1976, L’INOUBLIABLE DÉFAITE DES VERTS DE SAINT-ÉTIENNE


VOLOCH/GAMMA RAPHO
Des supporteurs stéphanois défilent dans les rues de Saint-Étienne 
quelques heures avant la rencontre entre les Verts et le Bayern Munich, 
pour la finale de la Coupe d’europe des clubs champions, le 12 mai 1976.

Cinquante ans après la finale européenne perdue contre le Bayern Munich, les Verts demeurent solidement ancrés dans la mémoire collective. Une force unique.

« Saint-Étienne est bâtie sur les mines de charbon. 
(…) La ville n’a rien pour plaire : ni fleuve, ni passé, ni monuments. 
Pour l’aimer, il faut aimer la grisaille et la peine. 
Il faut surtout oeuvrer en silence, les uns avec les autres, les uns pour les autres » 
   - Jean Guitton Dans les colonnes du « Figaro », le 12 mai 1976

« Dans cette équipe, il a existé une complicité, un partage, 
une union sacrée qui nous transportaient tous dans une sorte de sublimation. 
Entre nous, c’était fusionnel » 
   - Christian Sarramagna Dans le livre « Verts 76 » (Solar), de Denis Chaumier

12 May 2026 - Le Figaro
Jean-Julien Ezvan

L’évocation, cinquante ans après, allume les regards, ouvre en grand la porte des souvenirs, efface la distance des années d’un immense sourire. Les maillots Manufrance à manches longues (achetés 55 francs) et aux cols et poignets bleu-blanc-rouge sont prêts à sortir des tiroirs, à chasser la poussière, à être déformés pour tenter de faire entrer les kilos installés depuis longtemps. Reliques d’un invincible printemps pour paraphraser Albert Camus. En 1976, les Verts badigeonnent une ville, se chantent à tue-tête les soirs de match et parlent à tout le monde le reste du temps. Dans les bistrots, dans les bureaux, dans les moyens de transport… Une équipe, un stade, un pays. Les enfants avaient exceptionnellement le droit de regarder la première mi-temps des (rares) matchs télévisés. Avant de laisser libre cours à une imagination qui courait la nuit et le lendemain quand les journaux et la radio finissaient de broder le récit. Et offraient de patienter jusqu’au prochain rendezvous. Dans les cours de récréation, les figurines Panini des joueurs de Saint-Étienne s’arrachaient comme les pièces rares donnant de la valeur à l’album qui trônait dans les cartables, à côté de sachets de Mistral gagnant.

«Allez les Verts». Le 10 mai 1976, L’express consacre sa une à un groupe uni qui s’affiche en pyramide derrière le « Sphinx » Robert Herbin. Le 12 mai, Glasgow se réveille verte, envahie pour accueillir la finale de la Coupe d’Europe des clubs champions qui oppose Saint-Étienne au Bayern Munich. Jean Guitton écrit dans Le Figaro : « Saintétienne a grandi dans un décor de montagnes, comme les villes de chercheurs d’or. Elle est bâtie sur les mines de charbon, et elle tisse le frivole ruban ! (…) La ville n’a rien pour plaire : ni fleuve, ni passé, ni monuments. Pour l’aimer, il faut aimer la grisaille et la peine. Il faut surtout oeuvrer en silence, les uns avec les autres, les uns pour les autres. C’est bien là, l’esprit d’équipe.» Philippe Gastal, le conservateur du musée de L’ASSE, évoque une «ville ouvrière, la France profonde, un décor à la Zola, avec ces fumées qui crachaient, puisque les aciéries marchaient sept jours sur sept ». Yves Boisset y plante la scène d’ouverture, sombre, du film Le Juge Fayard dit « le Shériff », avec Patrick Dewaere. Les Verts offrent à la ville une couleur, un horizon, au pays une épopée qui conquiert tous les cercles. En une du Figaro, Jacques Faizant installe François Mitterrand, Valéry Giscard d’Estaing, Michel Poniatowski, Georges Marchais, Jacques Chirac et Louis Mermaz devant un téléviseur pour suivre le match que la France attend (sur TF1 en direct à 21 heures, sur Antenne 2 en différé à 23 heures, le rendez-vous de 14 millions de postes en noir et blanc et 1 million en couleurs). La fièvre verte est contagieuse. L’équipe a peint sa une en vert. Franz Beckenbauer et Jean-Michel Larqué se disputent le ballon sous le titre « Glasgow vert espérance », qui mesure le rêve et l’attente.

