Forts et Verts
Il y a cinquante ans, jour pour jour, Saint-Étienne perdait en finale de la Coupe d’Europe des clubs champions face au Bayern (0-1) à Glasgow. Ce n’est pas la seule raison pour laquelle Sainté tient cette place dans le récit national.
12 May 2026 - L'Équipe
VINCENT DULUC
C’était une ville qui avait vécu en fouillant ses entrailles pour en extraire le charbon, une ville où la classe ouvrière mourait en chantant « Qui c’est les plus forts ? » , ou alors « Allez, allez, allez Saint-Étienne » sur l’air de l’Ave Maria qu’elle entendait à la messe du dimanche. C’était une ville sombre, révélée par le long plan-séquence d’ouverture du film le Juge Fayard, dit le Shériff, tourné à l’été 1976 avec Patrick Dewaere, une ville où le public envoyait les joueurs à la mine quand leur short restait un peu trop blanc, une ville qui s’identifiait à la sueur et à la peine, comme s’il fallait que les efforts les réunissent tous.
Au printemps 1976, Saint-Étienne était une ville qui souffrait en même temps qu’elle rêvait, parce que les mines fermaient, Creusot-Loire réorganisait, et pour la première fois, des élèves quittaient les classes en cours d’année parce qu’il avait fallu partir, trouver du travail ailleurs.
Le printemps 1976, la saison du mépris de classe
La ville qui avait inventé la roue libre et la machine à coudre, et fabriqué les premiers moulins à café français, avait fait passer le catalogue de Manufrance et le feuilleton des Verts dans le salon. Personne, ou presque, n’avait vu le grand Reims, finaliste de la Coupe des champions en 1956 et 1958. Toute la France, ou presque, voyait l’AS Saint-Étienne, demi-finaliste en 1975, et désormais finaliste, en ce printemps 1976, après avoir renversé le Dynamo Kiev du Ballon d’Or, Oleg Blokhine, en quarts de finale (0-2, 3-0 a.p.).
Le monde changeait en profondeur: il y avait 25000 mineurs dans la Loire en 1946 et puis seulement 500 en 1976, parce que le charbon polonais était moins cher. À Saint-Étienne, les ouvriers et les mineurs avaient obtenu un congé exceptionnel pour le premier match européen des Verts, en 1957, à Geoffroy-Guichard face aux Rangers, dans l’après-midi, parce que l’éclairage n’était pas là encore. Les mineurs de fond partaient à la retraite à 50 ans mais pas loin, ils n’en profitaient pas longtemps. Il y avait eu jusqu’à 189 puits autour de Saint-Étienne, mais le puits Couriot avait fermé en 1973, et s’il restait le puits Pigeot à la Ricamarie, la crise du pétrole de 1973 avait effrité le ciment social, comme d’habitude les derniers arrivés étaient responsables qu’il n’y ait plus de travail pour tout le monde.
Le printemps 1976 était la saison du mépris de classe, pour les politiques et les intellectuels qui ne cessaient de parler au nom du peuple et de moquer ce qui le rassemblait et le rendait vivant. Le maire de Saint-Étienne, Michel Durafour, le ministre du Travail surnommé « le ministre du chômage », ne s’était même pas rendu à Glasgow, il avait préféré une session parlementaire ordinaire. Là où il y avait des ouvriers et des mineurs, il y avait des grandes familles, et à Saint-Étienne, c’était la famille Mimard pour la manufacture d’armes et de cycles, et la famille Guichard pour Casino.
La place des Verts dans la ville avait été pensée par Casino. L’église et les grandes familles, comme partout ailleurs, s’étaient arrangées pour occuper les travailleurs le dimanche, les empêcher de boire tout le jour, et faire en sorte qu’ils soient capables de travailler le lundi matin. Ils allaient le matin à la messe, et l’après-midi au football, ou alors, les boules, les sarbacanes, les pigeons, tout ce pour quoi la classe ouvrière s’endimanchait. Mais l’esprit du dimanche avait changé : le football et les Verts, qui avaient existé pour oublier le travail de la semaine, permettaient désormais d’oublier qu’il n’y en avait plus.
Rocheteau, 20 ans et déjà une idole
Aux yeux des grandes familles, Roger Rocher, le président de l’ASSE, était un roturier qui avait les mains sales d’une jeunesse à fouiller la terre avec les autres, mais il s’était hissé en développant l’entreprise du père. Sa villa de Saint-Genest-Malifaux s’appelait « Mon week-end » et son chien Napoléon, et c’était lui qui ouvrait toutes les causeries avant les matches et avant Herbin; il savait détourner quelques citations historiques, comme le jour où il avait lancé: « Ne vous demandez pas ce que l’ASSE a fait pour vous… »
Sur les trois chaînes de télévision française, on le voyait partout, avec sa pipe bourrée de tabac Bergerac, et il s’en était grisé, sans doute. Il avait appelé l’Élysée en 1974 pour féliciter Giscard au nom de Saint-Étienne, avait envoyé un fameux télégramme de condoléances à la veuve de Mao, disait qu’il allait réconcilier Marchais, Mitterrand, Chirac et Giscard, mais c’était peut-être un drôle de reproche d’estimer qu’il ne gardait pas les pieds sur terre, alors qu’il ne quittait pas ses racines.
Les journalistes de sport, les hommes des pages vers la fin, étaient des acteurs du printemps, Gérard Simonian au Progrès, Jacques Murgue à Loire- Matin, et puis les gars des radios, Jacques Vendroux pour France Inter, Eugène Saccomano pour Europe 1, et puis L’Équipe, et puis ceux de France-Soir, qui fouillaient un peu plus l’air du temps, et remontaient des sujets qui racontaient l’époque, les rêves de ces joueurs avec la prime de match de Glasgow, peutêtre une croisière, les travaux dans le magasin de leur femme, rien de somptuaire.
