seulement, renvoie déjà à un autre temps au regard de la liste des battus (Julian Alaphilippe, David Gaudu, Alejandro Valverde, Michael Woods) et du mode opératoire, le Slovène ayant dû passer par un sprint pour s’offrir son tout premier Monument. Les deux suivantes, en revanche, épousent parfaitement ses manières, désormais récurrentes, de tyran.

En 2024, puis l’an passé, il s’est envolé dans la côte de la Redoute, implacablement, pour boucler les 34 derniers kilomètres en solo. « Ses équipiers sont placés dès le pied et ne laissent pas de pitié aux autres, analyse Philippe Gilbert, vainqueur en 2011 et originaire de Remouchamps, au pied de l’ascension. Dès les premiers mètres, ils asphyxient tout le monde. Au moment de passer sous le pont, le long de la nationale, tout le monde est déjà à la limite. C’est là que Pogacar entre en jeu. Ses équipiers lui mâchent le travail. C’est pour lui la clé du succès. »

En 2024, le leader d’UAE Emirates-XRG s’était dressé sur les pédales lorsque Domen Novak s’était écarté. Du classique. L’an passé, en revanche, Pavel Sivakov tenait encore le gouvernail, avec un deuxième équipier en réserve, Brandon McNulty. « Mais je n’ai pas été vraiment surpris, sourit Sivakov. Avec Tadej, ça ne m’étonne plus quand je le vois passer. Il décide quand il veut y aller. » Coïncidence, ou pas, les deux coups de fusil ont retenti au même endroit, à 900 mètres du sommet, avant même les pentes les plus rudes et son pic à 22 %. « S’il attendait plus longtemps, peut-être qu’il ferait moins mal », estime Kevin Geniets(Groupama-FDJ), dans la roue du champion du monde, l’an passé, avant son attaque. « Il démarre d’assez loin pour faire la différence au maximum, abonde Sivakov, tout en apportant une nuance. Avec Tadej, le timing n’est pas planifié, ça se fait au feeling. On savait qu’il attaquerait dans la Redoute, car c’est devenu le point clé. Mais le moment précis où il attaque, c’est lui seul qui le décide. »

« Je pense qu’il est tellement une jambe au-dessus qu’il s’en fiche d’attaquer au pied, au milieu ou en haut », souffle Romain Grégoire (Groupama-FDJ). L’an passé, le Bisontin se trouvait « en 10e position » au moment du décollage de la fusée arc-en-ciel. « Je n’ai même pas essayé de le suivre car je savais très bien que c’était au-dessus de mes capacités. Sinon, j’aurais tenu 50 ou 100 mètres avant d’exploser. » Soit le sort subi par Richard Carapaz, le seul à avoir tenté cette folie, en 2024.

Impuissance et fatalité L’an passé, personne ne s’y est risqué. « Devant leur télé, les gens se demandent pourquoi on n’y va pas, persifle Tom Pidcock, 2e en 2023, l’année de l’abandon sur chute de Pogačar, puis 10e et 9e les deux années suivantes. Mais ça roule déjà si vite ! »

« Tout le monde est à la limite, confirme Grégoire. Et au moment où il le décide, il peut repasser un cran alors qu’on est tout juste capables de garder le même rythme jusqu’en haut. On aimerait bien se lever de la selle, mais, au final, on n’a plus grand-chose dans les jambes. Tu essaies juste de trouver ton rythme, de t’accrocher dans un petit groupe pour basculer le mieux possible. Mais tu ne peux pas le suivre. »

D’où, forcément, ce sentiment d’impuissance, de fatalité, qui s’est installé chez la concurrence. Aujourd’hui encore, elle sait à l’avance où surviendra le coup de fouet du maître des lieux. « Mais j’ai le sentiment que ce sera différent cette année », veut croire Pidcock.

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