Le coup franc de Franz Roth (57e) déchire la nuit, frappe comme un coup de poignard. But. L’entrée tardive de Dominique Rocheteau (insuffisamment remis de blessure) soulève l’ultime espoir. L’ailier délié joue 8 minutes, touche 9 ballons, offre une balle de but. En vain. Les larmes coulent sur les joues de Jacques Santini et se déversent sur de nombreux visages. Le lendemain, avant une réception à l’élysée, 100 000 personnes répondent à une idée de Jacques Vendroux de France Inter et viennent applaudir sur les Champs-Élysées ceux qui, cinquante ans après, continuent de défiler. Héros d’une légende qui a volontairement oublié un match équilibré pour ne retenir que l’injustice, les poteaux carrés qui ont vu s’écraser le tir foudroyant du pied gauche de Dominique Bathenay (33e) et la tête de Jacques Santini (39e). Bernard Pivot avait, un jour, avancé dans L’express : « Ces poteaux sont au football ce que le nez de Cléopâtre a été pour la face de la Terre. »

Philippe Gastal raconte la suite : « Ivan Curkovic, alors vice-président de la fédération serbe, m’a appelé un jour en me disant : “Tu ne devineras jamais où je suis. Je suis dans la surface de réparation de Hampden Park. Les fameux poteaux ont été enlevés…” Ils appartenaient à un pool de collectionneurs qui les avait mis dans un pub en Écosse avant d’être placés dans le musée du football écossais. Nous les avons expertisés, ils étaient quand même un peu abîmés, mais on les a laissés dans leur jus. Pour vingt mille euros, ces poteaux ont été rapatriés quelques semaines avant l’ouverture du musée de L’ASSE, le premier dédié au football en France, qui a ouvert en décembre 2013. Comme tout le monde voulait toucher ces fameux poteaux carrés, très rapidement, on a mis un plexiglas. »

En 1976, le Bayern Munich a remporté une troisième C1 consécutive (six à ce jour), Saint-étienne a gagné les coeurs. Et le lien résiste. Les Verts ont, au fil des jours et des tours, tissé un lien intime avec la France attachée à un groupe, à ses succès, ses joies et ses blessures. Hervé Joly, historien et directeur de recherche au CNRS, auteur du livre Les Perdants magnifiques (Éditions Atlande) qui sortira en août, explique les raisons du succès fou : « Le football français se trouvait à cette époque dans un incroyable marasme, puisque, depuis la Coupe du monde de 1958 (la France de Fontaine et Kopa termine troisième, NDLR) et les finales européennes du Stade de Reims (1956 et 1959), l’équipe de France, c’était une catastrophe, et les clubs ne passaient pratiquement pas de tour de Coupe d’Europe. Au niveau des sports collectifs, les équipes françaises ne faisaient pas rêver, à part le rugby avec le Tournoi des cinq nations. Le succès de Saint-Étienne a été d’autant plus remarqué. Et il y a cette équipe dans laquelle la France s’est retrouvée, parce que justement, elle n’était pas que stéphanoise. Il y avait des Méridionaux, des Nordistes comme Synaeghel, des gens de l’est comme Santini, de l’ouest comme Rocheteau, des Béarnais comme Larqué, des piedsnoirs comme Lopez, un Antillais comme Janvion… Toute la France était représentée, sauf peut-être les Parisiens. » Et d’ajouter : « Le tout est plus que la somme des parties. Les joueurs, pris individuellement, ne sont pas forcément des joueurs extraordinaires, mais le club et leur entraîneur avaient vraiment réussi à constituer une équipe exceptionnelle qui ne s’est pas construite en un jour, qui est vraiment l’héritage d’un travail de longue haleine.»