L’aura de Dominique Rocheteau, qui le dépassait déjà, surplombait ce récit. C’était un jeune homme de 20 ans, le premier footballeur dont les filles parlaient dans la cour de récréation, qui posait avec sa guitare dans son chalet là-haut à Saint-Héand. Il écoutait du rock californien, achetait ses disques à la Farandole, en ville, et partageait sa maison avec un autre stagiaire du club, Hugues Boury.
D’habitude, il filait à Lyon en soirée avec ses copains du lycée du Portail rouge, mais dans les semaines qui avaient précédé la finale, il devait soigner sa cuisse, claquée à Eindhoven (1-0, 0-0), le 14 avril. Il lui aurait fallu six semaines pour guérir, il n’en avait eu que quatre. Pendant la fièvre, il était parti à Étaules (Charente-Maritime) chez ses parents, dans la maison familiale, à sept kilomètres de l’océan, s’embarquait le matin dans le bateau du père pour arpenter le parc à huîtres, ce père qui l’avait emmené voir Bordeaux-Reims, au milieu des années 1960, pour que le fiston voie jouer Raymond Kopa une fois dans sa vie. Le di manche avant Glasgow, une réunion au sommet avait eu lieu à L’Étrat chez Robert Herbin, et il avait été décidé qu’il serait remplaçant.
La finale face au Bayern, un espoir et un déchirement
C’était une équipe sans une recrue depuis 1973, seulement quittée par Georges Bereta, transféré pendant l’hiver par Roger Rocher contre sa volonté et ses larmes, une équipe dirigée par un entraîneur de 37 ans, qui s’était fait jouer le dernier jour de la saison, en 1975, contre Troyes, buteur sur penalty trois ans après sa retraite de joueur. Dans l’organigramme des Verts, Pierre Garonnaire était un bras droit de plusieurs corps, le recruteur, le conseiller, l’homme qui parlait à l’oreille de la presse, quand il arrivait à Herbin de murmurer et à Rocher de parler trop fort.
L’un de ceux qui symbolisaient la ville et son rapport à l’effort, Gérard Farison, avait été privé de la finale comme Christian Synaeghel, par les agressions des joueurs de Nîmes, quelques jours plus tôt. Il est le premier à avoir quitté ce monde, et parmi les Verts de 1976, était celui qui était parti du plus loin. Quand le club lui avait dit qu’il ne passerait pas pro, il avait proposé de jouer bénévolement avec la réserve, et puis peu à peu on lui avait donné 800 francs, et puis peu à peu il s’était accroché, puis installé. Ils étaient des héros qui gagnaient 20 fois le SMIC, quand Ousmane Dembélé, au PSG, gagne plus de 1 000 fois le SMIC. Quand Jean-Michel Larqué posait en famille au bord de la piscine, ce n’était pas la sienne, parce qu’il vivait dans un appartement.
La finale avait été un voyage, elle était devenue un exode, 25 000 supporters avaient décollé de toute la France. Les joueurs avaient pris une caravelle Air France à l’aéroport de Bouthéon. Le 12 mai 1976, au journal de 20 heures de TF1, Roger Gicquel avait posé un ballon sur la table. Quatorze millions de Français avaient une télé en noir et blanc, un million une télé en couleur, mais puisque TF1 était seulement en noir et blanc en province et avait remporté le tirage au sort pour la diffusion en direct, il avait fallu que les Verts portent un short noir pour qu’on les distingue mieux. Il leur avait porté malheur. C’était un jour d’immense espoir pour le peuple, et d’immense mépris pour le reste du pays. Au moment de la prise d’antenne sur TF1, Pierre Cangioni s’en était pris aux sportifs de la dernière heure: « Que des mécréants veuillent assister à l’office dans l’anonymat, c’est normal. Mais qu’ils veuillent participer à la célébration publique, ça l’est beaucoup moins… »
La finale, comme l’on sait, avait été un espoir et un déchirement, frappe de Bathenay et tête de Santini sur les poteaux carrés d’Hampden Park, coup franc de Roth, de l’autre côté, pour une faute discutable de Piazza: le Bayern avait eu la peau des Verts, dont il porterait le maillot pendant le tour d’honneur, peut-être parce qu’il était vierge de publicité et que personne ne s’en émouvait. Après une injection de novocaïne, Rocheteau s’était échauffé au début de la seconde période, il aurait pu rentrer plus tôt mais Herbin avait attendu, et le numéro 13 des Verts allait jouer huit minutes et 32 secondes, sans réussir à renverser le cours de l’histoire.
Le lendemain ferait partie du récit national, la descente des Champs-Élysées dans des R5 décapotables, l’arrivée du cortège sur les graviers de la cour de l’Élysée pour voir Giscard et pour croiser Jacques Chirac, alors Premier ministre et s’étonnant: « Ah, je ne sais pas ce qu’il y avait sur les Champs-Élysées, mais la circulation était infernale ! » L’après-midi, 25000 personnes les avaient attendus à Geoffroy-Guichard où Danièle Gilbert, Eddy Mitchell et l’accordéoniste Aimable les avaient fait attendre sous les deux chants les plus populaires du jour, « Bayern, salaud, le peuple aura ta peau » et « ils sont cocus » . Ensuite, ils étaient à peu près rentrés chez eux et dans la légende en même temps.
Samedi dernier, à Geoffroy-Guichard, juste avant ASSE-Amiens (5-0), les Verts de 1976 sont entrés à petits pas en leur ancien jardin, fêtés par 40000 personnes, accompagnés par l’arthrose, l’émotion et la mémoire, parce que cela fait cinquante ans, aujourd’hui, et que personne n’a oublié.
***

Commenti
Posta un commento