Un groupe humble et soudé, imprégné des valeurs de la ville ( «À la mine ! », hurlaient les supporteurs aux joueurs qui ne mouillaient pas assez le maillot), prêt à se laisser emporter par les scénarios les plus fous (depuis le match renversant contre Hajduk Split en novembre 1974). Une équipe indestructible qui a fait trembler l’europe et traverse les années avec des cheveux blancs. « Il y a toujours eu cette idée que cette finale, c’est le match qu’on a envie de rejouer… », glisse Hervé Joly.

En mars 1976, en quarts de finale contre le Dynamo Kiev, le but en prolongation de Dominique Rocheteau « l’ange vert », dont les chaussettes ne tiennent plus debout mais qui, visage déchiré par la joie, bouche en sang, oublie la douleur qui l’empêchait de lever les crampons pour courir, courir encore, fait battre les coeurs. Ivan Curkovic, imbattable à Eindhoven, lors de la demi-finale retour défend la courte mais précieuse victoire obtenue au match aller sur un coup franc du capitaine Jean-michel Larqué (meilleur buteur de la campagne européenne avec 4 buts). La finale a un mois pour se faire désirer, tendre les bras aux valeureux, organiser le déplacement, composer des jours heureux. Deux ans après Vincent, François, Paul et les autres, de Claude Sautet, Jean-Michel, Oswaldo, Dominique et les autres croquent et partagent des tranches de vie. Épaisses. Épiques. Savoureuses. Émouvantes. Des marqueurs indélébiles. Avant la finale et sa malédiction, un éternel disque rayé. Des succès français sont, depuis, passés en Ligue des champions (Marseille 1993, Paris SG 2025) mais l’histoire verte conserve une force unique.

Benjamin Danet, auteur des Verts 76. L’épopée comme vous ne l’avez jamais lue (Éditions Scotty), originale madeleine de Proust de trente-cinq célébrités, souligne : « J’ai redécouvert à quel point cela a touché tout le monde, de François Baroin qui continue d’acheter les maillots Manufrance dans les brocantes à François Hollande qui était en plein concours pour entrer à L’ENA, des Stéphanois Bernard Lavilliers, Muriel Robin ou Pierre Gagnaire, aux autres comme Jean Lassalle qui fait le voyage en stop de son petit village des Pyrénées pendant deux, trois ans et qui un jour est pris par Marie Laforêt, à Pierre Arditi qui raconte que sur scène ils mettent une petite radio pour suivre un match ou Bruno Solo qui va rejouer la finale pendant trois mois avec ses potes, parce qu’ils sont persuadés que les poteaux carrés, c’est une injustice et que forcément ils vont finir par la gagner. Ils se souviennent encore des matchs, des joueurs et des minutes des buts. Et ce qui est dingue, c’est qu’aujourd’hui encore quand les joueurs font des signatures dans des Carrefours il y a trois heures de queue à chaque fois. » Comme Raymond Poulidor longtemps après sa carrière, quand la malchance ou la malédiction qui avaient érigé des digues à la victoire cédaient face à un romantisme touchant et un panache foudroyant. Le creuset de l’âme française. Ou la victoire dans la défaite chère à Ernest Hemingway.

Après 1976, certains (Janvion, Rocheteau, Lopez, Castaneda) seront encore des perdants magnifiques (RFA-France, Séville 1982) mais tous, la carrière rangée, ont conservé un lien étroit avec Saint-étienne, qui, après des tourments (l’affaire de la caisse noire éclate en 1982), continue de partager une histoire singulière. Dans le «Chaudron» («39000 spectateurs, pratiquement autant de places assises que debout en 1976 », rappelle Philippe Gastal). Et ailleurs. Jusqu’à Hollywood avec par exemple un supporteur nommé Timothée Chalamet. Dorian Beaune, créateur du magasin Trincamp (« un clin d’oeil au film Coup de tête », de Jean-jacques Annaud, avec Patrick Dewaere), spécialisé dans les souvenirs de « football vintage » à Saint-étienne, guide de la nostalgie, livre : « La boutique physique existe depuis trois ans, mais j’avais commencé sur internet. Ça fait cinq ans que l’activité est née autour de cette idée de rendre hommage au football vintage. Étant grand supporteur des Verts, je me suis spécialisé dans la culture stéphanoise. On a des clients venant toujours de toute la France. Et il y a des Belges, des Italiens et une petite équipe qui vient du Luxembourg quasiment à tous les matchs. On est axé sur les maillots et les vêtements, mais on a aussi toutes sortes d’objets d’époque, des écharpes, des fanions, des objets typiques des années 1970, des plateaux, des verres, des bretelles, l’écharpe zigzag… L’ASSE a été très précurseur, c’est le premier club français à avoir développé ses produits dérivés, créés d’abord par des membres associés, puis repris et professionnalisés par Roger Rocher (le président) en 1977. » Avant de confier : « On vend aussi une liqueur de verveine qui a été créée avec les anciens Verts. Et c’est Patrick Revelli qui m’a fait la livraison. Pour la réédition du maillot Manufrance, on a fait tout un shooting photo avec des michelines. L’idée était de rendre hommage à tous ces Français qui sont partis à Glasgow, ont un peu fait le voyage de leur vie.» Attachés à un match sans fin. « Dans cette équipe, il a existé une complicité, un partage, une union sacrée qui nous transportaient tous dans une sorte de sublimation. Entre nous, c’était fusionnel. Nous étions coéquipiers au début, nous avons ensuite été amis et aujourd’hui nous formons une vraie famille. (…) Jusqu’à notre mort, nous resterons ensemble», revisite Christian Sarramagna dans Verts 76 de Denis Chaumier (Solar). Robert Herbin (en 2020) et Gérard Farison (2021) sont décédés, les autres aiment se retrouver, encore et toujours, à Saint-étienne. «Patrick (74 ans) et Hervé Revelli (80 ans), Christian Synaeghel (75 ans), Jacques Santini (74 ans), Pierre Repellini (75 ans) reviennent souvent, comme Ivan Curkovic (82 ans). Oswaldo Piazza (79 ans) vient passer des semaines entières et Christian Sarramagna (74 ans), lui, vit dans le secteur », confie Philippe Gastal.

Verts pour toujours. Des figures fêtées le 8 mai à la mairie de Saintétienne, le lendemain au stade Geoffroy-guichard. Solidement accrochées à une histoire faite, depuis la fameuse finale, de hauts et de bas (37 saisons en Ligue 1, 12 en Ligue 2). Benjamin Danet, auteur d’un mensuel,

Tribune verte, qui a sorti un hors-série de 68 pages pour accompagner les 50 ans de la finale de Glasgow, indique : « Quand tu es supporteur des Verts, une phrase revient souvent : “Pourquoi on n’a pas le droit au bonheur ?” J’ai commencé à supporter ce club en 1976, j’avais 6 ans. J’étais sur les Champs-élysées. Entre 1976 et aujourd’hui, j’ai connu un titre de champion de France (1981), une Coupe de la Ligue (2013) et des matchs de Ligue Europa. Voilà. Point. Quand on voit la passion parfois un peu trop débordante des supporteurs marseillais qui se plaignent parce qu’ils ne sont pas en Ligue des champions, tu as envie de leur dire : “Il y a un club à 300 bornes où il y a 30 000 personnes en Ligue 2 et qui n’a pas le moindre résultat depuis des années…” Le club appartient à un propriétaire riche, un milliardaire (le Canadien Larry Tanenbaum, depuis juin 2024). Le mercato cet été pourrait avoisiner les 70 ou 80 millions d’euros. C’est un gros changement, parce qu’avec Caïazzo et Romeyer (coprésident dans les années 2000-2010), on avait atteint le plafond de verre… »

L’ASSE et ses supporteurs (dont deux groupes d’ultras sont menacés de dissolution) disputeront la première étape des play-off d’accession à la Ligue 1 (quittée en 2025) ce vendredi, en espérant un retour au sein de l’élite et de folles soirées. À Geoffroy-Guichard, aux Poteaux Carrés (un restaurant, place Jean-Jaurès) et plus loin. Forts d’une histoire qui se transmet de génération en génération. Comme un trésor. Allez, les Verts !, le tube de Jacques Monty, est dans les gorges et les coeurs. Prêt à retentir, à unir…

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